Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Attention
de
Heather Lewis
POL
19.00 €


Article paru dans le N° 088
Novembre-décembre 2007

par Richard Blin

*

    Attention

Bouleversant de blessante lucidité, et désignant le néant comme lieu géométrique de toute érotique, le livre posthume d'une jeune Américaine, Heather Lewis, qui avait choisi de vivre et d'écrire à corps perdu.
Une vraie découverte.

Attention, un titre à prendre au pied de la lettre, un livre ténébreux, brûlant, érotique à contrecoeur. Un livre à la beauté dangereuse, qui ébranle physiquement, nous happe dans la machinerie noire d'un enfer mental comme dans la nuit trouble des abîmes sans pitié du sexe. Mais un livre qu'éclaire aussi la souveraine impudeur des amours saphiques. Publié à titre posthume en 2004, et en Grande-Bretagne, Attention (Notice, en version originale) a été écrit dix ans avant la mort de son auteur, par suicide, à l'âge de quarante ans. De son vivant Heather Lewis avait publié deux romans noirs, salués par une critique unanime (House Rules et The Second Suspect), ainsi que des textes réunis dans des anthologies comme Best Lesbian Erotica ou A Woman Like That : Lesbian and Bisexual Writers Tell Their Coming Out Stories.
Écrit à la première personne, Attention raconte la vie d'une jeune femme, qui n'a pas de nom, se fait appeler Nina, et se prostitue dans le quartier de la banlieue new-yorkaise où elle vit. Elle a un métier mais pratiquement chaque jour, après le travail, elle traverse la rue et s'approche du parking de la gare. C'est là qu'elle trouve ses clients, poussée non par un besoin d'argent mais par autre chose, qu'elle ne sait définir mais qui " est bien là, pourtant ". Au début, c'est peut-être juste pour une fois, mais comme ça se passe bien, que ce n'est pas la mer à boire - " J'ouvris sa braguette. Je le touchai un peu avant de baisser la tête Il mit environ quatre minutes et quand il jouit j'avalai parce que ni lui ni moi n'avions prévu d'endroit où le mettre. En plus, il avait été correct donc je n'avais pas de raison de lui laisser tout un bordel à nettoyer " -, on continue. Jusqu'au jour où un habitué lui demande de l'accompagner chez lui. Elle accepte non " pas pour les raisons que vous imaginez, mais parce que ça m'attire. Et puis, il m'avait fait miroiter une carotte, sa femme. " C'est ainsi qu'elle se retrouve mêlée à des jeux sadomasochistes et assiste aux sévices qu'un mari sadique inflige à son épouse. Une situation et des relations qui deviennent vite terriblement complexes puisque lui, l'excite - " Il m'excitait, je le savais, et je ne pouvais pas être capable de me retenir ", la fait jouir (" C'était çà le truc. Il me faisait jouir, je sais pas, toujours avant lui. Et après je ne me sentais pas bien... "), et que parallèlement, la compassion, puis un irrésistible désir, la pousse vers Ingrid, l'épouse bafouée qui ne sait plus quelles raisons se donner pour supporter ce qu'elle supporte. " Elle ne savait plus comment faire pour s'approprier ce qu'elle vivait et le rendre désirable ". En attendant, entre elles, se développe une difficile liaison amoureuse. Ingrid lui propose de fuir mais Nina refuse. " Tout ce qui m'intéressait, c'était mes sensations et qu'elle me fasse jouir ".
Alors Ingrid part seule tandis que Nina retourne à son parking et à son bar avant de tomber dans un piège machiavélique qui en dit long sur l'état de corruption de la police et de la justice. Elle se retrouve enfermée dans un centre de réinsertion où elle est régulièrement violée par ses gardiens mais où elle trouvera appui auprès d'une psychologue, une certaine Beth, qui la fera sortir de là, et avec qui elle va vivre une impossible et torride histoire d'amour passant par le corps, par " les choses que je voulais lui faire, à son corps, et à elle, et avec elle, et que je voulais qu'elle me fasse ".
Une avidité sensuelle et sexuelle, un dérèglement de tous les sens - drogue, alcool, jeux pervers - qui la vampirisent littéralement et qu'Heather Lewis évoque sur un ton à la neutralité très troublante. Une écriture nue, dénuée d'effets et de tout pathos, comme détachée, se tenant à distance des forces et des instincts qui écartèlent la narratrice. Ainsi dans cette variante très " Sex Pistol " de la roulette russe. " Je plaçai le canon entre mes jambes. Je posai les pieds sur le lit et m'écartai, le reste du corps droit. Je le promenai de haut en bas entre mes jambes, ça glissait, je mouillai, et dans ma tête aussi ça dérapait./ "Enfonce-le-toi"/ Ce ne fut pas difficile, malgré le guidon qui dépassait et me déchira un peu. (...)/ "Appuie sur la détente", dit-il. Et je ne ressentis aucune peur ni rien de semblable. Je ne marquai même pas un temps d'arrêt. Je pressai la détente et sentis mon corps se serrer autour du canon, puis j'entendis un clic froid et le bruit de son rire. " Une neutralité qui rend encore plus poignante la scène, et rend encore plus manifeste le vertige allant croissant autour de rien, qu'est la vie de la narratrice, aux prises avec le lent naufrage d'un moi dont la fêlure secrète se fait faille, et face auquel elle se sent de plus en plus impuissante.

Un livre prémonitoire, le miroir ardent d'un destin, une sorte de testament glaçant et de chronique d'un suicide annoncé.

Une impuissance qui se manifeste au fil de formules répétitives, du genre : " J'aurais dû... " ; " J'aurais pu... " ; "Je voulais dire non... mais " ; "J'avais envie de l'arrêter..., de lui dire..., mais je ne pus pas " ; " J'eus envie de répondre... mais je me tus " ; " C'était ce que je désirais, mais en même temps non " ; " Je le voulais et en même temps j'en étais incapable ". Une impuissance qui relève d'une forme sacrificielle de sainteté secrète : " Mon seul impératif, c'était d'être la personne qu'elle avait besoin que je sois, pas grand-chose d'autre ; et j'étais née exactement pour ça. " Comme si elle était la victime d'un démoniaque engrenage, de la force ahurie d'un Éros " qui nous pousse à remplir avec de la viande les trous de la viande " (Christian Prigent), de la criminalité diffuse du sexe, de tout ce qui en lui pousse à la répétition au point de le transformer en mécanique de mort. Sous l'Éros, le contre-érotisme de Thanatos faisant miroiter la mort comme jouissance à l'envers.
Est-ce de cette monstruosité qu'il s'agit quand Nina dit de Beth que sa façon de la prendre, de la " faire partir ", l'emmenait dans des endroits où elle ne voulait pas aller, mais devait aller. " Et ce que j'y trouvais n'était pas moche, pas exactement. Chaotique et énorme, incontrôlable même, mais pas malfaisant, plus monstrueux que démoniaque. " Aussi ambigu que terrifiant, cet endroit. Quelle bête, quel monstre, quelle divinité s'y cache ? Attention, danger. Toute la vie de Nina est comme hypnotisée par ce point de fuite, se noue autour de ce point d'abîme dont personne, pas même l'amour de Beth, ne pourra la délivrer. " Cette chose en moi que je voulais que quelqu'un m'enlève. Cette soif de néant ". Cette fois la chose est dite. À quatre pages du point final, comme si l'écriture du livre n'avait été qu'une façon d'aller au-devant de cet inavouable. D'où peut-être aussi ce ton, ce mélange de froideur et d'insaisissable décalage qui ne serait que la façon de traduire, d'induire, le trouble d'avoir à dire ce qu'on ignore. Jusqu'à l'aveu. " Le fait que quoi qu'il arrive je serais toujours en demande. Ce manque semblait s'étirer à l'infini puis rebrousser. Il se mêlait à un besoin qui venait avant et devant tout le reste et qui ne me quittait pas, implacable, perpétuellement insatisfait ". Comme si ça ne jouissait jamais assez. Comme si toutes les variantes sadiques, saphiques et sado-masochistes n'épuisaient pas - et de très loin - la question de la jouissance. Inassouvissement qui finit par se transformer en désir d'en finir.
C'est peut-être ça que cache l'endroit : la conscience que la sexualité ne se confond pas avec le jouir... La conscience que c'est le néant qui jouit à travers elle, en elle, et fait d'elle un être de néant. Ce qui fait d'Attention un livre prémonitoire, le miroir ardent d'un destin, une sorte de testament glaçant et de chronique d'un suicide annoncé. Où l'on finit par comprendre que ce n'est que les femmes qu'elle aime et qui savent l'aimer (" Ce que Beth avait initié me dépassait - et cela paraissait irrépressible, ou ne jamais vouloir s'arrêter. Ou pas avant de m'avoir achevée "). La mort, encore, celle que finalement, elle allait quêter auprès des hommes. " Ma vie entière ou presque - consistait juste à trouver quelqu'un qui me buterait, qui me buterait à ma place ", avoue Nina, c'est-à-dire Heather Lewis, à quelques lignes de la fin. Elle mettra fin à ses jours en mai 2002.

* Écrit un peu avec le même état d'esprit, la même force ensorcelante et la même splendide impudeur, le récit de Camélia Montassere, Baisant, seule, publié par Le Grand Souffle, et qu'il faut lire absolument.

Attention
Heather Lewis
Traduit de l'américain
par Julia Dorner
P.O.L.
272 pages, 19 e

heather lewis

1962 Naissance à Bedford
New York.Enfance au cours de laquelle on a abusé d'elle. Études au Sarah Lawrence College

1994 Publie son premier roman noir, House Rules, inédit en français

1998 Publie un autre roman noir, The Second Suspect, publié en France chez L'Archipel

1999 Séjourne un an en Arizona puis revient à New York

2002 Met fin à ses jours

 Attention de Heather Lewis

 

 

 

 

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Richard Blin

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