Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

CV roman
de
Thierry Beinstingel
Fayard
20.00 €


Article paru dans le N° 086
Septembre 2007

par Jérôme Goude

*

    CV roman

partir d'un curriculum vitae, " chemin de vie " aléatoire, Thierry Beinstingel compose un roman sur la scène duquel chacun employé, conseiller ou recruteur doit sacrifier au diktat du marché.

Qui n'a pas une fois seulement, l'oeil vide et l'air dubitatif, achoppé sur ce bout de papier récalcitrant qu'est le CV ? C'est que ramasser le minimum syndical dans une " feuille 21 x 29,7 " relève de la gageure. À moins que cet exercice pratique ne réveille le démon de l'inspiration dans quelque esprit littéraire.
Thierry Beinstingel s'empare de cet objet usuel afin de mieux pénétrer l'organisation d'un service des ressources humaines. Chaque chapitre de CV roman correspond à l'une des quatre catégories que comprend un curriculum vitae. À savoir, l'expérience professionnelle, la formation, les loisirs et la situation (état civil et, par extension, contexte sociopolitique). Cet agencement permet à l'auteur d'alterner des développements qui, bien qu'hétérogènes, interagissent : description de l'organisation d'un " Service de la mobilité ", entretiens en vue d'un éventuel recrutement, scènes de la vie privée, pastiche de petites annonces, forum de discussion autour de l'improbable vertu du CV anonyme, etc.
Formellement audacieux, CV roman puise dans la matière même du quotidien. Celui d'un ex-conducteur d'engin qui, suite à un accident, est négligemment relégué devant un poste d'ordinateur. Ou bien celui d'un homme qui, tantôt l'" un " tantôt l'" autre ", tente de concilier deux activités a priori antithétiques : " Conseiller ou écrivain, choisir était impossible ". Tel un sismographe, la prose de Beinstingel enregistre les fissures imperceptibles d'une société déficiente obnubilée par la gestion de l'emploi et la hantise du chômage. De même qu'elle épingle les autocrates liberticides du néolibéralisme, ces " formes informes d'un patronat qui guette dans l'ombre la proie affaiblie, le chômeur, et lui offre un contrat de travail précaire ".
Tel " le ministre en son premier rôle ", la classe dirigeante, affairée à redorer son image publique, semble totalement coupée de la réalité sociale. En sorte que la " res publicae ressemble plus à un gruyère dont chacun des trous représente l'un des vides juridiques ou politiques exposés. " CV roman oppose en effet deux mondes qui ne peuvent pas s'entendre. D'un côté, un ministre qui, pantin méprisant, se paye le luxe de bons mots claironnants et creux ; de l'autre, un homme, Sylvain Schiltz, qui, pour avoir perdu travail et logement, est condamné à dormir dans sa voiture et à y périr. Pour contrebalancer le poids de cette incommunicabilité, Thierry Beinstingel s'autorise quelques percées d'air en décrivant le déroulement d'ateliers d'écriture auprès d'élèves bûcherons ou d'internés, entre autres.
À la périphérie de Châlons-en-Champagne, dans une société de télécommunications où il est employé, l'auteur de Central et de Composants avoue volontiers que la question du travail constitue l'une de ses plus grandes obsessions.

Pour quelles raisons le thème du travail occupe-t-il une telle place dans vos textes ?
En général, on considère que ça ne fait pas partie de la littérature. On a vite fait d'évacuer le sujet. C'est pourtant un objet littéraire intéressant : il y a tout un langage, des situations, des fictions. On se comporte dans le travail comme partout : on y éprouve des sentiments. J'ai toujours été étonné du fait que de nombreux écrivains ont un métier et ne se servent jamais de ce matériel. Le travail est traité comme objet d'essais et non comme objet romanesque. Je trouve que c'est un thème essentiel parce que ça a un côté extrêmement normé. Parler du travail m'aide à expliquer le monde. Et puis, quand on est soi-même huit heures par jour dans une entreprise, pourquoi ne pas en faire un objet romanesque à part entière. C'est ce que j'ai cherché à faire avec Composants : toute l'architecture du roman repose sur le rythme du travail, sa scansion. Dans CV roman, je voulais parler du moment où on s'aperçoit que sa vie professionnelle bascule. Depuis Central, j'ai moi-même travaillé dans le domaine technique, puis le marketing. Maintenant, je suis dans les ressources humaines. Mais je ne me considère pas comme un professionnel. Peut-être parce que j'écris. Je suis conseiller en mobilité, un peu en touriste. Une sorte d'intermittent du travail (rires).

À votre avis, à quoi est liée cette désaffection littéraire ?
Historiquement, il y a Zola. Après, on a continué à en parler bien sûr, sous l'appellation " littérature prolétarienne ". Certains se sont emparés de ce sujet à des fins humanistes et syndicalistes. Pendant vingt ans, des années 80 à 2000, il y a eu comme un blanc. Avec la venue de la gauche, on entre de plain-pied sur le terrain des revendications. Le travail est donc devenu un sujet strictement social. On a occulté l'aspect romanesque alors que des écrivains comme François Bon et Leslie Kaplan excellaient. En 2000, j'ai publié Central, puis il y a eu d'autres expériences : La Question humaine de François Emmanuel, Les Derniers Jours de la classe ouvrière d'Aurélie Filippetti, etc. Aujourd'hui, ce qu'on nomme le roman d'entreprise s'insère dans un contexte social global. CV roman s'inscrit tout à fait dans ce cadre-là.

Quel est le rôle effectif du CV dans la genèse de votre roman ?
Ça a vraiment été le point de départ. Le CV, c'est une feuille qui est limitée, horizontalement et verticalement, et dans laquelle l'individu doit parvenir à se caler. En tant que conseiller, j'ai eu le plus beau rôle dont un écrivain puisse rêver. En face de moi, j'avais des personnes en chair et en os qui me parlaient de leur vie et de leur volonté de changement. C'était comme si on m'octroyait le pouvoir de les projeter dans un roman. Je reprenais leur vie, la réécrivais avec eux. C'était tellement beau, tellement rêvé... Ça m'a donné envie de voir où partir d'un CV pouvait me mener. J'ai été rapidement débordé, au point d'en faire une vingtaine de versions. Dans la réalité, le CV évolue toujours : on a toujours envie de changer des éléments dedans. C'est exactement comme un livre. L'histoire qu'on a racontée n'est déjà plus la nôtre. Et quand on adresse un CV, c'est comme si on cherchait un lecteur. Un lecteur qui est le recruteur en face de soi.

Ce pouvoir conféré au conseiller en mobilité n'est-il pas ambivalent, voire insidieux ?
Oui, mais le pouvoir, c'est humain... On fait partie d'un processus qui est tellement entré dans les moeurs qu'on est obligé d'y participer. Et puis CV roman est une mise en abyme. C'est l'histoire d'un type qui écrit un roman et qui intègre son propre roman au roman. Il y a tout de même une volonté de distanciation.

Une mise à distance qui est très perceptible dans votre approche du maniement stéréotypé de la langue... Y a-t-il un statut particulier du langage dans l'entreprise ?
L'entreprise n'a aucun intérêt à ce que le langage soit facile. Il faut que son langage puisse dériver vers quelque chose d'abstrait, d'incompris ou compris seulement par une élite. C'est pour cela qu'on voit apparaître des mots, des modes linguistiques. Le monde économique exprime sa puissance à travers cette néolangue qui instaure un rapport de pouvoir qui est descendant. Mais Central avait une visée plus linguistique que CV roman. Je voulais vraiment utiliser les mots de l'entreprise. C'est un livre sans sujets grammaticaux. Parce que, dans son rapport au langage, l'entreprise dénie le sujet. Elle emploie beaucoup d'infinitifs du type " Dynamiser son parcours " ou " Préparer son engagement ". Notre pouvoir en tant qu'individu, c'est l'ironie. C'est le pouvoir de prendre au deuxième degré les mots que l'entreprise nous impose. Parce qu'en définitive, ces mots sont vides comme des asticots dont il ne resterait que l'enveloppe charnelle.

À cette langue exsangue s'ajoute une certaine saturation des espaces. Dans CV roman, une employée, son visage, ses traits, vont même jusqu'à s'agréger au décor...
Si on regarde l'ensemble de mes romans, il y a toujours une histoire entre l'individu et l'extériorité. Le décor, dans Central et Composants, est plutôt vertical : murs verticaux, ambiances géométriques et organigrammes. Paysage et portrait en pied-de-poule, c'est une organisation différente : le monde des champs. L'individu s'intègre au paysage et y est toujours seul. Ce qui m'a inspiré, à l'époque, ce sont les tableaux d'Henry Hayden. Il peint les paysages d'une façon quasi verticale. Ça manque de profondeur. Il met tout sur le même plan de sorte qu'on a l'impression qu'on ne pourrait pas y projeter un personnage.

Certains chapitres, flanqués de didascalies, sont théâtralisés. Le monde de l'emploi relèverait-t-il de la mascarade ?
En ce qui me concerne, j'ai du mal à y croire. Face à toutes ces histoires de demandes d'emploi, j'ai souvent l'impression d'être devant une représentation. C'est comme si j'étais spectateur. J'ai placé volontairement ces saynètes dans la catégorie " Situation " car la scène nationale est théâtrale. On est dans une vaste farce. Une entreprise qui crée un service de la mobilité le fait pour elle. C'est une façon déguisée de mettre les gens dehors. C'est forcément gagnant gagnant. La boîte se débarrasse de quelqu'un dont le désir est de partir. L'entreprise y trouve gain de cause, mais ne l'avoue jamais. Et puis quelle différence entre ceux qui vendent des produits pour accroître les bénéfices d'une entreprise et nous qui vendons les compétences d'un employé à d'éventuels recruteurs ? L'employé est devenu une valeur marchande.

De la valeur marchande à l'objet excédentaire, voilà tout le drame de Sylvain Schiltz. Pourquoi avoir inclus ce qui, pour beaucoup, n'est qu'un énième fait divers ?
Je n'aime pas nommer les personnages. Nommer un personnage, faire un dialogue intérieur, utiliser le " je ", je trouve ça trop restrictif. Et je tiens à préciser que l'écriture de soi ne m'intéresse absolument pas. Je parle de choses vécues bien sûr ; mais, quand je relis le livre, j'ai l'impression qu'elles sont arrivées à quelqu'un d'autre. Quant à Sylvain Schiltz, il a existé et tout perdu. J'ai été extrêmement sensible à son histoire. Je connais l'endroit où on l'a retrouvé mort, à cause du froid, dans sa voiture. Ça aurait pu être n'importe qui... J'avais envie que son nom apparaisse autre part que sur une pierre tombale. Je l'ai mis pour qu'il continue à vivre et non pour qu'il devienne le symbole de. Que ce soit juste un nom perdu parmi les pages d'un roman. C'est pour moi, pour me souvenir que ce type-là a existé, à un moment donné.

Votre écriture présente ceci de particulier qu'elle oscille entre l'abstraction, la vue d'ensemble, et un rapport microscopique aux êtres, aux choses...
Quand j'écris, il y a en effet deux aspects. Il y a la trame globale que je déroule : les moments de respiration. Et puis, à d'autres moments, j'ai envie de creuser beaucoup plus dans le détail pour y trouver une certaine justification. Claude Simon travaille dans cette profondeur-là. Je suis persuadé que plus je vais mettre de mots plus je vais réussir à trouver un sens, même si les choses sont insignifiantes. Par exemple, cette table-là, je m'imagine très bien, avec l'ensemble des veines du bois, en faire quinze pages. Tout cela va me projeter au-delà de ce que je décris. Ma pratique de l'écriture s'apparente à l'apnée.

CV roman
Thierry Beinstingel
Fayard
352 pages, 20 e

 CV roman de Thierry Beinstingel

 

 

 

 

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