Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Chez Ulysse
de
Julian Rios
Tristram
21.00 €


Article paru dans le N° 081
Mars 2007

par Richard Blin

*

    Chez Ulysse

L'ivresse, la fougue, l'intelligence, l'humour, c'est l'air du grand opéra de la relation jubilante à la fièvre de lire et d'écrire, qu'entonne pour nous l'auteur espagnol. D'Ulysse à Alice.

Il est des livres qui dès les premières lignes ouvrent à nos sens de précieux espaces de plaisir. D'emblée, une aisance, une liberté de ton, quelque chose d'iconoclaste et d'égarant suscitent le désir d'avancer vite dans la découverte d'un territoire qu'on devine riche en commotions secrètes. Les livres de Julián Ríos appartiennent à cette catégorie, comme ceux d'Arno Schmidt (dont il fut le premier éditeur en Espagne), de Joyce, de Pessoa, de Calvino, de Nabokov. Romancier, essayiste, critique d'art, Ríos est l'auteur d'oeuvres de fiction, de critique-fiction et de " romans peints " qui témoignent de sa complicité créatrice avec des peintres comme R.
Lichtenstein, A. Saura, E. Arroyo ou R. B. Kitaj. Avec Chez Ulysse, c'est presque d'une gageure qu'il s'agit. Roman sur le roman l'Ulysse de Joyce , c'est un peu à l'insaisissable Protée que s'attaque Ríos. Sous la conduite d'un cicérone et encadrés par un mentor (du nom d'un fidèle ami d'Ulysse), et par " l'homme au Macintosh ", dont l'écran apparaît régulièrement sur la page trois personnages, trois lecteurs d'Ulysse un lecteur d'âge mûr, une jeune lectrice et un vieux critique, respectivement appelés A, B, et C s'entretiennent du chef-d'oeuvre de Joyce en visitant le musée qui lui est consacré. Étourdissant de virtuosité, d'humour, de connivence, voici donc un roman dont le héros est " le livre des livres ". S'embarquant, et nous embarquant, sur l'immensité navigante de cette mer de mots, Julián Ríos va s'attacher à saisir le mouvement qui tourne l'écriture joycienne.
Face à ce texte, aux " alluvions de visions, d'illusions et d'allusions " qu'il charrie, il va s'ingénier à en faire miroiter les multiples facettes, en l'investissant, en l'habitant pour mieux donner à entendre tout ce que le sens commun a tendance à ne pas voir ou à refouler. Car le texte joycien est un texte retors produisant sans cesse de fausses pistes, utilisant des réseaux de symboles et de correspondances, s'ouvrant à l'incongru d'énigmes hypnotisantes ou de portes sans clé. C'est cet univers au chatoiement rhapsodique, c'est cette écriture rusée que Julián Ríos désamorce, déconstruit, détisse. Son texte naît de cette matière détissée puis retissée et comme métissée par les commentaires des lecteurs, " l'A,B,C d'Ulysse ", dont chacune des voix possède son point de vue, et son registre.

Dynamiteur de formes, archiviste de toutes les mémoires, Julián Ríos invente d'autres modes de perception.

Gardant la structure de l'original, qui lui-même avait gardé celui de l'Odyssée, (à savoir la Télémachie, qui montre les efforts du fils d'Ulysse, Télémaque, pour retrouver son père ; l'Odyssée proprement dite, avec les voyages et les aventures d'Ulysse ; puis Nostos, le Retour à Ithaque, avec la reconquête du pouvoir et les retrouvailles du foyer) Chez Ulysse revisite chaque chapitre. On sait que l'Ulysse de Joyce suit le cours d'une journée, le 16 juin 1904, (jour de la rencontre de Joyce avec Nora, la femme de sa vie), en s'attachant aux pas de Léopold Bloom Ulysse, Sindbad et Juif errant à la fois au fil de son errance dublinoise, en compagnie du savon et de la patate-talisman de maman qui ne le quitte jamais. Un tour du jour en 18 chapitres, qu'il aura fallu huit ans à Joyce pour mener à bien, hellénisant l'Irlande, superposant la carte de la Méditerranée au plan de Dublin..., " l'homérique n'exclu(an)t pas le dublinois ". Une dérive portée par un texte " Ulysible ", procédant par associations et analogie. Un texte débordant de parallélismes et d'échos avec l'Odyssée, d'abord, mais aussi avec Hamlet, Faust, La Tentation de saint Antoine, l'univers encyclopédico-parodique de Don Quichotte et des événements autobiographiques, ce qui ne pouvait que ravir un Ríos pour qui écrire, c'est escrivivir, un mot-valise comme il les affectionne, fusionnant écrire (escribir) et vivre (vivir). Par personnages interposés, Ríos se lance donc dans l'exploration de ce labyrinthe, s'attachant à cerner la paradoxale vérité des apparences et " la secrète unité de la littérature à travers les époques et les cultures ", tout autant qu'à démasquer le non-dit qui se cache sous les noms de lieux, les dates ou les références des citations. Gigantesque, jubilant, mais vain travail de mise à nu tant sous chaque voile en apparaît aussitôt un autre. Ce qui n'empêche pas, tout en jouant sans cesse avec les mots (" de la lotte à la parlote " en passant par " le litmotiv " du lit adultérin, ou la " merverse Mollymorphe "), de se jouer des équivoques, de traquer résurgences et confluences et de souligner encore et toujours ces vérités que seul le roman peut dire.
C'est ainsi que, chapitre après chapitre, maîtrisant à la manière d'un surfeur son équilibre sur la vague musicale et rythmique du " solo d'anglo-saxo " qu'est l'écriture d'Ulysse, Ríos parvient à en baliser le " labyrintexte ", à en élargir grandement notre intelligence, sans rien escamoter de son état de mue incessante, de son magma " chaosmocomique " ni de tout ce qui relève du combat intime de Joyce contre le conformisme, le catholicisme, la domination anglaise, le nationalisme folklorique gaélique, l'intolérance... De la courbure d'une expérience humaine aux jeux du créateur avec sa créature, en passant par l'architectonique et la redistribution du continuum temporel (idée très borgésienne renvoyant au thème nietzschéen de " l'éternel retour " comme au célèbre motif proustien qui devient, ici, " s'arômémorer "), c'est aussi la réalité du corps et de ses fonctions (à chaque heure correspond un organe) ainsi que celle du nom qu'il incarne, qui sont ici évoquées, avec verve et désinvolture, mais non sans un vrai sens de la démystification. Qu'en est-il en effet du nom propre dans un livre où le lecteur ne peut s'identifier à personne, où le Je navigue toujours entre chaos et osmose, où chacun se fracture en plusieurs ? Qui se cache sous ce nom dit propre, et quelles scènes secrètes, quels invisibles liens avec notre mère la Destinée ?
Ces sortilèges, ces singularités, ces emmêlements, le chapitre titré " Circé ", les résume assez bien en ce sens qu'il se présente comme une " lecture désaxée d'Ulysse " où réapparaissent, " dénaturés en une série de miroirs déformants, les principaux motifs du livre ". Où l'on voit que " les véritables hallucinogènes ", ce sont les mots. Que c'est grâce à leur force transfiguratrice et à leurs effets de suggestion que le roman peut rendre compte de ce qu'on ne peut pas dire et que pourtant il faut dire. Chez Ulysse est un hymne au roman, à sa plasticité capable de faire place aux alliances les plus troubles comme aux écarts les plus formels, à sa capacité aussi à décliner la vérité de l'expérience humaine. Dynamiteur de formes, archiviste de toutes les mémoires, le romancier invente d'autres modes de perception, d'autres formes de subjectivité. Sorte d'instrument d'optique à multiples points de vue, le roman porte à son plus haut degré d'ivresse l'essentiel et le futile, le grotesque et le sublime, le plaisir et l'intelligence.
Il suffit de lire Nouveaux chapeaux pour Alice (qui reprend et complète Chapeaux pour Alice, paru en 1994, chez Corti) pour comprendre l'effervescence, le tohu-bohu lumineux où emportent les mots quand on accepte de suivre leur chemin, leur rêve d'être à la fois ici et ailleurs. Dans ces Nouveaux chapeaux, écrire relève de l'art de la prestidigitation et de la pure séduction. À l'Alice sortie droit du monde de Lewis Carroll, le Chapelier fou propose, avec chacun des chapeaux qu'il lui fait essayer, une histoire à lui faire perdre la tête. D'où un étrange kaléidoscope où se mêlent chapeau girouette ou hérissé de thermomètres, chapeau haut-de-fond ou chapeau de Vénus, nous entraînant dans des voyages dans le temps et dans l'espace..., de l'univers de Shakespeare à celui de Kafka, de Melville, de Karen Blixen ou de Tanizaki, en passant par la Florence du XVIe siècle, Paris ou le Bronx... Une manière de donner corps à l'énergie désirante, d'orchestrer des virtualités, " les mille et une vies qui (t') attendent à l'ombre des sombres Eros et Thanatos "... Car Alice, comme Ulysse est Personne. Ensemble ouvert, elle est ce sujet capable d'être à tout moment toutes celles qu'elle est et qu'elle aurait pu être. Car un chapeau, n'en déplaise à Joyce, est toujours plus qu'un chapeau. Il est le sésame ouvrant le non-lieu de la fiction aux figures mutantes de nos rêves et de nos désirs, au triomphe de la dépense à corps perdu, au télescopage des espaces et des temps... d'où le lecteur sort parfois avec un autre corps. Chapeau, Monsieur Ríos.

JuliAn Ríos
Chez Ulysse

Traduit de l'espagnol
par Albert Bensoussan
et Geneviève Duchêne
Tristram
256 pages, 21 e
Nouveaux chapeaux
pour Alice

Traduit de l'espagnol
par Geneviève Duchêne
128 pages, 15 e
Tristram


julian rios

1941 Naissance en Galicie

1973 Se fait connaître avec Solo à deux voix cosigné avec Octavio Paz

1984 Sortie du premier titre d'un cycle de fictions autonomes et communicantes : Larva. Babel d'une nuit de la Saint-Jean

1994 Pandémonium

1998 Portraits d'Antonio Saura

 Chez Ulysse de Julian Rios

 

 

 

 

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Richard Blin

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