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Les articles       

Cartographie des nuages
de
David Mitchell
Olivier (L')
23.00 €


Article paru dans le N° 083

par Lise Beninca

*

    Cartographie des nuages

Le premier roman de David Mitchell avait surpris par le mélange des genres auquel il s'adonnait. L'auteur récidive avec " Cartographie des nuages ", un livre composé de six récits allant du journal de voyage façon XIXe siècle, jusqu'à la plus pure science-fiction. Six manières de dire que l'Homme court à sa perte.

La virtuosité du premier roman de David Mitchell, Écrits fantômes, avait suscité l'enthousiasme. Ce roman choral mettait en scène toute une panoplie de personnages réels ou virtuels, évoluant dans des univers rendus par un style chaque fois nouveau. Comme on ne change pas une formule qui marche, David Mitchell poursuit son exploration de ce mode de construction du récit. Cartographie des nuages, son deuxième livre à être traduit en français (il en a déjà écrit deux autres), se structure par l'emboîtement de six histoires adoptant autant de styles différents. Chacune est un petit bijou du genre. Les liens qui les unissent ? Un jeu de piste entre les personnages, qui apparaissent à tour de rôle et portent tous la même étrange tache de naissance dans le dos, symbole plus de l'éternel retour de l'Histoire que d'une possible réincarnation.
Le premier texte nous propulse en 1850, à bord d'un navire qui ramène tant bien que mal Adam Ewing, homme de loi anglais, depuis les îles Chatham (Nouvelle-Zélande) jusqu'en Angleterre. Nous avons entre les mains son journal de voyage, noirci de ses réflexions de bon chrétien mis à l'épreuve de l'effrayante réalité de la destruction violente et méthodique des peuples aborigènes. Le style est ampoulé, précis, précieux (" Après que j'eus recouvré les tréfonds de ma cabine, le sauvage me remercia et mangea l'humble chère comme s'il s'agissait d'un dîner présidentiel. Je ne lui confiai guère mes véritables motivations, id est, mieux rempli était son estomac, moins grandes seraient les chances qu'il me mangeât "). Mais à peine y sommes-nous habitués, captivés par le voyage, terrifiés par la cruauté de ces ères de conquête, que le récit s'interrompt au beau milieu d'une phrase ! Premier réflexe : vérifier qu'il ne s'agit pas d'une erreur d'impression. La consultation de la table des matières nous confirme que non : la seconde partie du texte est mystérieusement reportée en toute fin d'ouvrage. Le jeu de mise en page auquel se prête l'auteur, découpant en deux chacune de ses histoires, force ainsi le lecteur à passer d'un univers à l'autre, avec un nécessaire temps d'adaptation, comme lorsqu'on doit habituer ses yeux à l'obscurité. La gymnastique est intéressante et met en relief la subtile question du style.
Nous voilà donc contraints de laisser Adam Ewing en plan avant la fin de sa phrase et de passer au récit suivant, qui prend la forme d'un roman épistolaire. Nous sont données à lire les missives envoyées durant l'été 1931 par l'arrogant Robert Frobisher à son ami Sixsmith. Frobisher est jeune, musicien, et déshérité par son père. Il tente de trouver meilleure fortune en se faisant embaucher comme assistant d'un célèbre compositeur, dont il ne manquera pas de séduire la femme. Le style des lettres est vif et mordant et leur auteur terriblement attachant, avec son allure d'arriviste passionné à la Julien Sorel. Furetant dans la bibliothèque de son hôte, celui-ci tombe " sur un drôle de volume mutilé ", qui commence à la page quatre-ving-dix-neuf et relate le voyage d'un certain... Adam Ewing. Tiens donc !
Nous n'en saurons pas plus car c'est au tour de Rufus Sixsmith, le mystérieux destinataire des lettres, d'apparaître dans l'histoire suivante, un palpitant thriller qui met aux prises une jeune journaliste californienne, Luisa Rey, avec une firme d'énergie nucléaire qui cherche à dissimuler un rapport accusateur (on est en 1975). C'est à ce stade du livre qu'on risque d'être lassé par le procédé, car l'histoire de Luisa Rey appelle force tueurs à gages et revirements de situation abracadabrants (l'héroïne échappe miraculeusement à toutes les tentatives d'assassinat), et pour finir, pesants. Mais c'est la loi du genre, et David Mitchell ne nous épargne aucun des codes établis...

" celui qui compte livrer bataille à l'hydre aux cent têtes de la nature humaine paiera le prix de tous les maux du monde (...) "

Au moment où l'on se demande, un peu blasé, si Luisa Rey se remettra de la chute de sa voiture au fin fond de l'océan, voilà qu'un nouveau récit s'ouvre, " L'épouvantable calvaire de Timothy Cavendish ". Ce dernier est un éditeur qui vient justement de recevoir un manuscrit relatant l'histoire de Luisa Rey. On est encore dans le thriller mais on vire tranquillement vers le fantastique, car notre narrateur se trouve inexplicablement enfermé dans une maison de retraite dont il ne peut s'échapper. Le temps de songer à Vol au-dessus d'un nid de coucous et le voilà sous sédatifs, nous donnant l'occasion de passer à l'histoire suivante et de prendre pied dans la science-fiction, avec pour références de fond Aldous Huxley ou Soleil vert. " L'oraison de Sonmi~451 " reproduit en effet l'interrogatoire avant exécution d'une clone, punie pour avoir voulu échapper à la destinée de toutes ses semblables : être transformée en fin d'usage en nourriture pour " sangs purs ". Si, encore une fois, on n'échappe pas aux clichés du genre, David Mitchell sait parfaitement nous donner froid dans le dos. Notons qu'au pays des Sonmi, une chaussure s'appelle une nike, un ordinateur un sony, une voiture une ford et un film... un disney. La religion dominante est le consumérisme et les annonceurs se disputent le droit de projeter leurs publicités sur la lune... De la science-fiction, vraiment ?
Mais la clef de voûte du livre se trouve dans le récit suivant, le seul à ne pas être interrompu et sans doute le plus spectaculaire, puisqu'il invente un langage à la fois naïf et désuet, celui d'hommes revenus à l'état primitif après une apocalypse nucléaire. La langue est fascinante et savoureuse, un mélange de patois familier et de mots futuristes. On salue au passage le travail du traducteur, qui a su rendre ce morceau de bravoure stylistique extrêmement poignant et émouvant. C'est après ce texte central que l'on repartira à rebours, comme à marée descendante, revenant à l'oraison de Sonmi puis à chacune des histoires traversées jusqu'au journal de bord d'Adam Ewing dont le musicien Robert Frobisher, qui a entre-temps composé un sextuor intitulé Cartographie des nuages, vient de retrouver la moitié manquante sous son lit...
Bien que ces récits entrent en rapport de façon plus ou moins explicite les uns avec les autres, on sera déçu si l'on cherche à trouver la clé qui justifie l'ensemble. On peut parier que David Mitchell s'amuse énormément à distiller dans chacun de ses textes de subtiles allusions aux autres, mais ce qu'il cherche à produire avec cette série d'histoires va bien plus loin : il s'agit d'une magistrale et terrible démonstration. Le constat que " celui qui compte livrer bataille à l'hydre aux cent têtes de la nature humaine paiera le prix de tous les maux du monde et fera subir aux siens le poids de cette dette ". La nature humaine, c'est l'exploitation du plus faible par le plus fort (et de l'homme par l'homme), dans toutes ses déclinaisons. Depuis le naïf Adam Ewing qui assiste honteusement, mais en bon chrétien, à la réduction à l'esclavage des derniers peuples de Nouvelle-Zélande, jusqu'à Sonmi-451, ce clone génétiquement conçu pour être béat et malléable à souhait dont la conscience soudain s'éveille, tous les personnages du livre sont confrontés à cette terrible sentence : " manger ou être mangé ". Chacune des six histoires est également emplie de trahisons, puisque les bons sont aussi égoïstes et avides que les méchants. Et parce que c'est souvent sous prétexte de faire le Bien qu'on fait le plus de Mal. On a beau traverser les époques et proclamer des ères nouvelles, l'esclavagisme resurgit toujours, sous différentes formes. Les prises de conscience individuelles sont vouées à l'échec, et le cycle mis en mots par David Mitchell dénonce l'absurdité de nos prétendues civilisations, qui scient allégrement la branche sur laquelle elles sont assises. L'Homme ne tire rien des leçons du passé, et les mêmes schémas se répètent, au nom de la religion, au nom du progrès. Où courons-nous ainsi ? demande David Mitchell.

Cartographie
des nuages

David Mitchell
Traduit de l'anglais
par Manuel Berri
Éditions de l'Olivier
672 pages, 23 e

David Mitchell

1969 Naissance à Southport dans le Lancashire (Grande-Bretagne)

1994 Enseigne l'anglais au Japon (Hiroshima) pendant huit ans

1999 Publication de son premier roman Ghostwritten (Écrits fantômes, 2004, L'Olivier)

2004 Cloud Atlas (Cartographie des nuages) sélectionné pour le Booker Prize

 Cartographie des nuages de David Mitchell

 

 

 

 

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Lise Beninca

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