Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Chalut
de
Bryan Stanley Johnson
Quidam ?diteur
18.00 €


Article paru dans le N° 085
Juillet-août 2007

par Richard Blin

*

    Chalut

Après " R.A.S. Infirmière-chef " et " Christie Malry règle ses comptes ", voici " Chalut ", un voyage cathartique illustrant le credo esthétique de
B.S. Johnson selon lequel ce n'est pas l'imagination qui est à l'origine de l'oeuvre, mais le culte de la vérité.

On connaissait la régénération par l'onde et le sel, du baptême, mais pas cette forme d'exorcisme conjuguant l'exploration de notre mer intérieure à une véritable odyssée maritime. C'est pourtant ce que nous propose B.S. Jonhson dans Chalut, son troisième roman après Travelling people (1962), et Albert Angelo (1964) publié en 1966 mais dont la conception remonterait aux années 61-62. Souhaitant comprendre la nature de ses angoisses et l'origine de son isolement, Johnson imagine alors d'écrire ce roman de soi en se coupant le plus possible de tout ce qu'il a connu jusqu'ici.
C'est ce qu'il fera en 1963, à 30 ans, en embarquant sur un chalutier en partance pour une campagne de pêche en mer de Barents. " C'est pour ça que je suis ici, filer les mailles étroites du chalut de mon esprit dans le vaste océan de mon passé ". Vingt-trois jours d'enfermement vécus, pour l'essentiel, allongé sur la couchette d'une cabine. Vingt-trois jours d'un mal de mer que ne soulage aucune pilule " j'ai l'impression que mon estomac cherche à se retourner de lui-même, à se projeter vers le haut, pour s'éjecter à l'air libre hors de mon corps frissonnant ". Vingt-trois jours pour faire le point, tenter de faire le tour d'un mal de vivre dont le mal de mer est la douloureuse métaphore. Vingt-trois jours d'un incessant monologue intérieur régulièrement rythmé par le " CRAANGK !... " de la remontée du chalut, et quelquefois interrompu par des pauses descriptives correspondant aux rares apparitions du " plaisancier " sur le pont. Véritable mise à nu des expériences fondatrices, qui est aussi un défi à la mémoire. " Je dois repenser à tout ça, me souvenir de chaque détail, il faut absolument que je sois exhaustif, sinon je risque de ne rien comprendre du tout, je n'aurai aucune chance de comprendre, et c'est ce que je désire plus que tout ". Désir de tout dire, envers et contre l'esprit, qui met tout en oeuvre " pour oublier ce qui fait souffrir, ce qui l'a fait souffrir, ce qui l'a menacé au plus haut point, pour ne pas dire anéanti ".
La mer qui s'enfle et se creuse, " s'enfle, se creuse, se creuse, se creuse, s'enfle encore : incroyablement constante, constamment différente, continuellement fuyante, glissant, roulant, bouillonnant, cassant : possédant et détruisant immuablement, désintégrant et synthétisant, obéissant et enveloppant, étreignant et renonçant... ", la mer est comme la matrice et modèle de la voix qui monologue. Parole mobile, portée par la houle des souvenirs, les caprices du désordre de la mémoire, et obligeant sans cesse le narrateur-protagoniste à se battre avec la dialectique retorse de la dispersion et de la cohésion. Ce passé lacunaire et fuyant, ce champ de tensions mouvantes entre l'ordre obligé du langage et le chaos de l'expérience, il s'agit de les dompter en construisant une représentation de soi qui épouse, comme l'eau, le contour des événements, les points de fuite de la souffrance, les aléas de la mémoire. Des souvenirs qui gravitent essentiellement autour des femmes et de l'enfance, des premières aventures amoureuses qui ne sont que succession d'échecs. Il en souffre, ne s'explique pas comment on peut se retrouver si facilement congédié, nié, " sans nul signe de souvenir de nos attouchements, de notre intimité, comme si tout ça ne signifiait rien, comme si tout ça n'avait jamais existé ". Essayant de comprendre le pourquoi de tant d'abandons, il se rend compte qu'il essayait en permanence de faire se conformer toutes ces femmes à son " concept de la relation ". " Si j'étais capable de le concevoir, il était donc réalisable : concept dangereux, (...) mais je devais penser qu'il s'appliquait parfaitement à ce qui se passe entre un homme et une femme, et je le pense encore, le recherche encore ".
Chaque fait relaté est ainsi doublé d'un contrepoint réflexif dont la lucidité et la sincérité impressionnent. Sans tabou donc, et autant que faire se peut (" Je recrée mon univers à partir d'une mémoire défectueuse, à partir de souvenirs qui sont forcément subjectifs (...) et ne sont, dans le meilleur des cas, que des approximations, de simples représentations "), lui reviennent à l'esprit ses souvenirs d'" une enfance d'évacué ". Il se souvient de sa première évacuation, à 6 ans, pendant la guerre, dans une petite ferme dont la cour était un territoire rêvé pour un enfant et dont une des granges regorgeait d'accessoires et de décors de films. Mais il y prendra aussi conscience de la différence des classes, " des différences qui existaient entre les gens, (et) qui n'avaient rien à voir avec l'âge, la taille ". Puis, après un bref retour à Londres, nouvelle évacuation. " Pourquoi suis-je séparé de ma mère et envoyé vivre avec des étrangers ? " Si lui-même se sent protégé, il redoute le pire pour sa mère, et se voit déjà abandonné. De cette période, dont il dit qu'elle est à l'origine de son isolement, date aussi sa découverte de l'humiliation, de l'injustice, de la honte, elle-même génératrice d'angoisse. Une confession qui n'épargne au lecteur aucun détail intime et dessine un autoportrait féroce d'où émergent goûts, manques et passions, comme celle qui le poussa à devenir pilote dans la R.A.F., rêve anéanti pour cause de " tympans percés par la rougeole " de ses 3 ans " et aujourd'hui, je ne peux que me poser des questions sur les aléas de la passion ".
C'est que B.S. Johnson pratique cet art de vivisecteur dont Musil disait qu'il est la marque d'un authentique écrivain. Sa parole fouille le souvenir comme si elle y cherchait le coeur de son angoisse et de son isolement, afin de l'extirper et de s'en délivrer définitivement. À l'image des ébreuilleurs, ces hommes chargés de l'éviscération des poissons et de l'extraction du foie. " Ils ouvrent le ventre jusqu'au cloaque, puis d'un mouvement bref, ils sectionnent le cordon de digestion. La chair d'un côté de la paroi intestinale pivote, toute flasque, les viscères multicolores pendent au niveau des branchies. Le couteau est incliné dans la main qui le tient alors que les doigts agrippent la longue viscosité verdâtre du foie, qui, arraché, est jeté dans un panier ". Quoi qu'il évoque une désastreuse tournée théâtrale, l'invisible unité de la dynamique désirante ou la douleur des illusions , Johnson a l'art de transformer ce qui n'est que matière mouvante en intelligence émouvante de soi et en savoirs existentiels.

Sa parole fouille le souvenir comme si elle y cherchait le coeur de son angoisse et de son isolement.

Une écriture qui, comme le jazz, est l'expression d'un refus de couler, une sorte de cantique à la douleur secrète d'être. Une manière de s'accrocher, de célébrer le désir, de transformer ce qui détruit en ce qui fonde. Une forme-rythme dont la pulsion sensuelle n'est d'ailleurs pas sans faire songer à la mer en tant que grande musique de l'indicible. Il faut dire que B.S. Johnson a, très jeune, collectionné les 78 tours. " Le jazz de ces 78 tours me traverse l'esprit comme... peu importe l'image, c'est la chose en soi, qui est importante, tous ces disques, ils demeurent en moi alors que les soi-disant chefs-d'oeuvre de la littérature anglaise que l'on m'a fait ingurgiter à l'université n'ont laissé derrière eux que la flatulence de la déception ". C'est grâce au jazz qu'il a commencé à se rendre compte " de ce que ça signifiait, l'art ", et c'est à travers la vie des musiciens de jazz qu'il eut la vision de ce qu'il devait devenir, " un artiste, dans le sens large du terme ". " L'immense importance accordée au sexe et à l'amour, tout ça, c'était tellement moi ". Dans le jazz, il voit l'illustration de son désir, " cette chose minuscule encore endormie envers laquelle je devais rester loyal, au risque de me perdre (...) car ces hommes étaient capables de créer n'importe où, dans n'importe quelles circonstances, même lorsqu'elles étaient foncièrement hostiles à leur créativité, tout en profitant de la vie, vie et art inséparables. " Un programme que B.S. Johnson appliquera à la lettre, se suicidant en 1973, à 40 ans, dix ans après la publication de son premier roman.
Chalut
commence par " Moi .. toujours avec moi .. " et se termine par " moi ", comme si le solipsisme était la seule vérité. " Les choses n'ont de sens que pour moi, sont relatives à moi, ne sont appréciables qu'à travers mon regard ". Un voyage au terme duquel il ne s'explique toujours pas son sentiment d'isolement mais sait qu'il l'a désormais accepté.
Une épopée lyrico-maritime particulièrement riche de cette vérité de l'expérience humaine que le roman, tel que le concevait B.S. Johnson, avait pour tâche de transmettre. Souvent classé parmi les romanciers expérimentaux, celui que Samuel Beckett reconnaissait comme " un écrivain des plus doués ", est avant tout un novateur et un virtuose, réfutant l'usage exclusif des techniques narratives du XIXe siècle (démarche qu'il jugeait " anachronique, illégitime, déplacée et absurde "), et dénonçant l'illusion de la fiction : " Raconter des histoires, c'est raconter des mensonges... C'est créer ou renforcer des préjugés ". Contre l'impersonnel, il prône l'affirmation de la personnalité et le culte du vrai. Chacun de ses romans (" Le roman est une forme, au même titre que le sonnet. (...) Je choisis d'écrire la vérité en utilisant la forme romanesque ") le prouve, qui sont d'insolents et rigoureux appareils narratifs spécialement mis au service d'un thème et de la vérité.

Chalut
B.S. Johnson
Traduit de l'anglais
par Françoise Marel
Préface
de Jean-Michel Ganteau
Quidam Editeur
208 pages, 18 e

 Chalut de Bryan Stanley Johnson

 

 

 

 

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