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Les articles       

Eliza Eliza
de
Ilse Aichinger
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23.00 €


Article paru dans le N° 084

par Sophie Deltin

*

    Eliza Eliza

Empreint d'une poésie unique, l'univers de l'Autrichienne Ilse Aichinger est bouleversant. La parution de son seul roman, " Un plus grand espoir ", dans une nouvelle traduction, rend hommage à celle qui dans une fiction en partie nourrie par son histoire personnelle, initia la tâche de dire les horreurs du nazisme.

Quand les enfants posent des questions à leurs parents, il arrive un moment où ceux-ci ne savent plus répondre et se fâchent parce qu'ils découvrent tout à coup quelque chose de terriblement faux et d'usurpé en eux. Dans son unique roman publié en 1948 et traduit en France pour la première fois en 1953 sous le titre quelque peu inexact Le Grand Espoir (Gallimard), Ilse Aichinger, née à Vienne en 1921 et figure célèbre, avec Heinrich Böll, Paul Celan et Ingeborg Bachmann, du Groupe 47, offre une profondeur insondable à ce privilège propre aux enfants : parler au nom de ce qui traverse leurs yeux, leur âme, et poser des questions excédant toute réponse possible.
Ellen, sa jeune héroïne dont l'ardeur sera insatiable à " mettre des mots compréhensibles sur l'incompréhensible ", aimerait bien pouvoir obtenir un visa pour quitter l'Autriche et rejoindre sa mère, juive et en exil " là-bas, où tout est bleu, où le vent se couche et s'endort, où les dauphins sautent autour de la statue de la Liberté ". Mais c'est la guerre, les frontières sont bouclées, et pour elle " personne ne se porte garant ". Par ailleurs, avec un père dans l'armée et donc avec seulement deux " mauvais grands-parents ", elle n'est, à l'instar de l'auteur, que " demi-juive "1, et se trouve bien malgré elle, acculée à la " liberté des maudits ". Ses camarades juifs le lui font bien savoir, eux qui lui envient le droit de pouvoir s'asseoir partout sur les bancs et de monter sur les manèges. " Nos grands-parents sont devenus notre faute, réalise-t-elle alors. Notre faute c'est d'exister. Notre faute c'est de grandir nuit après nuit. (...) Nous sommes la faute des anciens, les anciens celle des plus anciens, et les plus anciens celle des plus anciens encore. N'est-ce pas comme le chemin qui mène à l'horizon ? Où prend-il fin, le chemin de cette faute, où s'arrête-t-il ? Le savez-vous ? " Scellant peu à peu son destin à celui de ses amis, bravant " la Persécution ", avec son lot de souffrances, de dangers et d'angoisse, Ellen va frayer sa propre voie vers cet horizon qui recule, cette frontière interdite, et se donner elle-même " le visa " de sa propre liberté. Ne dépend-il pas en effet " de chaque être humain que le vaste monde soit vraiment vaste ou non " ?
Dans ce chef-d'oeuvre inclassable et pourtant fondateur de la littérature autrichienne de l'immédiat après-guerre, plus proche souvent de la parabole, du conte philosophique que du roman à proprement parler, on est frappé par l'efficacité singulière d'une écriture qui, jouant de son accès au plus intime du langage, permet une expression de l'expérience historique la traque et le massacre des Juifs au-delà des formules habituelles. Une efficacité qui tient, comme le fait remarquer à juste titre Jean-Yves Masson dans sa postface, à ce que le récit peut se lire comme une succession de " nouvelles reliées par des fils thématiques extrêmement forts ", mais plus fondamentalement aussi à la réflexion qu'il engage sur la manipulation du langage dont l'auteur a enduré les perversions sous le nazisme. En ce sens, peu de doute qu'il faille entendre le parti pris de l'enfance au pied de la lettre. C'est qu'en recevant tout de plein fouet, voire en rêvant les yeux ouverts, Ellen se met tout entière dans les mots et ne rejette rien du flux chaotique, immédiat et infini du monde : les ombres et les clartés, l'absurde de l'injustice et la compassion de la nuit, la cruauté du silence et " l'éclat de l'étoile la plus lointaine "... Une manière poétique, à l'allure souvent somnambulique, nimbée d'une beauté grave et radieuse à la fois, que sert admirablement l'écrivain par son goût de la métaphore absolue et par la magie que possèdent ses phrases, où la candeur, étirée jusqu'à l'impalpable, se retient de flétrir.

En portant l'acuité de la mort à un degré intense de sublimation éthique, c'est alors bel et bien " l'aube du monde " qu'Ilse Aichinger réinvoque.

De ce regard d'enfant marqué par l'innocence de l'oubli de soi, et qui tente d'opposer, comme une chose sûre que l'on peut croire toujours, un espoir " plus grand " que la peur de la mort et la déréliction, la romancière ne se contente pas d'en faire une machine à dénoncer l'effroyable le scandale de la persécution des Juifs, a fortiori des enfants, dont elle-même réussit miraculeusement à échapper. Elle en dégage plutôt la formidable puissance de transfiguration, par sa capacité à jouer sans fin le réel, et à se jouer de sa violence quoi qu'il en coûte. Précisément, nous dit l'écrivain, pour supporter de vivre dans un monde qui " perd son sang ", il faut avoir vaincu la peur de l'inconnu, de l'incertain, et s'être affranchi des évaluations, souvent héréditaires, qui rendent l'existence familière et prévisible : " Il ne faut pas exiger de certitudes (...), rappelle ainsi Georg, l'un des camarades de jeu d'Ellen, c'est ce que font les grands, ils le font presque tous, et c'est pour cette raison qu'on meurt. Parce qu'on exige des certitudes. " Au contraire, et à l'instar du geste poétique de Nelly Sachs qu'elle admire, Ilse Aichinger convie à ne pas " avoir peur de la peur ", à s'ouvrir à l'illimité de la foi après avoir définitivement lâché l'assurance hautaine de ce que les adultes cernent comme la réalité. Au point que contre le chaos et la douleur sans nom, ce n'est pas la raison, ni même le sentiment moral qui sont convoqués, mais l'audace de l'imagination, du rêve, et ce que Nietzsche appelait le " sérieux du jeu ". Le jeu qui comme façon de " dire non, (de) faire la preuve du contraire (et de) clouer le bec à la réalité ", prend peu à peu valeur de conjuration, d'affront métaphysique face au naufrage du sens ambiant : " Le but est mort, reconnaît ainsi un vieil homme. Mais le but n'est qu'un prétexte pour cacher le jeu, il n'est qu'une ombre du réel ". Le jeu apparaît surtout comme le chiffre derrière lequel se cache l'intense et douloureux mystère divin de l'existence : " Jouer. C'était la seule possibilité qui leur restait, tenir devant l'insaisissable, garder l'élégance devant le mystère. Le plus secret des commandements : Tu joueras devant ma face ! "
Dans cette utopie d'un monde conçu comme un jour de fête, fût-ce le jour de la mort même, il ne s'agit rien de moins pour Ilse Aichinger que de suggérer combien un tel acquiescement à la vie, jusque dans ses aspects les plus terribles, libère une force créatrice bien supérieure à celle que requiert la simple rationalisation du réel. En témoigne l'épisode qui met en scène la volonté de mourir de la grand-mère, sur le point de se faire arrêter, ou encore face à l'agonie d'un cheval au coeur des combats, à chaque fois, et avec une ingéniosité poignante, Ellen tente de préserver de l'effondrement total celui qui sombre, et de transformer sa paralysie due à la terreur, en " confiance inexorable "... Pour qui connaît le tragique et l'espoir hors d'espoir, comment continuer à vivre, en effet, sinon de cette attente, proprement mystique, que tout au long du roman la petite fille s'emploie à vider, creuser et purifier en elle, jusque dans le saut final " là où tout devient bleu "... ? En portant l'acuité de la mort à un degré intense de sublimation éthique, c'est alors bel et bien " l'aube du monde " qu'Ilse Aichinger réinvoque, avec cette clairvoyance sur le fait qu'à chaque instant de la vie nous sommes des êtres qui allons mourir et que cet instant serait tout autre si telle n'était pas notre destination, innée en quelque sorte, et agissante sur lui.
Dans " Récit dans un miroir ", une des plus fortes nouvelles du recueil dont la traduction complète paraît ici simultanément sous le titre Eliza Eliza, et qui en 1952 fut récompensée par le Groupe 47, c'est le même " bonheur éternel au bout de la damnation " qu'entrevoit la jeune fille, jusqu'à sa renaissance au seuil de la mort. Dans " Les anges de la nuit ", c'est l'effroi d'une existence sans grâce ni lumière qui est réaffirmé, autant que l'injonction, au sein d'une vie à chaque instant recréée par sa propre fin, à transformer comme un don ce qui nous entrave (" L'Homme ligoté ") ou nous condamne (" Discours sous le gibet ").

1 Halbjude, Halbjüdin (" demi-juif ", ou " demi-juive "). Ces mots appartiennent à la terminologie nazie et désignaient une personne ayant deux grands-parents juifs ou un parent juif.

Ilse Aichinger
Un plus grand espoir

Traduit de l'allemand par
Uta Müller et Denis Denjean
Postface de Jean-Yves Masson
et Eliza Eliza
Traduit de l'allemand par
J.-F. Boutout, S. Faure-Godbert, U. Müller, D. Denjean, H. Plard
Verdier
288 et 320 pages, 20 et 23 e

ilse aichinger

1921 Naissance avec sa soeur jumelle Helga à Vienne d'une mère juive et d'un père non juif

1942 Contrairement à une bonne partie
de sa famille, elle échappe aux camps de concentration nazis

1948 Premier et unique roman Die grössere Hoffnung, une première fois traduit en France sous le titre Le Grand Espoir (Gallimard, 1953)

1953 Épouse le poète Günther Eich (1907-1972) dont elle aura deux enfants

 Eliza Eliza de Ilse Aichinger

 

 

 

 

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Sophie Deltin

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