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Les articles       

Les Inachev
de
Reinhard Jirgl
Quidam ?diteur
22.00 €


Article paru dans le N° 082
Avril 2007

par Sophie Deltin

*

   Les Inachev

Premier roman de Reinhard Jirgl à être traduit en français, " Les Inachevés " met en scène le drame moral et existentiel de quatre femmes expulsées des Sudètes après la Seconde Guerre mondiale. Quand la perte de la patrie s'inscrit au coeur de la généalogie familiale.

Longtemps absent du discours public sur la grande Histoire, le destin des populations allemandes déracinées à la fin de la Seconde Guerre mondiale n'a pendant des décennies intéressé qu'elles-mêmes. Et si la littérature s'est, comme souvent, placée à l'avant-garde pour briser le silence des souffrances endurées par ces millions d'Allemands quittant les territoires de l'Est, c'est toujours avec cette interrogation essentielle : comment évoquer, jusqu'à se faire reconnaître comme " victime ", ses propres souffrances (bombardements, exode forcé) quand on est a priori héritier du camp des " bourreaux " ? Dans la lignée d'historiens (Jörg Friedrich), d'écrivains (W. G. Sebald, G. Grass, C. Hein), et encore récemment de cinéastes (Die Flucht, de Kai Wessel), Reinhard Jirgl, fortement marqué par l'histoire de ses grands-parents, porte à une virtuosité singulière la thématisation de cette page tragique du passé allemand.
Nous sommes à la fin de l'été 1945, les décrets Benes viennent de condamner " la population d'origine allemande " à l'exode une des façons pour les Tchèques de se venger des crimes commis par le régime national-socialiste. De la petite ville de Komotau dans les Sudètes, ils sont nombreux à s'enfuir, affublés du brassard blanc (le stigmate infamant) autant que de " cet effroi déjà, comme si les rafales d'une tempête de chaux les avaient marqués au fer rouge de la Déportation Eternelle de tous les Siècles peur faim colère fange maladies. " Parmi eux, quatre figures de femmes : Johanna 70 ans, ses filles, Hanna et Maria, et sa petite-fille de 18 ans, Anna. Chez Jirgl, l'histoire de l'Allemagne, qui s'étire ici des années 40 jusqu'à nos jours, se superpose d'emblée à l'histoire d'un clan, d'une appartenance. Éprouvant à cet égard est leur périple de Magdeburg jusque dans un coin perdu de l'Altmark, cette partie de l'Allemagne qui formera bientôt la zone d'occupation soviétique, avant de devenir la RDA à partir de 1949. En quelques descriptions, dont les arêtes tranchantes ont la sobriété brute et hallucinée des romans de Gert Ledig (" ça et là, quelques maisons dressées comme les dents encore saines d'1 dentition défoncée... "), Jirgl nous dit tout des difficultés à venir de cette implantation d'autorité dans de nouvelles contrées inhospitalières. Mépris, violences et humiliations, partout elles se cognent à " une hostilité pesante comme une coulée de métal ". Entre les complaintes nostalgiques de sa vieille mère (" L'-Histoire nous a chassées de Notre-Pays _ (...) Jamais nous ne reverrons la Terre-Natale ") et la docilité d'une soeur fragile, Hanna elle, irradie d'une force morale ambivalente : infaillible dans ses principes (" Qui tourne le dos à sa famille ne vaut rien (...) Tout ce que l'on possède peut-être pris. Mais les bonnes manières é la fierté ! personne ne pourra les confisquer "), elle est prête à tous les sacrifices pour que sa fille revienne au Pays, " bien armée ", quitte à devenir intraitable dans l'autorité qu'elle exerce sur elle. Ravalant sa colère, elle s'échine au travail et endure avec un courage de fer les vexations de ses collègues dont les injures résonnent comme une expulsion éternellement recommencée...
Avec une langue proprement inouïe, soutenue par l'introduction d'une typographie originale et d'une ponctuation débridée, l'écrivain ne lésine pas sur les moyens expressifs pour nous bousculer un dispositif, déroutant au premier abord, ingénieux pourtant à maintenir en état d'alerte le lecteur vite convaincu de franchir un seuil inconnu. À l'évidence la lecture ici n'est pas un exercice de confort, mais une sommation adressée au corps. Avec si peu d'espace, de respiration, autour de tant de mots, la prose de Reinhard Jirgl semble être insérée organiquement dans un long cri. Outre une orthographe percutante (" cette ère nioulouque " ; " le Saigneur-Dieu "), l'étrange coagulation de mots (" les groupes d'hommesfemmesenfants ") ou l'irruption de signes mathématiques (" les1=lesautres " ; "Nous=ferons=corps "), le jeu avec les polices de caractères fonctionne comme une véritable muraille visuelle, en même temps qu'il accentue l'efficacité, la puissance d'agression sonore du texte. En valorisant le parler oral (italiques), les décrets et la propagande du Pouvoir (MAJUSCULES) ou les principes mythiques du Reich millénaire (gothiques), l'écrivain souligne l'implacable force d'imprégnation, voire d'assignation du langage qui malgré les années, le changement de frontières et de structures (qu'elles soient nazies, communistes ou capitalistes), condamne d'avance et à perpétuité les réfugiés. À l'écriture taraudée de sons et lacérée d'images, s'ajoute le rythme de la narration, toute en hiatus, brisures, reprise de leitmotiv, et suspens. Ainsi dans l'exode, au moment d'être chargées comme des bestiaux " dans-le-convoi ", ou encore sous les bombes des Alliés dans le chaos des abris, la syntaxe comme désarticulée, effondrée, impose mot à mot, un tempo toujours sur le souffle, proche du vertige, de la syncope, en quête d'un appel une issue dont on sait qu'elle ne viendra pas.

L'écrivain ne nous propose pas seulement le roman d'une émancipation impossible. Il nous parle aussi de coeurs et de corps qui s'étiolent, broyés par l'exténuation de leur désir.

L'impression d'assourdissement, d'enfermement est encore renforcée par les " tessons de verre " contre lesquels les réfugiées viennent de façon récurrente se blesser : des clichés vulgaires (" les réfugiés, c'est comme la chiasse : ça ne se retient pas "), des raisonnements implacables (" Réfugié 1 jour, réfugié toujours ", " pas de logement=pas de travail ; pas de travail=pas de logement. "), des axiomes " aussi solide(s) que Les-10-Commandements " (c'est " une réfugiée avec rien de plus que sa chemise sur le cul ", " la femme doit servir son mari "). Admirablement servi par la traduction à la fois millimétrée et audacieuse de Martine Rémon, l'écrivain ne nous propose pas seulement le roman d'une émancipation impossible. Il nous parle aussi de coeurs et de corps qui s'étiolent, broyés par l'exténuation de leur désir. Car " [c]hez les hommes, les dimensions de la Patrie sont comparables aux cornes de l'escargot : elles se rétractent dès qu'Un Obstacle s'avère trop puissant pour leur sensibilité. Elles attendent alors à l'intérieur . Parfois, et au bout de nombreuses tentatives avortées, les organes tactiles finissent par rester rétractés POUR=TOUJOURS. "
On l'apprendra d'ailleurs dans la troisième partie du roman, le narrateur n'est rien d'autre que le fils d'Anna et d'Erich, un ancien soldat enrôlé de force dans les Waffen SS ; c'est lui qui raconte l'histoire de sa famille traumatisée par le déracinement. Assurément, le recours à cette stratégie narrative qui mise sur la restitution par fragments des scènes, des paroles, est lourd de sens : ultime porte-voix de destins inachevés, Reiner ne peut se voir autrement que comme le rejeton maudit d'une lignée déjà placée sous le signe de la déperdition cette " tonalité vitale qui (...) dans cette famille allait en diminuant " et que le romancier a eu le souci d'inscrire symboliquement jusque dans le choix des prénoms : Johanna-Hanna-Anna, amputés d'une syllabe au fil des générations. Le constat pessimiste de Jirgl est bien là : on ne peut se débarrasser du lest de la filiation, du passif de l'exil. Plus qu'un meurtre d'âme, perdre sa patrie est une mutilation du corps qui tel un membre fantôme, n'en finit pas de hanter " le corps-de-la-famille " petits-enfants et arrière-petits-enfants compris. Anéanti par un cancer de l'estomac autant que par l'aigreur de ses ressentiments (" LES PERES NE SONT MEME PAS DIGNES DU MEPRIS DE LEURS ENFANTS "), Reiner ne se livre pas seulement à un règlement de comptes avec les traits de caractère que sa famille lui a légués " comme une bosse morale ". Il le fait aussi autant avec la " grotesque comédie " qu'est devenu son pays, la " ErDéA " et son parti, le " EsEuhDé ", que plus tard, " après le-Tournant ", avec le nouvel ordre capitaliste et son " alfabêtisme sur-le-marché omniprésent comme Dieu & les Services Secrets " auquel il aura tenté, comme libraire, d'opposer l'utopie des livres " demeurés dans l'ombre "... Le lien entre l'expulsion originelle, fondatrice, des femmes et l'existence amère de l'arrière-petit-fils est ici douloureusement mis en lumière : " ta grand-mère avec sa Patrie-Komotau et toi avec ta Patrie-les-livres, c'est du pareil au même. Putain de !lâche : dans ?quelle tombe as- !tu vomi le serment de ta culpabilité " lui reproche d'ailleurs sa femme, la destinataire ultime du récit. Une " culpabilité " qui chez ces " victimes " de la Seconde Guerre mondiale semble tout de même davantage liée au statut de l'exil qu'à la prise de conscience des crimes du nazisme. Pour Hanna certes en 1946 " Hitler (était) (...) Un criminel lui, le Mort inaccessible, coupable de la perte de sa Patrie (...) mais : Il restait toujours=quoiqu'ilensoit L'AUTORITE... "

Les Inachevés
Reinhard Jirgl
Traduit de l'allemand
par Martine Rémon
Quidam éditeur
272 pages, 22 e

reinhard jirgl

1953 Naissance à Berlin-Est

1975 Obtient son diplôme d'ingénieur en électronique.Écrit ses premiers textes

1978-1995 Travaille comme éclairagiste au Berliner Volksbühne

1983 Écrit son premier roman Mutter Vater Roman, publié en 1990

2003 Écrit Die Unvollendeten
(Les Inachevés,
2007)

Les Inachev de Reinhard Jirgl

 

 

 

 

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