Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Contrebande
de
André Blanchard
Dilettante (Le)
20.00 €


Article paru dans le N° 080
Février 2007

par Philippe Savary

*

    Contrebande

Blanchard publie sa dernière tournée de Carnets, et on réédite sa première. Du neuf et du vieux pour bousculer l'ordre établi.

Le lecteur avait quitté André Blanchard, achevant ses Petites nuits, le soir de la Saint-Sylvestre 2002, sur cette triple question existentielle, en forme de pied de nez à l'avenir : l'an prochain, à pareille date, " Où en serais-je ? Où serais-je ? Serais-je ? " Nous sommes rassurés. Pas de bouleversements à l'horizon, on s'y attendait, le bonhomme a horreur du changement , hormis, un, de taille : la fin de l'exil forcé, puisque ses nouveaux Carnets ont trouvé, avec Le Dilettante, un abri plus accueillant. Quoique. Si l'iconoclaste est fidèle au poste, caressant son chapelet d'humeurs et de lectures, tout entier à ses méditations poétiques, à regarder de près Contrebande, l'examen de soi, ne va plus de soi, et se tourne davantage vers les autres.
Lui qui nous avait habitués à prendre le pouls de sa santé précaire, prête à basculer dans le vide (par ordre d'apparition : sifflements auditifs, nerfs à vif, malaises, vertiges), la voilà qui se tient tranquille. Le corps ne traîne plus la jambe, mais le spleen, " ce parasite ", continue de faire son oeuvre et nous, notre miel : " Quand vivre vous pèse, c'est que nous ne faisons plus le poids ". Ou encore : " Même quand elle ne nous fait plus rire, la vie reste comédie. C'est nous le drame ".
Fidèle au poste donc : la matière de Contrebande irrigue une pensée à contre-courant, et des chroniques dont les sujets se faufilent dans les marges. Le trait d'esprit sûr, c'est avec ironie et allégresse que le mécréant balance les gifles, quand ce n'est pas les " coupes de ciguë qui se perdent ". L'écrivain traque les flagrants délits de sottise, les comportements moches, les idées courtes, les " bavures du progrès ". Et il est toujours inspiré, lorsque ses contemporains le sont moins.
Ainsi, qu'il soit interdit aux profs de français de faire acheter un seul livre à leurs élèves, et " l'égalité des chances n'en finit plus de redoubler ". Que les banlieues se soulèvent, " que les petits s'écharpent entre eux ", et c'est " autant de rage en moins contre les gros ". Que ce jeune acteur, si talentueux dans Le Pianiste de Polanski, se retrouve dans les pages d'un magazine à faire de la promo " pour des chaussures de rupin ", et c'est la condamnation : " La prochaine fois, qu'il tourne des sitcoms ". Là, le commentaire d'un intellectuel, jurant que notre époque a gagné en liberté, " souvenez-vous de la télévision sous tutelle gaulliste ", et la riposte ne tarde pas : " Faire passer la liberté des marchands, à qui fut livrée la télé, pour une victoire du citoyen, vous nous la copierez ! " Ici, une petite note sur De Gaulle, qui, après son départ de l'Élysée, refusa les traitements afférents à son rang, se contentant de ses seuls droits d'auteur. Qui à sa suite démontra " pareille façon d'être un seigneur " ?, s'interroge Blanchard. Et de remonter les allées du pouvoir, celles de la Ve, pour s'arrêter sur ce constat, sonnant et trébuchant : " Un Charles, des charlots ".
Sous cette plume qui musarde, le détail prend du volume : nous passons ainsi du suicide de Deleuze à un édito du Monde (" Zidane doit rester "), des jardins d'ouvrier à un fait divers local, des tics de langage à cette NRF qui collait de la pub sur ses couvertures à la gloire des meubles Lévitan (!), d'une relecture de Vallès à un hommage à Bernanos, " des vieux de la vieille (...) qui n'ont pas d'âge pour la postérité ". Prétexte à une mise au point : " Ce que nous écrivons est à juger d'abord en comparaison de ce qui nous a précédé. Traduisons. Un public sans mémoire en est un en berne, et qu'on berne. " Transition toute trouvée pour quitter les Anciens, et fréquenter les vivants, ceux par exemple qui " ont la fatuité en chaleur ", ceux " chez qui on ne fait que passer ; on se sent poussé vers la sortie, et on ne freine pas ". C'est une constante : l'irréductible aime à se promener dans la République des lettres, mais sans patins et avec une prédilection pour chatouiller les valeurs établies (Pierre Michon, Charles Juliet ou François Bon n'y sont pas à leur avantage...)
Blanchard écrit : " avec l'âge, c'est aussi l'aisance de la plume qui vient ". L'occasion de remonter à la source, et de vérifier, puisque Le Dilettante réédite Entre chien et loup. La mélancolie, déjà, y creuse son lit. " La fatigue, ce désaveu de la vie qu'on mène ". Il recense ses " poisons de l'âme ", dit son obsession de la mort et sa nécessité d'écrire, malgré les échecs, tel " ce chômeur qui part chaque matin vers son usine fermée ". Dira-t-on que l'écrivain a pris de l'épaisseur ? Certainement. Mais son épopée minuscule ne revêtira jamais l'étoffe des héros, ce qui en fait son délicieux charme.

Contrebande
(Carnets 2003-2005)
Entre chien et loup

(Carnets avril-septembre 1987)
Le Dilettante
317 et 121 pages, 20 et 14 e

 Contrebande de André Blanchard

 

 

 

 

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Philippe Savary

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