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Les articles       

Les Exil?s de la m?moire
de
Jordi Soler
Belfond
19.00 €


Article paru dans le N° 080
Février 2007

par Dominique Aussenac

*

   Les Exil?s de la m?moire

Catalan, né à Veracruz au Mexique, Jordi Soler, en journaliste, historien, romancier, dévoile la vie engagée et aventureuse de son grand-père, Républicain exilé.
Un roman grave, émouvant et picaresque.

Qu'ont-ils en commun Denis Seznec et Jordi Soler ? D'être les petits-enfants de grands-pères happés par le destin. D'où une volonté farouche parfois pathétique de découvrir la vérité. Si l'un fut accusé de meurtre, l'autre prétendait que son passé n'était pas le sien. Si l'un fut maître de scierie en Bretagne, l'autre, Arcadi, était journaliste à Barcelone. Un journaliste qui s'engagea pour défendre la République contre le putsch du général Franco. Vaincu, réfugié en France, il fut parqué sur la plage d'Argelès pendant deux très longs hivers avec comme seuls abris des trous dans le sable.
Il vécut dans des conditions d'hygiène déplorables, au milieu de 90 000 autres exilés. Des compatriotes, des soldats, des femmes, des enfants, des vieillards, des gitans, des juifs, des Croates... Combien moururent de dysenterie ou emportés par les coups de mer ? Des centaines, des milliers que l'Histoire semble encore occulter. Le camp d'Argelès faisait partie des deux cents autres camps d'internement français dressés à la hâte pour accueillir ceux qu'une loi de 1938 nommait les " indésirables étrangers ". Suite à une altercation avec un tirailleur sénégalais, Arcadi fut condamné à retourner en Espagne. Il s'évada du train. Échappant tour à tour à la police française, à la gestapo et aux services secrets espagnols qui enlevaient, torturaient et supprimaient impunément les anciens guerilleros sur le territoire français, il se réfugia dans un hôtel qu'un certain Rodrigues, ambassadeur, avait transformé en légation mexicaine. Cet homme, injustement oublié, réussit à sauver et à transférer vers le Mexique des milliers de Républicains. L'histoire ne s'arrêtera pas là. De l'autre côté de l'Atlantique, elle se fera moins grave, parfois même picaresque. Avec ses compagnons, Arcadi crée une plantation de café, la Portuguesa, qu'il gère dans le respect de ses idéaux. Dans cette plantation s'ébroue un éléphant. On y croise aussi La Mulata, superbe femme fatale, qui semble tout droit sortie d'un Corto Maltese. Quelques décennies plus tard, le narrateur, petit-fils d'Arcadi et anthropologue, donne une conférence à Madrid. Devant l'étonnement des étudiants sur le fait qu'il s'exprime dans un parfait catalan, lui, un Mexicain, il comprend que l'histoire de la guerre civile comporte d'immenses lacunes. Il se met alors à interroger son grand-père jusqu'à ce que ce dernier décrète que l'histoire qu'il avait vécue était en fait celle d'un autre. Poursuivant son enquête, il interrogera ses anciens compagnons, explora les archives de l'ambassade du Mexique à Paris, visita les lieux où il vécut, et découvrit des choses surprenantes, entre autres qu'Arcadi n'a jamais perdu son bras dans une broyeuse à café et que du Mexique, dans les années 60, il organisa un attentat contre Franco.
Les Rouges de l'Outremer
, titre espagnol des Exilés de la mémoire, surprend à la fois par le sérieux de ce qu'il révèle (camps d'internements, France occupée livrée aux barbouzes des nations voisines...) et par son côté roman d'aventures palpitant et distrayant. Cela est dû à sa parfaite documentation, mais aussi à sa forme ; allers et retours incessants sur les deux continents, les deux époques, les deux principaux protagonistes, les divers témoignages qui finissent par créer une sorte de polyphonie. Au-delà du rapport affectif, sensible qui lie Arcadi à son petit-fils, il y a aussi la lucidité de ce dernier qui s'abstient d'en faire un héros inoxydable. Il montre comment Arcadi a vécu par la défaite de ses idéaux, l'exil, une blessure inguérissable qui transforma sa vie au point de la nier.
Jordi Soler vit aujourd'hui à Barcelone, heureux de pouvoir y écrire et de dire que ses enfants sont catalans. " Je sauve l'histoire d'Arcadi parce que c'est elle que j'ai sous la main, ce qui est faisable c'est ce que nous faisons toujours en réalité. A savoir sauver, aimer, blesser, meurtrir ceux qu'on a à sa portée, le reste, ce sont les histoires des autres. "

Vous faites à la fois un travail de biographe, d'enquêteur, d'historien et de romancier. Mais quelle est la part de fiction et de réalité pour que cette histoire fonctionne ?
L'histoire des Exilés de la mémoire est basiquement réelle, mais il s'avère que je suis romancier et ce qui m'enthousiasme le plus est de prendre certains épisodes de l'histoire et d'en réorienter la forme. Ce que je prétends raconter, tient dans une continuité argumentaire et une ampleur narrative qui transforment cette accumulation d'événements réels en un texte plus proche du livre d'aventures que d'un livre d'Histoire. Le roman, bien qu'il contienne beaucoup de recherches historiques, fut écrit comme tous mes romans antérieurs. Une fois que j'ai eu tous les éléments, il m'a fallu deux années pour agencer les morceaux de réalité en ma possession. J'avais choisi d'écrire ce roman pour sortir de l'oubli du purgatoire, les soldats républicains qui se réfugièrent en Amérique. Mais je voulais par dessus tout, construire un artefact littéraire avec des matériaux issus du journalisme et de l'Histoire. C'est juste une vérité retouchée pour quelle s'ajuste parfaitement à la trame, ce n'est rien de plus que la réécriture littéraire de la réalité.

Des livres comme Les Soldats de Salamine de Javier Cercas ont depuis une dizaine d'années en Espagne réussi à dynamiter la chape de plomb qui recouvrait la guerre d'Espagne et le franquisme. Pourquoi a-t-il fallu tant de temps ?
Le général Franco s'attacha, durant quarante années de dictature à maquiller l'histoire de la guerre civile. De ce fait dans les écoles espagnoles ce thème ne fut pas enseigné comme il se devait. La Droite, à l'entrée du nouveau millénaire, insiste sur cette version maquillée fabriquée par Franco. Mais il est aussi certain qu'à ce " maquillage " s'est ajoutée la volonté de la majorité de tourner la page, pour oublier ce conflit honteux pendant lequel nous nous entre-tuâmes les uns les autres. C'est à partir de là que nous les petits-enfants de la guerre, profitant que nous étions à deux générations de distance, et parce que nous souffrions directement de la catastrophe, nous nous sommes mis à écrire dans la perspective de découvrir la vérité. Mais cette remise au point politique fut très compliquée, parce que la guerre civile, malgré tant de maquillages, peut-être justement pour cela, est un sujet qui se divulgue de jour en jour et provoque des controverses, qui réveillent fureurs et passions. Il me semble toutefois, que, quand cet épisode obscur sera un chapitre de plus de l'histoire de l'Espagne, quand nous récupérerons enfin notre mémoire historique, ce sera davantage grâce aux livres, qu'aux négociations entre politiques.

Pensez-vous qu'aujourd'hui nos gouvernements aient intérêt à évoquer l'expérience révolutionnaire espagnole ?
Je crois que l'expérience révolutionnaire espagnole était en pleine digestion et que l'évoquer ou l'ignorer, obéit plus à des raisons personnelles ou de partis, qu'à une volonté idéologique de l'État.

Comme vous le citez, la mairie d'Argelès a mis beaucoup de temps à révéler son passé. Croyez-vous qu'un travail de mémoire soit aussi possible en France ?
Je ne sais pas, il me semble que la perte de mémoire française ressemble à l'espagnole. Je suis très impressionné par le travail de mémoire permanent que font les Allemands. Berlin est plein de symboles qui indiquent qu'en Allemagne le passé se combat en l'affrontant, en s'y confrontant, justement le contraire de ce que nous faisons. Mais il me paraît aussi très clair que chacun gère son histoire comme il peut, moi je suis partisan de déterrer les morts. Les choses se comprennent mieux en analysant ce que nous savons, bien que je comprenne aussi ceux qui préfèrent ne pas ouvrir la boîte de Pandore, ceux qui préfèrent que les morts reposent en paix. La grande question est : qu'allons nous gagner en les déterrant ?
Comment l'histoire de votre grand-père a-t-elle traversé votre vie et celle de votre famille ?

Lorsque je me mis à écrire, je découvris des choses sur mon grand-père, choses que je suspectais par ce que m'avaient dit ses amis, mais surtout je découvris des choses au-delà, des choses qui expliquaient pourquoi je naquis dans une forêt d'outremer. Il m'apparut impératif alors de vivre à Barcelone, pour récupérer ce qu'il y avait de moi dans cette ville qu'abandonna ma famille. En plus d'une oeuvre littéraire, ce travail d'archéologie intérieure m'a permis de rentrer dans la famille Soler, à la partie qui me touchait. Maintenant j'ai des enfants catalans qui vivent cette enfance barcelonaise que je n'ai pu avoir, j'ai vécu une sorte de parenthèse mexicaine, entourée par les ascendants et les descendants qui sont nés eux à Barcelone.

Que penser de la volonté d'Arcadi d'affirmer que son passé était celui d'un autre ?
Il est certain que perdre une guerre, un pays et une famille équivaut, ni plus ni moins, à se transformer en une autre personne.

Quelles ont été les difficultés pour écrire sur un homme qui niait son passé ?
Les difficultés furent toutes d'ordre émotionnel. J'avais l'impression d'écrire tous les jours une oeuvre de fiction, je ne pouvais concevoir une autre forme, cela nécessitait une distance qui me permette d'être léger sans falsifier la réalité. Mais le plus compliqué ce fut la réaction de mon grand-père, un homme qui avait décidé, comme beaucoup d'Espagnols, de passer sous silence sa condition d'exilé et d'envisager son retour au pays comme impensable. Pour cet homme qui durant des décennies avait reconstruit son identité, mon projet fut comme un coup de massue. Si tu ne cherches pas à déterrer ton passé, tu ne peux pas autoriser ton petit-fils à écrire tes mémoires de guerre. Quand le livre fut sur le point d'être publié, avec une photo de lui sur la couverture, il mourut, jamais il ne lut l'histoire et j'ai pensé alors qu'il me dégageait ainsi le chemin.

Quel a été votre parcours littéraire ?
J'ai écrit cinq romans et deux recueils de poésie et entre les livres, j'ai été Dj d'une station de radio (Rock 101) à Mexico et diplomate en Irlande. Les thèmes sont différents, mais tous ont en commun la mobilité des personnages, qui sont un peu nomades et vivent toujours des choses précaires et des relations éphémères
Ma formation littéraire et intellectuelle tient plus de l'accident que d'un projet. Je me suis transformé en écrivain grâce aux écrivains que j'ai aimés, mais je me suis autant senti influencé par le cinéma et surtout par la musique. Dans mes romans elle m'importe plus que l'histoire. Cela est dû, probablement, à ce que durant des années je n'écrivis que de la poésie, la narration me paraissait une chose trop prosaïque, très éloignée de la musique et de la plasticité du poème. Aujourd'hui j'ai changé d'opinion.
Mon souvenir littéraire le plus éloigné est un disque de Joan Manuel Serrat qui chantait les poèmes de Miguel Hernández, un poète espagnol très émouvant du temps de la guerre civile. Je me souviens de la dévotion avec laquelle on l'écoutait, au Mexique, dans la maison de la Portuguesa où Serrat était un peu comme un trait d'union avec la Catalogne. C'est l'audition de ces oeuvres littéraires qui me mena à la bibliothèque de mon père.
Il m'est impossible de définir mes influences littéraires, je peux seulement dire que m'enthousiasment Tolstoï, Nabokov et Ivo Andric, Flaubert, Breton, Modiano, Singer, Shepard et Seamus Heaney, Vila-Matas, Marsé et Onetti. Je suis un lecteur hybride, comme vous le voyez, et pas tellement latino-américain, peut-être parce que je suis un Catalan de Veracruz.

Les Exilés
de la mémoire

Jordi Soler
Traduit de l'espagnol
par Jean-Marie Saint-Lu
Belfond
263 pages, 20 e

Les Exil?s de la m?moire de Jordi Soler

 

 

 

 

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