Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

Les Années inutiles
de
Jorge Eduardo Benavides
10-18
9.30 €


Article paru dans le N° 079
Janvier 2007

par Delphine Descaves

*

   Les Années inutiles

Dans un pays en pleine déliquescence, J. E. Benavides nous fait partager la vie quotidienne d'une jeunesse qui doit affronter un avenir sans promesses.

En ouvrant Les Années inutiles, le lecteur entre de plain-pied dans le Pérou contemporain, grâce à une galerie de personnages dont on suit, par bribes, le quotidien : leurs soucis, leur questionnement politique, leurs intrigues sentimentales, leur famille. Le couple formé par Rebecca et Sebástian occupe une place centrale dans le récit : après des débuts passionnés, l'histoire d'amour de ces deux étudiants de la bourgeoisie péruvienne se délite et finalement n'évite pas le sordide. En effet, dans cet univers corrompu, livré à une vie politique confuse et mafieuse, économiquement très instable on entrevoit dans le roman les conflits sociaux, les mouvements réguliers de fonctionnaires à bout de force la débrouillardise est nécessaire, même si elle flirte avec la malhonnêteté.
Ainsi Sebástian tente, au chevet d'une jeune fille pauvre d'origine indienne (les méprisés de la société péruvienne) de conclure un marché pour la convaincre de faire adopter son enfant tout juste né ; il se chargera ensuite, moyennant finances, de faire l'intermédiaire avec les parents... Tels peuvent être les sentiers parallèles et peu glorieux qu'empruntent les Péruviens pour assurer leur subsistance et leurs études, " cette dérive écoeurante que signifiaient les coupures de courant, le couvre-feu, l'inflation qui dévorait les salaires, les désirs, les espoirs ". Le Pérou, c'est aussi une société de castes, où les fils de bonne famille peuvent profiter de certains privilèges, mais où la pauvreté vous condamne à la soumission dans tous les secteurs de votre existence, comme le montre très bien Benavides à travers le personnage de Luisa, jeune fille sans argent, qui est domestique chez la mère de Rebecca. Dans ce monde extrêmement segmenté, hiérarchisé, les valeurs morales, si elles sont bafouées dans les plus hautes sphères de l'État, sont exigées chez les déshérités, et notamment chez les femmes, de qui l'on attend un respect strict des vertus catholiques, notamment dans le domaine sexuel.
Le constat dressé par Benavides est rude, tant du point de vue politique et social, que moral : les individus, même ceux d'entre eux qui s'en sortent en apparence, sont en réalité, à l'image de Sebástian et ses amis, plongés dans la détresse et un pessimisme parfois cynique, avec, en toile de fond, Lima et sa violente pauvreté, ses quartiers dévastés et insalubres, " le Pérou réel, pas le Pérou profond et toutes ces balivernes ; la misère profonde, les coteaux sablonneux et la terre stérile où l'on construit les cabanes de paille qui ressemblent à des plaies puantes à la surface du terrain, la foule misérable qui grouille dans ses entrailles, les microbus bariolés, les très vieux camions rouillés qui s'ouvrent un chemin entre les chariots de vendeurs ambulants, le pavement qui peu à peu disparaît. Des constructions interrompues (...) pour te rappeler que tu es désormais sur la terre de l'imparfait, de l'occasion ratée, du rêve détruit. "
Le roman, en adoptant les opinions et les voix de personnages qui se croisent, pris dans leurs conversations, dans des situations de la vie courante, nous fait pénétrer le pays et ses problèmes sans aucun didactisme, sans misérabilisme ni complaisance. L'écriture de Benavides est un peu retorse, mêlant des systèmes temporels différents en une même phrase, usant et parfois abusant du style indirect libre, fusionnant certains dialogues entre eux. Ces audaces énonciatives ne fonctionnent pas toujours, peuvent un peu déstabiliser ou agacer la lecture mais présentent l'évident intérêt de capter une certaine forme de réalisme. Des options stylistiques qui signent l'originalité de ce roman sombre mais regorgeant de vitalité.

Les Années
inutiles

Jorge Eduardo
Benavides
Traduit
de l'espagnol
par Claude Murcia
10-18
494 pages, 9,30 e

Les Années inutiles de Jorge Eduardo Benavides

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Delphine Descaves

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos