Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Anima motrix
de
Arno Bertina
Verticales
21.00 €


Article paru dans le N° 078
Novembre-décembre 2006

par T.G.

*

    Anima motrix

Fascinant dans sa construction, " Anima Motrix " ouvre constamment de nouvelles formes de narrations. La mécanique du mouvement qui le gouverne permet d'explorer notre monde en profondeur.

Il y a de très belles scènes dans le nouveau roman d'Arno Bertina. Des moments de grâce, burlesques parfois, tenus par des phrases dont on se demande s'il est possible qu'elles aient été écrites ailleurs. Qu'on se prend parfois à regarder simplement, à ne même plus lire, juste essayer de voir quel genre d'aquarium elles sont, où si elles ne sont pas plutôt des sculptures. Beaucoup de ces phrases tissent quelque chose qui se trouve dans l'air, ou enfoui dans la conscience du narrateur. Ce sont des phrases sur la peur, le corps, les oiseaux, l'amour.
Il y a une intrigue aussi dans Anima Motrix : on y entre très doucement par le biais d'une voiture (avec ordinateur de bord). Son conducteur est en fuite, on l'apprend dès la fin du premier chapitre qui nous annonce aussi que ceux qui le cherchent ne sont guère pressés de le trouver : " Ils ne semblent pas désirer, pour l'heure, m'avoir sous les verrous. Sans quoi ce serait fait. " La fuite se transforme alors en errance, pour ne pas dire en divagation. Notre homme serait un ancien ministre de l'Intérieur de Macédoine qui aurait fait assassiner six Pakistanais, immigrés clandestins, afin de les faire passer pour des terroristes islamistes et s'obtenir les bonnes grâces des États-Unis. Sordide mise en scène déjouée, et le voilà en fuite.
L'homme est cinglé, c'est entendu. Sur son téléphone portable, il reçoit des appels de sa femme à qui il fait croire qu'il est en voyage, mais comment ne serait-elle pas au courant ? Sa fuite l'éloigne d'elle et parachève une fin annoncée : " Ce qui me parvenait immédiatement c'était cette lassitude tapie au fond des mots qu'elle prononçait. À laquelle il faudrait un jour que nous nous confrontions car elle était à chaque fois plus évidente, se rapprochant comme pour un duel en pleine rue. " Donc elle l'appelle et nous sommes dans le monde moderne : le téléphone possède un écran vidéo et ce que notre homme voit vient tapisser son cerveau. C'est le corps nu de sa femme, croit-il, faisant l'amour à quelqu'un d'autre. Il ne la reconnaît pas cependant : jamais elle ne lui a permis qu'il la contemple nue. Bertina inocule la jalousie dans l'esprit de son lecteur tout en tissant, joliment, une réécriture du mythe de Diane et Actéon. Après qu'Actéon a vu Diane au bain, celle-ci l'a transformé en cerf pour le faire dévorer par ses cinquante chiens. Ici, de voir la nudité de sa femme transforme aussi notre paranoïaque : la folie le met à terre et trouvera sa traduction dans une métamorphose du corps. Durant sa fuite, notre ministre se mutilera le pied, s'abîmera le coude, se transpercera la gorge. Lente dérive d'un corps trop osseux (comme certaines proses ?), qui va s'ouvrir au sang, à la vie, aux muscles.
Anima Motrix
raconte, entre autres, cette évolution d'un homme traqué et fou, vers plus d'humanité. L'ancien ministre apprend d'abord à retrouver la vie sauvage, simple, naturelle. Il côtoie un Chinois qui l'épaule, une femme qui lui redonne le goût du jeu. Il abandonnera aux orties sa paranoïa qui lui aura fait transporter, durant pas mal de chapitres, un septième Pakistanais dans le coffre de la berline (belle scène d'interrogatoire, ivre et fantasque). Au final, il épousera le sort d'autres réfugiés en Italie, sera comme eux, au plus près du sol et, peut-être de la vie.
On ne voudrait pas aller si vite vers la fin du livre (disons que du bleu nous y attend, qui sera immense) et peut-être d'ailleurs ce livre-là n'a-t-il pas de fin. On retrouve le Bertina d'Appoggio, son deuxième roman, par le flirt que la phrase mène avec la folie. On retrouve l'auteur de Le Dehors aussi, avec ce réel épais dans quoi le roman trace sa route : l'Europe sclérosée, truffée de caméras et d'écrans, si prompte à renvoyer hors d'elle tous les corps venus de l'étranger. On lit aussi une illustration de cette littérature amoureuse de l'impureté, telle que la défendait le Pietro di Vaglio de La Déconfite gigantale du sérieux. C'est dire qu'Anima Motrix poursuit une oeuvre radicale qui trouve son équilibre autant dans sa matière (la langue, les syntaxes protéiformes) que dans l'épuisement d'un réel qu'elle dénonce. Surtout, Anima Motrix semble proposer une nouvelle convention de lecture : tel un film de David Lynch, ce sont d'abord des scènes qui imprègnent notre imagination. C'est là, en nous et plus que sur le papier, dirait-on, que le récit prend forme. La liberté est grande de se perdre, puisqu'on sait vite que c'est ainsi qu'on se découvrira.
Deux autres titres paraissent : J'ai appris à ne pas rire du démon (Naïve éditions) retrace en trois témoignages fictifs, la figure de Johnny Cash. Le roman va crescendo et se termine par un monologue magnifique qui rend un hommage poignant au chanteur taulard. L'autre livre est le fruit d'une pratique collective née à la Villa Médicis : Anastylose (Fage éditions) mêle la photographie, le graphisme, la littérature, l'histoire, l'archéologie en un somptueux volume. (voir www.anastylose.com)

Anima Motrix
Arno Bertina
Verticales
410 pages, 21 e

 Anima motrix de Arno Bertina

 

 

 

 

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