Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

La Disparition de Sorel
de
Pierre Lepape
Grasset
18.50 €


Article paru dans le N° 079
Janvier 2007

par Gilles Magniont

*

   La Disparition de Sorel

Sommes-nous voués à reproduire le meurtre de nos aînés ? Avec " La Disparition de Sorel ", investigation savante et romanesque, Pierre Lepape fait oeuvre de mélancolie comme d'opposition.

Quand on demande à Pierre Lepape si son expérience du journalisme il a commencé dans les pages du quotidien Paris-Normandie l'a " formé " à comprendre la littérature au prisme des réalités politiques, il inverse la proposition : " c'est la littérature qui me permet d'éclairer le réel ". En cela, il a quelque parenté avec Charles Sorel : celui-ci considérait qu'un roman devait permettre à ses lecteurs de mieux vivre, de mieux se diriger dans la société. " Ce qu'il reprochait au roman traditionnel, c'est au contraire de leur mentir, de les égarer, de les éloigner de leur vie et de leur bonheur " : en 1623, avec l'Histoire comique de Francion, Sorel entreprend de les rapprocher de ce bonheur.
C'est un roman touffu, compliqué, provocant, polémique. On y observe la société telle qu'elle fonctionne ; on y découvre que l'État est une fiction parmi d'autres, à laquelle on pourrait ne pas croire. L'entreprise est séditieuse, elle prolonge la pensée de la Renaissance et participe du bouillonnement (poétique autant qu'idéologique) du début du XVIIe, " période indécise où tout semble possible ". Tout est possible, jusqu'à l'arrêt du Parlement de Paris : l'année même où paraît Francion, on condamne par contumace le poète et libertin Théophile de Viau à être brûlé vif.
Sorel reprendra son ouvrage, en 1626 puis en 1633. Il le prolonge, et surtout l'amende. Il multiplie noms d'emprunt et stratégies d'effacement. Il s'essaye à la philosophie, à l'histoire : c'est un érudit, et, commente celui qui signe La Disparition de Sorel, " l'érudition est un des visages de la mélancolie ". Au temps de la " grande vitrification du classicisme ", au temps de la parole policée et des écrivains-courtisans, Sorel est peut-être un mort-vivant. En s'essayant à le faire renaître, Lepape fait bien sûr oeuvre littéraire : comme d'autres (" Dans ce livre, il y a beaucoup des discussions que j'ai pu avoir avec Pascal Quignard "), il se saisit des figures historiques pour nourrir de nouveaux romans. On préférera de loin ces fictions plausibles à celle d'une histoire littéraire oublieuse. " Quand on fait l'histoire de la littérature, on fait l'histoire de ses vainqueurs " : dans un mouvement inverse, celui qui rêve d'un essai sur les " ombres des Lumières " " ces écrivains qui se sont opposés à Diderot ou à Voltaire et qui ont disparu de la circulation " entend retrouver les voix perdues des vaincus.

Votre livre est très informé, mais on n'y trouve pas de notes ou de bibliographie.
Oui, à la différence du Pays de la littérature (Seuil, 2003), je ne voulais plus du tout de cet appareil. Je voulais qu'il reste un peu de Sorel dans ce que j'écrivais ; or Sorel me paraît trop libre, disparate, contradictoire, pour que mon discours soit lui-même normé. Je voulais même me donner la possibilité de faire un petit peu de roman. On sait si peu sur la biographie de Sorel, il y a tellement de trous, de choses à rêver, à construire. Rien, dans les textes, ne dit qu'il ait été impressionné par la condamnation de Théophile de Viau. Mais ça se passe en même temps. Et les gens qui ont trahi Théophile, voilà que Sorel leur tombe dessus dans ses romans. Alors je fais des hypothèses.

Pourquoi consacrer vos hypothèses à Sorel plus qu'à d'autres libertins ?
D'abord, parce que c'est une sorte de prodige. À 15 ans, il écrit ses premières pièces, à 20 ans, l'Histoire comique de Francion. En plus de sa maîtrise littéraire, il montre là qu'il connaît la société française de manière étonnante. Comment un si jeune homme... De sorte que très longtemps, on a attribué Francion à d'autres qu'à lui. Et puis, en l'espace de trois ans, ce Francion qui avait du succès, Sorel se sent obligé de le reprendre. De le changer, de le censurer, de le tronçonner. Il le casse, parce qu'il a le sentiment que ce qu'il a écrit ne peut plus être accepté et compris par les lecteurs de son époque. C'est une sorte de suicide, qui m'est apparu comme symptomatique d'une cassure plus profonde : l'apparition des normes classiques, qui sont des normes sociales appliquées à la littérature.

Ce suicide n'est pas fracassant : on dirait une sorte d'évanouissement progressif.
Ce n'est pas quelqu'un qui renonce à écrire. Il est écrivain, il ne sait sans doute rien faire d'autre, il va essayer de toucher d'autres domaines, comme l'histoire. Mais à chaque fois qu'il fait un pas en avant, on lui tape sur les doigts, et il est obligé de se taire et de repartir sur autre chose. Et il continue quand même, et les dernières années de sa vie, il accumule des milliers de notes. Il " fourrait son nez partout ", comme le lui reproche son contemporain Furetière.

Les jugements que vous citez sont souvent d'une cruauté terrible.
Je crois qu'il y a une violence symbolique qui est très forte. Sorel, pour les écrivains de cour, pour ceux qui suivent la voie royale, pour ceux qui cherchent des pensions et des honneurs, c'est évidemment la mauvaise conscience permanente. C'est quelqu'un pour lequel on a parfois une véritable haine, et qui se retrouve marginalisé dix fois. Non seulement il est hors de la cour, hors des académies, mais ses livres ne se vendent pas. Et notre jugement a remis ses pas dans ceux du XVIIe : on continue d'enregistrer le verdict des critiques de l'époque comme s'il était définitif. L'école républicaine use des mêmes critères j'ai une édition de Sorel dans une édition du XIXe qui a pour nom " La Bibliothèque gauloise " : ce qu'on garde de Francion, c'est la gaudriole elle efface la richesse des années 1600-1650. Dont les oeuvres ont désormais quasiment disparu : on aura un peu de mal à trouver ceux de Théophile de Viau, de Racan ou de Cyrano.

Pourtant, Cyrano était il y a deux ans au programme de l'agrégation de lettres, comme Sorel il y a peu.
Mais le problème, c'est celui des textes. J'ai eu un mal fou à en trouver certains, j'ai par exemple dû faire des reprint en Suisse. Voilà l'université : les étudiants font des thèses sur des textes qui ne sont plus lisibles. Ce qu'on connaît alors, ce sont les thèses, mais les textes eux-mêmes sont enfouis dans le fond des bibliothèques. On va arriver à une histoire de la littérature extraordinaire : touffue de thèses, de diplômes, commentaires, et où les livres et les auteurs auront complètement disparu.

On sent une sorte d'agacement dans votre propos.
Il vient de ce que je vois le rôle joué par l'État et les pouvoirs. Le XVIIe siècle fut à la fois brutal et dramatique, avec un caractère particulier de violence : c'est le moment où Descartes qui va être récupéré plus tard lorsqu'il écrit des choses un peu dérangeantes, le fait en latin, ou va en Hollande pour être tranquille. C'est un système de censure qui fonctionne comme jamais il n'a fonctionné. Les écrivains y font, ou n'y font pas carrière. À moins de disposer d'une fortune personnelle, si on veut vivre, il faut rentrer dans un moule : voyez les écrivains français à l'époque de l'Occupation, ça se passe exactement de la même manière. Il y a alors des gens estimables qui sont prêts à tout pour pouvoir publier. Car un écrivain qui ne publie pas, c'est quoi ? Il n'existe pas.

En faisant un parallèle entre l'Occupation allemande et le règne de Louis XIV, vous allez à contre-courant de certaines opinions en vogue, comme celle d'Hélène Merlin-Kajman qui voit dans l'Académie française un espace de liberté1.
Elle a une manière de faire un peu de métaphysique avec le réel. Mais il n'y a pas de doute : Théophile de Viau a été condamné à mort, et la prison l'a tué. Il n'y a pas de doute : à partir de là, ses amis et les autres ont compris qu'il fallait partir, ruser, ou comme l'ont fait La Rochefoucauld, Pascal et La Bruyère, casser leur pensée en tous petits morceaux pour qu'on ne puisse pas la ressouder et y distinguer une faute. Quand on voit la manière dont l'Académie française a été faite, dont elle a fonctionné sous Richelieu et après, il n'y a pas l'ombre d'un doute : c'est une machine politique. Il s'agit bien de contrôler la langue et le discours : on peut penser ce qu'on veut, on n'a pas le droit de l'exprimer. La seule liberté est celle du for intérieur. Tout fonctionne ainsi par l'échange de la conscience contre la paix.

Voyez-vous une parenté avec notre temps ?
Ce livre n'arrête pas de parler de nous et notre époque. D'abord, toute lecture est une lecture au présent ce qui vient avec la lecture, c'est forcément la situation d'aujourd'hui. De plus, il y a évidemment des questions qui s'adressent à nous : qu'est-ce qu'une réputation ? qu'est-ce qu'un jugement littéraire ? On reproduit souvent celui des autres, on ne juge pas soi-même, on se laisse conformer par les Grands Cimetières.

Au-delà de telle ou telle oeuvre, ce conformisme n'est-il pas celui de l'expression ?
Bien sûr. C'est moins violent qu'au XVIIe, mais peut-être plus insidieux. La pression sociale n'opère pas de la même manière, mais elle est plus forte qu'elle n'a jamais été. Ainsi, notre manière de concevoir le " bien écrit " est de plus en plus étroite, de plus en plus vieille, s'accrochant de plus en plus à des normes dont chacun sait par ailleurs qu'elles n'ont plus de valeur. Comme si la littérature était le refuge des normes qui ne sont plus rien. Il y a un vrai danger dans le fait d'ignorer toute une part du langage qui est considérée comme socialement incorrecte. Aujourd'hui, je devrais pouvoir rencontrer toutes les langues de mon époque. Mais cette rencontre, on la juge insupportable : ce sont des manières de parler " plébées ", comme disait l'Académie. Sorel, lui, voulait montrer toutes les langues.

1 L'Excentricité académique, Les Belles Lettres, 2002

La Disparition
de Sorel

Pierre Lepape
Grasset
259 pages, 18,50 e

La Disparition de Sorel de Pierre Lepape

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Gilles Magniont

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos