Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Dans la foule
de
Laurent Mauvignier
Minuit (?ditions de)
19.50 €


Article paru dans le N° 077
Octobre 2006

par J.L.

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    Dans la foule

Par une belle soirée de mai 1985, la mort s'est abattue sur le stade de football du Heysel à Bruxelles, où allait débuter la finale de la coupe d'Europe des clubs champions, opposant les Reds de Liverpool à la Juventus de Turin. Trente-neuf spectateurs italiens ont péri, écrasés, piétinés, étouffés, des centaines d'autres ont été blessés sous l'assaut meurtrier de supporters anglais. Si l'événement est au coeur de Dans la foule, il ne s'agit pas pour autant d'un livre sur lui. Plutôt d'un livre ancré dans les personnages frappés par la catastrophe, porté par leur parole. Laurent Mauvignier construit pour la première fois un roman qui s'inscrit dans une réalité sociale pleinement identifiable.
Mais il n'a pas changé ce qui fait depuis ses débuts la singularité et la force de son écriture : rien n'est dit qui ne le soit depuis les personnages eux-mêmes, qu'ils soient du côté des victimes ou des agresseurs. Venus de plusieurs lieux d'Europe, ils vont se croiser et pour certains se rencontrer aux abords du stade. Francesco et Tana viennent de la région de Gênes, Tonino et Jeff de la Touraine, Geoff et ses frères débarquent de Liverpool, Gabriel et Virginie, eux, habitent Bruxelles. Tous n'ont pas accès à la parole : ceux dont la voix nous parvient sont les perdants, ceux qui sont marqués dans leur chair ou bien qui ne peuvent ou ne savent comment agir, " restent sur le bord de la route ".
Malgré la pluralité et l'alternance constante des locuteurs, l'enchâssement des paroles, le récit se caractérise par une grande fluidité. Il se déploie en s'appuyant sur les détails en apparence les plus infimes mais qui font sens pour les personnages et pour le lecteur. Il opère des glissements imperceptibles qui modifient peu à peu la réalité. Jeff qui a raccompagné Tana à son hôtel quelques heures après le drame, observe les chaussures de la jeune fille qui gisent sur le sol, " le cuir noir brisé ", " le rouge carmin " à l'intérieur, prend conscience de " l'impudeur de (son) regard ", lui qui est là parce que Francesco, qui vient de mourir dans le stade ne peut plus être dans cette chambre qui aurait dû être celle d'un couple en voyage de noces. Une absence que Tana devra affronter partout, jusque dans le visage du frère de Francesco, cette proximité entre leurs traits qui dit le gouffre de la disparition ; jusque dans l'entêtement des objets à rester identiques à ce qu'ils étaient avant ; jusqu'aux cris des enfants jouant dans les rues où l'autre ne marchera plus. Tana est la figure qui irradie l'ensemble du roman. Elle n'occulte pas cependant les autres personnages : Geoff, le jeune Anglais pris dans le mouvement meurtrier des supporters anglais et qui s'interroge sur sa participation " tiède et molle, c'est-à-dire profondément coupable " au carnage. Jeff, le Français de " La Bassée ", double probable de l'auteur, ou encore Gabriel dont le hasard (un cadeau, puis un vol) a par deux fois modifié le destin.
Plus tard, certains de ces personnages se retrouveront, s'interrogeront sur la façon dont l'événement les a transformés. Après s'être attaché au séisme qui aura soufflé leur existence, Laurent Mauvignier reste attentif à ses répliques, perceptibles jusque dans le tremblement d'une parole, par laquelle les personnages cherchent à dire leur combat pour continuer à être au monde.

Dans la foule de Laurent Mauvignier, Éditions de Minuit, 373 pages, 19,50 e

 Dans la foule de Laurent Mauvignier

 

 

 

 

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J.L.

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