Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Le Roman de Ferrare
de
Giorgio Bassani
Gallimard
25.00 €


Article paru dans le N° 075
Juillet-Août 2006

par Thierry Cecille

*

   Le Roman de Ferrare

Rassemblée selon sa volonté, voici la totalité des récits et romans de Giorgio Bassani, sa matière de Ferrare, vision mythique et nostalgique d'un monde perdu
puis retrouvé par l'écriture.

Aujourd'hui encore, malgré la trépidante post-modernité qu'affichent des Italiens parlant fort dans leurs portables et des Italiennes minaudant derrière leurs lunettes de soleil multicolores, il est possible, pour qui arpente, recueilli, les hautes rues aristocratiques ou les venelles moyenâgeuses de Ferrare, de se retrouver en un passé lointain : le monde de Bassani. Dans le silence mélancolique du cimetière juif déserté que vous ouvre un lent vieillard fatigué, sur les remparts aux herbes folles où se découvre un large panorama sur la campagne à vos pieds, devant le château des Este, d'un mystérieux rouge sang, vous vous apprêtez à croiser l'un de ses personnages et le trouble vous prend, comme en ces réminiscences que la vie, parfois, vous offre de votre propre passé. C'est en effet à une telle expérience de résurrection que se livre Bassani : la mémoire involontaire vient réveiller, selon la théorie qui sous-tend toute la Recherche proustienne, l'effort de reconstruction que va tenter l'écriture.
Le monde (là encore comme chez Proust) est celui de l'enfance et de l'adolescence : Bassani (né en 1916) a vécu à Ferrare, au sein de la bonne bourgeoisie juive largement assimilée, jusqu'à ce que la guerre, la résistance au fascisme (il adhère à l'organisation Giustizia et Libertà, que rejoindra un peu plus tard Primo Levi) et le choix d'une carrière littéraire l'en éloignent. C'est à Rome, principalement, qu'il vivra dès lors, reconnu d'abord comme poète puis comme romancier et essayiste. Directeur pendant de longues années de la prestigieuse revue Botteghe Oscure, il sera un des premiers à reconnaître le talent de Pasolini (qui deviendra son ami) et bien plus tard l'inventeur de Lampedusa et de son Guépard. Cependant, ce n'est qu'assez tardivement qu'il se confrontera à cette tâche : mettre en mots et dans une forme adéquate ces histoires et ces personnages qui jusque-là n'étaient que des ombres fantomatiques et entêtées dans sa mémoire. Il lui faudra ainsi une vingtaine d'années de lente élaboration avant de parvenir à la version ultime de Lida Mantovani, nouvelle qui ouvre son premier recueil Cinq histoires ferraraises. Ainsi que l'écrit Pasolini dans un article ici proposé en guise de préface : pendant de longues années " c'était la préhistoire d'un homme qui ne pouvait pas objectivement regarder la réalité en face, parce qu'il était persécuté, exclu, considéré comme indigne de vivre ". Mais Bassani ne cessera plus, ensuite, d'explorer ce gisement, en variant les approches et en osant, peu à peu, s'introduire lui-même dans cette re-création : " Désormais Ferrare était là. À force de la caresser, d'enquêter sur elle, je pensais avoir réussi à la mettre sur pied, à en faire petit à petit quelque chose de concret, de réel, c'est-à-dire de crédible. C'était beaucoup, pensais-je. Mais peu à la fois... Au stade où j'en étais, Ferarre, le petit univers marginal que j'avais inventé ne me révélerait rien de nouveau. Si je voulais qu'elle me dise encore quelque chose, il fallait que j'arrive à y inclure celui qui, après s'en être éloigné, avait pendant longtemps insisté pour dresser à l'intérieur de ses rouges fortifications le théâtre de sa littérature, c'est-à-dire moi. " Ainsi, alors que les Cinq histoires ferraraises (le titre deviendra ultérieurement Dans les murs) sont racontées par un narrateur extérieur, la voix d'un observateur, Ferrarais anonyme tour à tour objectif, discrètement ironique ou pris de compassion, Les Lunettes d'or (1958) sera pris en charge par la première personne (mais " Le narrateur est un personnage, ce n'est pas moi. Il s'agit d'un jeune homme très proche de ce que j'étais ") avant que le récit devienne véritablement autobiographique avec Le Jardin des Finzi-Contini (1962) et Derrière la porte (1963). Il choisira cependant pour Le Héron (1968) et son ultime recueil L'Odeur du foin (1972) de revenir à la troisième personne. Dans les dernières années de sa vie, n'hésitant pas à faire référence à l'entreprise proustienne, il réunira ces oeuvres, d'ailleurs retouchées, retravaillées d'édition en édition, sous le titre global Le Roman de Ferrare.

Chacun vit sa vie modeste ou plus brillante avec, comme chez Tchekhov, une sorte de conscience intime de l'échec.

Comme chez Proust, en effet, ou comme chez Balzac qui revendiquait cette invention, cette trouvaille romanesque, les mêmes personnages, les mêmes lieux, les mêmes événements de la vie privée ou publique de cette ville, de la Première Guerre mondiale aux années qui suivent la Libération, reviennent, reçoivent, d'une oeuvre à l'autre, un éclairage différent, tissent un écheveau sensible, un réseau mobile. Certains sont pris dans l'aura du souvenir devenu légende, d'autres dans la brume de l'oubli relatif, d'autres, enfin, dans les ténèbres aveuglantes de l'extermination : les Finzi-Contini, après être passés là encore comme Primo Levi par le camp de Fossoli, mourront on ne sait dans quels camps allemands... Pasolini le cerne avec précision : " Chaque chose, fait, personne, paysage qui dans cette prose trouve sa stylisation cristallisante est prise par le lecteur pour parfaitement réelle. Le background des planches de Bassani fourmille de réalité et d'une réalité douloureuse, grandiose. Je me contenterai de rappeler l'élément central de ce réalisme, qui est double : la restriction numérique et mentale de la bourgeoisie juive de Ferrare et le caractère grandiose qui lui est conféré par la "diaspora" et par la tragédie de la persécution. "
D'un côté, en effet, nous trouvons ces familles juives, qui pour la plupart, à l'issue de décennies de travail acharné et d'efforts d'intégration, sont désormais assimilées, à tel point que le père de Bassani ou de son double Bruno Lattès seront parmi les premiers à adhérer au fascisme, par patriotisme, à l'issue de la première guerre. Longtemps ils penseront que Mussolini (" le Patron " !) n'est pas Hitler, que la menace ne les concerne pas, et quand seront promulguées les lois raciales de " la fatidique année 38 ", qu'on leur interdira diverses professions, qu'on les chassera des universités ou des clubs sportifs, ils hésiteront encore à envisager le pire, bien que projetés dans la " lente et progressive descente dans l'entonnoir sans fond du Maelström ". Et, face à eux, voici la ville, dissimulant " dans les murs " ses secrets ou bruissante de racontars qu'une sorte de discours indirect libre discret transcrit ici, la vox populi, la voix de la doxa qui observe, apathique ou angoissée, les exactions fascistes, les potentats locaux paradant, en chemises noires, aux terrasses des cafés, l'exécution d'otages dans le brouillard gelé d'une nuit de décembre 43, la déportation de ces Juifs que l'on admirait ou jalousait, et enfin le retour inespéré, inconcevable mais déplaisant du déporté Geo Josz (" La vie recommençait, grâce à Dieu. Et quand elle recommence, on le sait, elle ne s'occupe de personne. ") Chacun vit sa vie modeste ou plus brillante avec, comme chez Tchekhov, une sorte de conscience intime de l'échec, la prémonition que nos efforts, à la fin, se révéleront vains. Les remparts qui ceinturent la ville sont une métaphore de ces protections que les uns recherchent dans le couple et la famille, d'autres, adolescents, dans l'amitié, ou, plus âgés, dans l'engagement politique, pour éviter la solitude profonde, l'impossibilité de connaître autrui et de véritablement échapper à soi. Témoigne de cette quête, également, l'amour du Bassani de 20 ans pour la belle Micol Finzi-Contini, rêvée dès l'enfance, être de fuite mais en même temps, à l'image de son jardin aux arbres centenaires et aux dédales propres au rêve, symbole d'une vie plus riche ou le destin du pitoyable docteur Fadigati, médecin réputé, aux respectables " lunettes d'or ", homosexuel jusque-là discret et pour cette raison toléré, qui perdra sa réputation, son statut puis sa vie, pour avoir cédé à son désir pour un médiocre gigolo, sensuel et cynique. L'enfance même, ainsi que le diagnostique le magnifique Derrière la porte, loin d'être un vert paradis se révèle un territoire semé de pièges : la rivalité mimétique et la cruauté, la honte et le mépris, l'éveil trouble de la sensualité nous déchirent, nous démontrent que nous sommes à nous-mêmes d'obscures énigmes. La mort, enfin, est omniprésente : dans l'éclatant soleil des plages estivales où s'installent chaque été les familles de la bonne bourgeoisie ou de l'aristocratie, comme à travers la brume qui envahit les rues de Ferrare ou les longues plaines autour du Pô, elle menace, se devine et le héros du Héron ira jusqu'à choisir le suicide, pour, paradoxalement, " revenir à la vie ". Seule la mémoire survit, de ce qui fut, mais si fragile car " C'est arrivé ? Ma foi, façon de parler, car en réalité il n'est presque rien arrivé. "

Le Roman de Ferrare
Giorgio Bassani
Traduit de l'italien
par Michel Arnaud
et Gérard Genot
Gallimard, " Quarto "
840 pages, 25 e

Giorgio Bassani

1916 Naît à Bologne

1943 Participant depuis 1937 à la résistance antifasciste, il est emprisonné quelques mois

1951 Parution de la première des Cinq histoires ferraraises : " La promenade avant dîner "

1962 Le Jardin des Finzi-Contini, roman (adapté et trahi par Vittorio De Sica en 1970)

2000 Meurt à Rome, est enterré au cimetière
juif de Ferrare

Le Roman de Ferrare de Giorgio Bassani

 

 

 

 

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