Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Fonction Elvis
de
Laure Limongi
Léo Scheer
10.00 €


Article paru dans le N° 075
Juillet-Août 2006

par Pierre Hild

*

    Fonction Elvis

Pour son quatrième livre, Laure Limongi ausculte les " fonctions " d'une icône planétaire : Elvis Presley. Propos d'un écrivain aux facettes multiples.

Fonction Elvis n'est ni une biographie, ni un énième écrit sur la musique. Fonction Elvis est le texte d'un écrivain qui tente d'équilibrer tension romanesque et pointes poétiques. Après trois textes heurtés, aux compositions complexes, Laure Limongi propose ici une forme plus " fluide ", " lancinante ". Partant des lumières kitsch qui aveuglent celui qui regarde l'image d'Elvis, elle ne cesse de déplacer son regard pour tracer les contours des ombres portées par le King : de sombres images d'un monde où tout s'instrumentalise autrement. La part Cherokee. Jesse Garon, le frère jumeau mort à la naissance. L'artiste super-héros. La formule " Syncrétisme versus ségrégation = $ ". Rencontre.

Si l'on compare vos textes précédents à Fonction Elvis, et pour reprendre une expression de Je ne sais rien d'un homme quand je sais qu'il s'appelle Jacques, peut-on dire que vous êtes passée de l'étude de constellations à celle d'une étoile ?
Oui, en un sens. Éros Peccadille est un texte assez heurté, déchanté, brassant des matériaux d'enfance, des fragments de contes, de mythes. Je ne sais rien d'un homme... trace le portrait diffracté d'un tueur en série schizophrène, ou plutôt une intuition de son portrait en caméra subjective, avec en guise de fil conducteur, en effet, la constellation la plus connue de toutes, dans l'hémisphère Nord : la drôle de casserole stellaire qu'est la Grande Ourse. La Rumeur des espaces négatifs est une sorte d'anti-manuel esthétique, disséquant la représentation photographique de la figure humaine dans un battement texte/image.
À chaque fois, la question de l'icône est présente, voire centrale. Icône religieuse, fétichisme et image de roman-photo qui surgit au détour d'une page dans Éros Peccadille ; rémanence des clichés de crimes, description de photos et inscription d'une image absente en écho à celle du précédent livre dans Je ne sais rien d'un homme... ; défiguration des portraits, du quidam à la star, dans La Rumeur... En ce sens, on pourrait dire que Fonction Elvis aggrave les choses et la singularise en prenant la question frontalement : qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire du géant Elvis Presley ? Comment l'écrire ?

Vous évoquez sa musique, ses expériences cinématographiques, mais on sent surtout c'est ce statut d'" icône d'un monde, le nôtre " qui vous intéresse...
Il est vrai que ce n'est pas ma passion pour la musique ou le cinéma d'Elvis qui m'a conduit à m'y intéresser, tout simplement parce que je ne connaissais quasiment rien de ses chansons ou de ses films. Il était juste, à mes yeux, le contour d'une icône kitchissime, surexposée, incarnant le passage d'un monde ancien à un monde nouveau. Elvis symbolise la naissance du rock'n'roll et l'invention d'un nouvel âge entre l'enfance et l'âge adulte : l'adolescence. La reconnaissance de la pulsion et du désir, peu à peu acceptés par la société. Il a traversé des mutations essentielles, la guerre, la création de la bombe atomique... jusqu'à mourir à la veille du punk.

Ces courtes séquences qui mêlent progression narrative et répétition, ces vignettes qui s'entrelacent... cette forme, comment s'estelle imposée ?
Musicalement. Je souhaitais retracer les contours de cette silhouette trop bien connue en inventant de nouveaux détails. L'écriture, d'abord sèche, presque essoufflée, a peu à peu trouvé un rythme à travers des répétitions qui fonctionnent comme un refrain, une litanie rappelant le conte ou le mythe et qui recréent une circulation dans le texte. Quant aux séquences, la contamination formelle était davantage cinématographique.

Il y avait la volonté de se coltiner à un texte plus narratif ?
Sans doute, en questionnant le narratif. J'avais aussi envie d'une forme plus latente que celles utilisées précédemment. Éros Peccadille déconstruit la syntaxe et heurte les énoncés avec une certaine violence iconoclaste ; Je ne sais rien d'un homme... écartèle l'histoire, la déplie, joue avec ses épisodes de façon un peu sadique, comme on pourrait disséquer une souris bien proprement à l'école, épinglant et identifiant soigneusement tous ses membres (avant d'essayer de tout replacer, dans l'ordre). Je souhaitais une forme plus lancinante, apparemment fluide, qui ne déroute pas frontalement le lecteur. Pas d'orchestration, pas de polyphonie virtuose, pas de barrière référentielle mais une ligne mélodique déplaçant la recherche formelle. Ici, le heurt n'est pas dans la syntaxe d'une phrase ou la construction du récit mais entre deux tonalités, la variation d'une répétition, le choc entre le sujet " star ", le fluo pop de la couverture, et l'écriture sans aspérités, presque dysphorique.
J'ai essayé de créer une sorte de cheval de Troie formel passant les barrières du roman pour y faire entrer musique, poésie, biographie...

Vous dites d'Elvis que c'est " un paradoxe devenu notre fonction, notre inconnue ". Quelle est cette " fonction Elvis " ?
Une fonction " janus " à la fois sombre, incontrôlée (le côté obscur de la force) et sublime.

La citation d'ouverture de Greil Marcus dit qu'Elvis serait la réponse à la question " Qui a tué Laura Palmer ? "...
Dans Twin Peaks, la série de David Lynch & Mark Frost, la question centrale, obsessionnelle est : " Qui a tué Laura Palmer ? ", Laura Palmer étant la reine de beauté du lycée, une jeune fille apparemment modèle qu'on a retrouvée morte, cadavre flottant dans les eaux glacées de la rivière locale. Or, après sa mort, on découvre que la vie de Laura Palmer était tout autre, mêlant prostitution, alcool, drogue, et surtout que chaque habitant de la ville de Twin Peaks cache une personnalité secrète. Si le crime est résolu assez tôt, sa cause reste une force mystérieuse appelée Bob, incarnant le mal absolu, se déplaçant de personnage en personnage. Énonçant qu'Elvis est la réponse à la question " Qui a tué Laura Palmer ? ", Greil Marcus pointe du doigt sa monstruosité, son dédoublement, évoquant sa trajectoire du sublime au désastre et sa puissance d'auto-destruction. Ça veut aussi dire que Laura Palmer, étant le jouet du mal, s'est tuée elle-même.

L'étude de sa figure déréalisée, fantasmée, iconique , les multiples clones d'Elvis, pour vous, c'est mettre en perspective une époque où la reproductibilité règne ?
Oui, il en est le symbole.

On pense évidemment à Warhol. Sa démarche, son esthétique, ont-ils influencé l'écriture de ce texte ?
Oui. Formellement ses doubles et triples Elvis. Son traitement aplati, parfois criard, des icônes. Le dandysme de Warhol, aussi.

Même si votre livre ne ressort pas purement de ce genre, quel regard portez-vous sur la vague florissante des écrits sur la musique ?
Je ne suis pas sûre de tout connaître en la matière... Je suis une grande lectrice de la collection musicale des éditions Allia, et tout particulièrement de Lester Bangs, une plume euphorique et acerbe, un modèle d'écriture critique à exporter en toutes les matières. J'aime beaucoup aussi la collection " Naïve sessions " qui permet à des écrivains d'écrire leur obsession musicale. Le projet de Discobabel, également. La revue Plastiq créée par Emmanuel Rabu. C'est la rencontre entre l'écrit et la musique qui m'intéresse, ce champ qui est aussi, à travers d'autres moyens, celui de la poésie sonore. Je ne suis donc pas sûre de m'intéresser à la vague florissante mais plutôt aux déferlantes qui émeuvent et secouent.

La musique, vous l'avez côtoyée autrement en collaborant avec le compositeur Pierre Henry. Comment s'est déroulée cette rencontre ?
Grâce à François Weyergans, qui est un ami de Pierre Henry et qui a eu la gentillesse de me donner à lire Le Journal de mes sons (Actes Sud) au sujet duquel j'ai écrit une note de lecture dans La Revue littéraire. J'ai ensuite écrit quelques pages au sujet de sa dernière pièce, Le Voyage initiatique, puis Pierre m'a proposé d'enregistrer Deux coups de sonnette, une adaptation du texte du Journal de mes sons dans le cadre d'un Atelier de création radiophonique, pour France Culture. Ma voix a été un instrument supplémentaire.

Pierre Henry, votre livre avec Thomas Lélu, vos lectures associées avec d'autres artistes... L'idée de l'écrivain créant seul dans sa tour d'ivoire ne saurait être suffisante ?
Si, sans doute, pour certains. J'admire les écrivains capables de travailler en autarcie mais je ne crois pas pouvoir le faire. Et je trouve surtout que c'est une chance de pouvoir confronter les pratiques et partager des moments de création.

Vous êtes souvent amenée à lire vos textes. Vous écrivez en pensant aux lectures publiques ?
Non, pas du tout. La question de la lecture publique est une question à part entière que j'envisage comme un work in progress en travaillant chaque intervention au coup par coup. Il est très complexe d'associer lecture d'un texte qui a été écrit pour un livre, spectacularisation inévitable, scénographie... Cela fait beaucoup de paramètres parfois contradictoires. Le recours systématique à la performance (une lecture + supplément technique de type boucle sonore ou diaporama) ne me semble pas systématiquement souhaitable car souvent illustratif, enrobant le texte de sons et d'images. Bref, c'est un espace d'exploration infini, passionnant et casse-gueule.

Vous avez créé plusieurs blogs qui semblent avoir chacun leur fonction. Qu'est-ce qui vous attire dans cette pratique ?
La générosité de l'outil qui permet de partager des informations en temps réel, gratuitement. J'aime beaucoup tester la limite des outils-blog, aussi, ou détourner certaines fonctionnalités. Rougelarsenrose est une sorte de journal de lectures ; Ambition est une revue ; Narcissoshow fait du sur-blog...

Vous aviez lancé une collection chez Al Dante, vous en créez une à la rentrée chez Léo Scheer. C'est un prolongement naturel de votre activité d'écrivain ?
Je pense qu'on ne peut que distinguer ces activités si l'on veut espérer survivre psychologiquement... et survivre tout court ! Néanmoins, il y a une énergie commune : la passion de ce qui s'écrit. J'ai la chance de pouvoir l'exprimer de multiples manières.

Un mot sur les deux auteurs que vous publiez à la rentrée ?
Hélène Bessette est une grande oubliée des lettres françaises, puisqu'elle a publié quatorze livres aux éditions Gallimard, a été soutenue par de grands noms de la littérature et de la critique. Je publie un inédit, Le Bonheur de la nuit, avec une postface de Bernard Noël.
Daniel Foucard est un auteur dont j'apprécie le travail depuis longtemps et qui, avec COLD, prend un virage plus narratif ayant sans doute à voir, aussi, avec le cheval de Troie formel évoqué précédemment.

Vos projets en cours ?
Un pendant à Fonction Elvis, Dimension Gould, puisque tel était le projet de départ, un diptyque. Un " roman insulaire " (c'est le nom de code actuel) avec une ambition plus narrative, pour le coup. Le développement de textes critiques, au-delà de la note de lecture.

Fonction Elvis
Laure Limongi
Éditions Léo Scheer
80 pages, 10 e

 Fonction Elvis de Laure Limongi

 

 

 

 

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Pierre Hild

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