Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Cosmas ou la Montagne du Nord
de
Arno Schmidt
Tristram
15.00 €


Article paru dans le N° 073
Mai 2006

par Richard Blin

*

    Cosmas ou la Montagne du Nord

Deux insolentes fictions, incisives et souvent hilarantes, pour continuer à découvrir l'univers de l'iconoclaste Arno Schmidt, " alchimiste de la prose ", rénovateur de la langue allemande.

Écrire, pour Arno Schmidt, c'est toujours livrer combat, s'engager corps et âme dans un duel contre la langue et les orthodoxies. C'est se lancer dans une lutte excitante où il s'agit tout autant de se maîtriser que d'imposer une vision. Ce qui fait que ses romans ont toujours quelque chose d'un peu triomphal et de souvent jubilatoire même lorsqu'ils abordent les sujets les plus graves. Des textes ne correspondant à aucun modèle, nés d'un art de la décantation et émergeant du tumulte disparate de la vie, de l'Histoire et des complexités de l'âme.
Sans renier l'efficacité des formes du passé, Arno Schmidt a développé, dès le début des années 1950, " un agencement particulier des éléments de la prose " capable de rendre compte de la porosité du présent, de la simultanéité des actions comme du jeu des pensées et des sensations. De la réalité, si composite et si discontinue, (" De minuit à minuit il n'y a pas du tout "1 jour", mais "1440 minutes", et parmi celles-ci il y en a tout au plus 50 dignes d'intérêt !) " , il ne retient donc que ce qui compte, ces " petites unités d'expériences intérieures et extérieures ", ces " instantanés " dont il organise le cosmos sur la page. Succession de paragraphes systématiquement inaugurés par quelques mots en italiques qui donnent l'élan, " des mots soigneusement sélectionnés pour produire le choc initial. La "piqûre" qui précède l'injection ".
C'est cette technique du récit qui a présidé à l'écriture de Goethe et un de ses admirateurs et de Cosmas ou la Montagne du Nord, les sixième et septième volumes des OEuvres d'Arno Schmidt, un chantier entrepris en 2000 par les éditions Tristram, sous la houlette de Claude Riehl, l'inspirateur et l'architecte de ce projet, mais surtout l'extraordinaire traducteur que l'on sait, capable de rendre toute l'inventivité de la langue de Schmidt et jusqu'à sa vibration la plus intime. Un Claude Riehl hélas disparu, mort subitement le 11 février dernier, et qui avait reçu l'an passé, le Prix de la Traduction Gérard Nerval à l'occasion de la publication de On a marché sur la Lande, un roman qu'il jugeait particulièrement " intimidant ", et pour cause (cf. Lmda N°61). Mais grâce aux traductions qu'il avait déjà achevées, d'autres volumes, et des inédits, viendront compléter la collection.
Cosmas ou la Montagne du Nord
(1959) est un récit situé dans l'Antiquité. Nous sommes en 541 après J.-C., près de Byzance, sur les rivages de la mer Noire, dans une ferme-forteresse. Le jeune Lycophron y apprend les mathématiques, la géodésie et l'astronomie, (quelques-unes des passions de Schmidt) auprès d'un savant grec, Eutokios, revenu clandestinement dans l'empire après avoir été banni par Justinien 1er qui, ayant épousé la foi chrétienne, chasse tous les agnostiques. Mais voici qu'un haut dignitaire de la cour de Justinien vient s'installer dans son immense maison de campagne, voisine de la ferme. Lycophron est alors chargé d'aller saluer l'arrivant. Il est fastueusement accueilli par Anatolios de Berytos qui lui présente sa fille, Agraulé, et le précepteur de celle-ci, Gabriel de Thisoa, un " vieux dévot hermaphrodite ". Après la visite commentée du domaine, Lycophron est invité à assister, dès le lendemain, au cours de " science chrétienne " donné par Gabriel, à partir de la Topographie chrétienne de Cosmas Indicopleutes, un moine égyptien dont il fut l'élève. Mais Lycophron, initié aux sciences exactes, est consterné et commence bientôt à contre-argumenter, ce qui va entraîner moult péripéties. Parallèlement Agraulé ses presque 17 ans, son insouciance et sa beauté se liguent pour amener le trop sérieux Lycophron à s'intéresser un peu plus à elle... Une intrigue prenante donc, menée tambour battant, et narrée par Lycophron de manière à montrer l'envers et l'endroit des choses, à l'image de ce qui se passe lorsqu'à nos perceptions se mêlent nos interprétations et nos déductions. Une succession de scènes qui permettent à Schmidt de nous immerger à plaisir dans la vie quotidienne et intellectuelle de l'époque. Un univers où règne la superstition, où le figuier noir est un arbre de malheur, où la vessie de taureau sert de casquette, où l'hippocampe est un remède contre les morsures de chien enragé, où l'on se régale de grains de pavot grillés, où l'on se parfume au " cinnamomum " (cannelle), où l'on pleure le nouveau-né et où " on salue en riant le départ du défunt qui a derrière lui tous ses tracas ". Une débauche d'érudition vocabulaire compris (excellent glossaire) qui n'entrave en rien le plaisir de lecture mais contribue, au contraire, à ressusciter avec une certaine euphorie, tout un monde. Mais sous cet imaginaire reconstructif s'affirme le désir de faire vaciller les vérités dogmatiques, de combattre toutes les formes d'intégrisme. Car c'est aussi de l'Allemagne où il vit, des acoquinements du politique et du religieux que parle Cosmas. D'une Allemagne où il a failli être cité en justice pour blasphème et pornographie sur plainte d'une ligue catholique. D'où le plaisir pris à stigmatiser avec une impertinente pertinence toute demande d'allégeance à une vérité unique. C'est pourquoi il écrit avec une âme d'étrave, allant au vif, investissant le négatif, dénonçant les mensonges officiels, en oubliant peut-être un peu vite qu'à cette époque l'exactitude n'était pas forcément ressentie comme la condition de la vérité.

Avec une insolente souveraineté, l'écriture de Schmidt manie la distorsion, le cynisme, la provocation.

Cette façon de se mesurer à plus grand et à plus fort, Goethe et un de ses admirateurs (1958), en donne une autre illustration. Imaginant qu'on a trouvé le moyen de ressusciter les morts pour quelques heures tous les cent ans, Schmidt en personne se voit chargé d'accompagner un revenant durant son bref séjour sur terre. Il choisit Goethe (1749-1832), le Grand Homme, poète, homme de science et conseiller des princes. Un homme qui s'opposera à tort à Newton, qui multipliera les petitesses, préférant, disait-il, l'injustice au désordre... en ne voyant pas que l'injustice est le plus scandaleux des désordres. Voici donc Schmidt embarqué dans une pérégrination urbaine avec un Goethe à qui il doit tout expliquer des chasseurs à réaction (" il connaissait seulement le mot "chasseur" en loden vert, avec le cor de chasse planté dans la gueule tordue "), aux modes féminines en passant par les cabines téléphoniques et les grands magasins " Un jour au "Prisunic" ils n'avaient pas mes livres ; depuis je vais obstinément chez le concurrent ; qui me jettera la première pierre ?) ". Chemin faisant le dialogue s'anime, l'insolence se mue en complicité. " Quand nous autres les génies nous sommes entre nous, je suis franc & ouvert comme il se doit ".
Les femmes, la politique, la littérature, tout est prétexte à échanges, sinon à règlement de comptes. Et puis, le vin de Bordeaux aidant, ils inventent le " Pantex ", dit encore " Voitout ", un système de surveillance généralisée, mis à la portée de tous... Des sortes de webcams imposées permettant de tout savoir... " si elle trépigne et se chamaille volontiers ; si elle gifle ses frères & soeurs ! si elle mange bruyamment, s'empiffre, se masturbe ; son visage quand elle dort... " Tout cela rendu dans une langue comme dansée, au fil de pages investies comme lieu de jouissance. Avec une insolente souveraineté, l'écriture de Schmidt manie la distorsion, le cynisme, la provocation. Un art d'accuser le trait qui relève d'une véritable esthétique de l'incongruité. Ainsi quand Goethe se rend " au vécé ben oui ", son accompagnateur entre dans le cabinet voisin " après tout je dois remettre un rapport !" et " la bouche en coeur ", se met à lorgner prudemment par-dessus, décrivant ce qu'il voit, " ce mélange de merde et de clair de lune qui nous caractérise si bien ".
C'est tout cela Schmidt : un regard dénudant, une passion du concret, une façon de rendre la poésie sauvage de la nature. " Le soleil faisait une grimace de Hun dans son foulard de mousseline rouge " ; " Des brouillards salamandraient dans l'onirique marais ". Un univers où l'humour et l'ironie nous font pénétrer l'essence des choses bien plus efficacement que la lucidité classique, et où toutes les orthodoxies sont joyeusement mises en déroute par un génial " alchimiste de la prose " (Claude Riehl).

* À lire, aussi, l'imposant dossier Arno Schmidt que la revue Il Particolare a publié dans son numéro d'avril. Et, à voir, la plus complète exposition jamais consacrée à Arno Schmidt : c'est à Marbach, en Allemagne, du 30 mars au 27 août.

Arno Schmidt
Goethe et un
de ses admirateurs

et Cosmas ou la Montagne du Nord
Traduits de l'allemand
par Claude Riehl
Postfaces par Jörg Drews
Tristram
64 et 128 p., 10 et 15 e

ARNO SCHMIDT

1914 Naissance à Hambourg

1935 Envoie des poèmes à Hermann Hesse

1947 Propose, comme premier livre, une table de logarithmes (dix ans de travail)

1958 S'installe dans la lande de Lunebourg

1970 Publie Zettel's Traum, un livre de 9 kilos en format A3

1979 Succombe à une attaque cérébrale

 Cosmas ou la Montagne du Nord de Arno Schmidt

 

 

 

 

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Richard Blin

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