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Les articles       

Clémence Picot
de
Régis Jauffret
Verticales
16.77 €


Article paru dans le N° 026
mai-juillet 1999

par Philippe Savary

*

    Clémence Picot

Régis Jauffret consacre un roman à Clémence, jeune femme en perdition, qui remplit le vide de son existence par une folle tyrannie. Voyage glacé et dérangeant à l'intérieur d'un cerveau malade de maternité.

Les romans de Régis Jauffret sont d'interminables chemins de croix. Souffrances, humiliations, rapports de domination, désirs refoulés, l'écrivain traque les fêlures de ses personnages jusqu'à l'os avec un insatiable appétit, façon nouvelle cuisine : écriture froide comme une congère, absence de descriptions, lancinants monologues qui débitent des calvaires ordinaires. L'an dernier, son étonnante Histoire d'amour lui valut quelques lettres de menaces de mort, tellement l'espèce humaine était si peu à son avantage.
Une femme, fragile et seule, tombait dans les griffes d'un maniaque amoureux, harcelant et violant en toute tranquillité. D'un dérangement à l'autre, Clémence Picot explore un nouveau versant psychiatrique : comment l'extrême frustration engendre la haine, la folie puis le meurtre. La narratrice, Clémence, incarne le "malheur au repos". Trente ans, vierge, infirmière de nuit, sa vie reflète une "absolue inexistence". Abhorrant la liberté, son seul sentiment est qu'elle ne supporte pas l'enfant de son unique amie -veuve et voisine. C'est cette obsession (le désir mort-né d'enfanter) qui bâtit l'architecture du livre. Du simple harcèlement, le lecteur s'enfonce peu à peu dans le vertige psychotique d'un esprit malade, ressassant d'infinis scénarios pour séparer la mère du gamin. On se trouve au chevet d'une démente, fomentant ses mensonges et ses perversités avec l'incroyable conscience de faire le bien, le tout baigné dans un assourdissant calme mortel.
Né en 1955, auteur dans les années 80 de pièces de théâtre pour le compte de la radio, éditeur de la toute jeune revue Dossiers criminels, Régis Jauffret jure qu'il s'est beaucoup amusé à l'écriture de son cinquième roman.

Comment est né ce livre? Déjà son titre...
J'ai commencé son écriture en 1983. Une carte de restaurant, Le Picotin, était simplement posée devant ma table de travail. Initialement, le livre s'appelait Le Prétendant de Clémence Picot. C'était l'histoire qu'elle avait avec des hommes. Par souci éthique et théorique, j'essayais de faire des plans détaillés, un peu comme Flaubert. Mais ça ne fonctionnait pas. J'ai écrit une nouvelle version en 90, davantage schizophrénique. Depuis le début, ce qui m'intéressait, ce n'était pas le côté criminel, mais le côté solitaire. Cette incapacité de sortir du caractère dans lequel on est. On va toujours dans la répétition du même, qui est la répétition du soi. En fait, l'ennui est quelque chose qui me poursuit. Pour ça, j'éprouve une grande solidarité avec les alcooliques.
Clémence Picot ne fait rien de sa vie. Elle invente des situations pour aboutir à son morbide dessein, l'infanticide. C'est une vraie romancière?
C'est surtout une façon enfantine de concevoir la réalité. Quand tout est cassé, ça peut s'arranger; les cadavres, c'est un jeu qui tourne mal. Pour elle, il n'y a pas de différence entre le réel et l'imaginaire car elle n'a pas quitté l'enfance puisqu'elle n'en a pas eue. Elle n'a aucun mode d'emploi de la réalité. Elle vit dans la possibilité du conte de fées : monter au ciel, découper un morceau aux ciseaux puis recoudre et repasser les plis comme si rien ne s'était passé.
Quel est le point départ de sa folie?
Le besoin d'enfants. Etienne, le gamin, c'est le carrefour de son sadisme. La femme se définit d'abord par sa volonté ou non de se reproduire. A notre époque, il y a une espèce d'oukase sur cette question. On programme biologiquement la femme. Toutes en veulent. L'enfant est la star de notre société et cette société est prête à engager des dépenses en matière de recherches pour que chaque femme en ait au moins un. Au XIXe siècle, on trouverait cela bizarre. Et Clémence sait qu'un enfant engendrerait une nouvelle solitude.
Il y a aussi son éducation, castratrice, sans gaieté ni tristesse. Ce n'est pas un peu caricatural?
Elle a les parents qu'elle mérite. La caricature agit comme une loupe. Si je me place sur le terrain réaliste, ce genre de personnages existe dans ma vie. En fait, elle raconte sa perception du père, sa perception de l'argent. Le roman déborde le réel. Il donne ses chances à des événements qui n'ont peut-être pas pu avoir lieu.
Où puisez-vous les matériaux pour décorer son univers mental?

Le temps de l'écriture permet de bâtir un cerveau avec les mots. On peut créer des neurones, des synapses avec une accumulation de phrases. C'est la noblesse du roman. Je pense comme Sartre : "L'écriture est une activité humaine comme une autre." L'écriture permet d'inventer un monde, mieux elle crée un encéphale. C'est plus infini que le monde car il y a davantage de redondances dans un encéphale.
Vos narrateurs sont souvent des femmes. Leur univers mental est plus fertile que celui des hommes?

Au départ, un intellect de femme est plus complexe. C'est plus intéressant sur le plan romanesque. Les hommes sont en principe univoques. Les femmes pensent plusieurs choses en même temps, ont plusieurs avis. On a aussi davantage de raisons de les connaître. Un homme ne vous rend pas heureux, ne vous fait pas souffrir, ne vous pousse pas au suicide.
Le sentiment d'angoisse imprègne chaque phrase. Un univers simplifié, proche du minimalisme...
Quand j'étais jeune, j'écrivais plutôt à la Proust... J'essaie d'avoir dans l'écriture ce que l'on ne peut pas enlever. J'ai aussi, je pense, le sens de l'alexandrin. De toute façon, la phrase est juste là pour raconter quelque chose. L'humilité du roman, c'est de distraire. Tout ce qui n'est pas fiction m'ennuie.
Vos personnages sont souvent prisonniers d'eux-mêmes. Il y a une portée politique?

Je ne pense pas parce qu'il n'y a pas d'espoir possible. Je ne vois que des lendemains qui déchantent. La société dans laquelle on vit -qui est assez médiocre- est la meilleure que l'on puisse attendre. Je me méfie des gens qui veulent améliorer la condition humaine. Regardez tous les intellectuels des années 70. Ce n'est plus leur programme. Ils en ont honte.
Avez-vous une pensée pour les femmes qui vous lisent?

Je ne pense pas à un lecteur idéal. Quand on écrit, il faut se dire qu'on va décevoir. C'est la seule façon d'être libre. De plus, j'écris en France. Partout ailleurs, être écrivain, c'est un métier. Ici non. C'est un peu la fable du chien et du loup : je n'ai pas de laisse, on ne remplit pas ma gamelle et je mords.

Clémence Picot
Régis Jauffret

Editions Verticales
414 pages, 110 FF

 Clémence Picot de Régis Jauffret

 

 

 

 

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Philippe Savary

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