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Les articles       

Tommaso et le photographe aveugle
de
Gesualdo Bufalino
Verdier
14.50 €


Article paru dans le N° 026
mai-juillet 1999

par Philippe Savary

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    Tommaso et le photographe aveugle

Gesualdo Bufalino applique avec bonheur "le principe de l'incohérence" comme moteur débridé de la fiction. Un roman faussement loufoque.

C'est le privilège de l'auteur que de tuer qui il veut et d'improviser des catastrophes." Gesualdo Bufalino (1921-1996) est un écrivain facétieux. Non content de distiller son amertume enjouée devant le petit désordre du monde, il épaissit le trait, parodie, brouille les pistes, s'en remet au hasard pour justifier l'impossible. Elégant contrefacteur, cet habile funambule nous offre là un roman baroque dans la pure tradition du réalisme déliré. Ancien journaliste, le narrateur, Tommaso Mulé, "consomme avec bonheur son suicide platonicien".
Il habite à l'oeil un cagibi au sous-sol d'un immeuble, en contrepartie duquel il fait office de concierge. La civilisation, il la voit de son soupirail, bruissements de rue, ballets de jambes, qui le calment de sa misantrophie. Hormis de menues tâches (distribuer le courrier, annoncer les réunions de la propriété), l'homme soliloque du matin au soir dans ses catacombes, lançant "des potins malveillants" contre lui-même, jouant avec ses humeurs tel un agent de change, avec toutefois l'espoir que l'écriture le guérisse. Le lecteur comprendra vite que sa femme, "propriétaire d'un magasin de sports, skis, machines à ramer, raquettes, harpons et combinaisons..." ait quitter un tel oiseau de mauvais augure, même si celle-ci n'était pas un cadeau. Le seul locataire qu'il fréquente est un photographe aveugle dont la dernière malchance a été d'être convié à immortaliser une partouze réunissant des grosses légumes de la ville. Une Kawasaki lui est passée sur le corps pour s'assurer de son mutisme. Témoin du meurtre, Tommaso enquête donc car une dernière pellicule, alias RD (rouleau disparu), circule toujours. Grotesque!
Dans ce savoureux huis clos, l'intrigue est évidemment un prétexte, un motif littéraire (n'en disons pas plus). Derrière ce polar métaphysique, Gesualdo Bufalino nous amuse avec sa langue effervescente, gorgée de bons mots et d'érudition (parsemé de références culturelles italiennes, le volume se clôt par un glossaire très utile). Tout est kitsch et grandiloquent à souhait. En arpentant les huit étages de l'habitation, menacée d'éboulement, l'écrivain sicilien dresse un état des lieux loufoque du microcosme vertical. On rit ainsi beaucoup de ces locataires, semblant vivre aux confins de notre époque, dont l'esprit fêlé préfigure la catastrophe générale. Du travesti amoureux au trompettiste noctambule, du vieux philosophe à l'acteur manqué qui délivre ses one-man-show devant l'assemblée d'immeuble, la douce folie guette chaque palier. Et cette exubérance de façade se révèle bien être l'antidote à une profonde détresse (solitude, paupérisation, incommunicabilité...). Bon prince, le narrateur explique : "Cette suite rare et désordonnée d'inventions n'est en réalité pas moins ordinaire ni légitime que deux gouttes se fondant en une seule sur la même feuille." Devant le spectacle de cet "incroyable Grand Guignol", Tommaso avoue son unique salut : "vaincre l'angoisse par l'euphorie du style". Comme si la littérature, cette tour d'ivoire, était le seul refuge pour se protéger de ce monde dont les murs n'en finissent pas de s'écrouler.

Tommaso et le photographe aveugle
Gesualdo Bufalino

Traduit de l'italien
par Bernard Simeone
Verdier
186 pages, 95 FF

 Tommaso et le photographe aveugle de Gesualdo Bufalino

 

 

 

 

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Philippe Savary

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