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Les articles       

La Mort de Carlos Gardel
de
Antonio Lobo Antunes
10-18
7.80 €


Article paru dans le N° 015
février-avril 1996

par Thierry Guichard

*

   La Mort de Carlos Gardel

Le huitième roman traduit en français d'António Lobo Antunes mêle autour d'un jeune drogué agonisant les voix de ses proches. Monologues intérieurs de gens ordinaires auxquels la mort ou la folie apportera la paix.

Lorsqu'Alvaro apprend, une nuit, qu'il va être père se fait jour une réalité cruelle : il n'aime pas sa femme, il ne l'a jamais aimée.Et il le lui dit, aussitôt, alors qu'elle est prise des nausées dues à sa grossesse : "- Je ne t'aime plus, pardon, je crois que nous ne nous sommes jamais aimés, je crois que je ne t'ai jamais aimée. (...) ce n'était pas de l'amour, c'était autre chose, nous nous sentions seuls tous les deux et je ne savais pas quoi faire, nous étions trop jeunes."
L'enfant rejeté avant même d'être né, c'est Nuno, personnage central du roman, étendu au coeur de ces pages sur un lit d'hôpital où il se meurt.Et c'est justement alors qu'il agonise, face à cette mort qui rencoie chaque personnage au fond de lui-même, qu'Alvaro son père désirerait qu'il vive.La mécanique des sentiments semble, une nouvelle fois chez António Lobo Antunes avoir été montée à l'envers.
Et cette mort qui s'annonce, renvoie Alvaro à celle, superbe et poignante de son grand-père abandonné par sa femme qui l'a laissé seul avec son chien. Devenu célibataire, comme veuf, ce dernier a passé ces derniers mois à retourner sans cesse un jeu de cartes, dans d'infinies patiences autistes, et ce, jusqu'à ce que la mort vienne le chercher : "j'ai brassé les cartes, je les alignées sur le tapis de feutre et pour la première fois cela ne m'a pas ennuyé de ne pas terminer la patience, car j'étais sûr que je ne mourrais jamais, même quand je n'ai plus réussi à respirer, même quand mon coeur s'est arrêté, même quand je suis tombé brusquement sur la table". Un chemin vers l'obscurité ("mourir, (...) c'est quand les yeux se transforment en paupières" dit un personnage) que suivra Nuno, de la même façon, avec la même sérénité : "et la difficulté à respirer, la douleur, la maladie, les dispositifs d'arrosage qui tournaient, les plates-bandes de l'enclos de l'hôpital et les arbres du stade s'évanouissaient sous moi, on a installé un paravent autour de mon lit, on m'a mis sur un brancard qui roulait et on a commencé à me pousser vers je ne sais où, mais ça m'était égal, ça ne m'intéressait pas de le savoir car on aurait beau faire, même après avoir fermé la porte, même après le froid de la chambre froide, et le silence, et les ténèbres, on ne pourrait pas m'empêcher de chanter."
Construit en un peu plus de vingt chapitres, La Mort de Carlos Gardel compose un fado polyphonique où seuls ceux qui meurent ou deviennent fous trouvent un semblant de bonheur. Chacun de ces chapitres convoque un personnage dont le monologue intérieur accueille simultanément les souvenirs, les pensées du présent, les fantasmes ainsi que, parfois, les propos qu'une autre personne leur tient.Construction complexe donc, mais que la musicalité, la tension, maintient constament sur la ligne mélodique du roman. Les longues périodes, qui se déroulent en cascades entraînent le lecteur vers une chute (les chapîtres sont bâtis comme des nouvelles et s'achèvent toujours sur un climax) comme pour marquer un peu plus l'inexorabilité.
Les personnages sont pathétiques, empêtrés qu'ils sont dans leurs sentiements si lourds qu'ils tentent de les nier. Ainsi Graça, la tante de Nuno, amoureuse depuis toujours de son frère Alvaro et qui pour cela s'est toujours refusée aux hommes, n'ouvrant ses bars qu'à de jeunes filles qu'elle fait souffrir parce qu'elle souffre elle-même de son amour vain. Personnages pathétiques auxquels António Lobo Antunes donne une telle grandeur humaine qu'il les sauve de nos sarcasmes.
Malade d'un bonheur perdu (celui du Portugal tout entier, celui de l'enfance, celui de l'amour), chacun traine son existence comme une guenille, lépreux le long des chemins, s'accrochant à quelques oripeaux dérisoires.Ainsi Alzira, ancienne bonne de la famille d'Alvaro et Graça qui quitte un jour la maison de repos où elle a été mise parce qu'elle entend les lauriers-roses de leur ancienne maison l'appeler.Des lauriers-roses qui ont été arrachées lorsque lamaison fut détruite, modernisme oblige.Ainsi, surtout, Alvaro qui se réfugie dans l'écoute incessante des disques de Carlos Gardel, chansons sirupeuses qui évoquent un amour de théâtre.Ainsi enfin Nuno, dont l'enfance malheureuse l'aura privé finalement de ce grenier à souvenirs où les autres trouvent refuge.Nuno, enfant d'aujourd'hui, fils du divorce et de l'incompréhension, ne trouvera que la drogue pour l'aider à surmonter ce trop plein d'amour que l'échec de la vie le condamne à changer en haine.On comprend dès lors que la mort apporte son lot de sérénité, lui offrant, dans le dialogue muet qui le relie à son perd, la possibilité de dire enfin qu'il l'aime. Parole pensée, parole tue.
On retrouve dans La Mort de Carlos Gardel les obsessions d'António Lobo Antunes : la culpabilité du père qui a délaissé son fils, les difficultés qu'ont les hommes et les femmes à s'entendre ("car c'est ça au fond le mariage, deux personnes qui n'ont pas envie de faire la cuisine, qui n'ont rien à se dire et qui partagent des poulets rôtis et des chaussettes marinant dans du détergent"), la cicatrice à jamais ouverte d'un passé mythifié, les mouettes et le Tage pour lequel certains finiront par mourir comme l'arrière grand-oncle de Nuno "qui se languissait du Tage, s'est penché sur la balustrade, a perdu l'équilibre, a renversé un pot, s'est balancé quelques secondes hors de l'immeuble et à moitié à l'intérieur, et il a encore tourné la tête pour demander : Donne-moi la main Esther et comme on ne lui a même pas tendu un doigt, il s'est laissé choir sur le pavé avec un bruit mou de pudding qui s'écrase".
Le seul moment de bonheur d'Alavaro adviendra lorqu'il rencontrera le pâle sosie de Carlos Gardel, un vieillard miteux dont la femme et complice sur scène se meurt après une thrombose qui l'empêche de danser. Dans cette copie à la Fellini de Gardel, Alvaro verra la possibilité de refaire l'histoire, déniant tout crédit aux journaux qui avaient annoncé, il y a longtemps, la mort accidentelle de Gardel.Il ira chaque nuit voir le vieil édenté se produire dans de lugubres cafés-théâtres, il le suivra comme un chien amoureux, l'emmenant même chez lui, pour le présenter à se seconde femme, Rachel.
Dans toute l'oeuvre de l'écrivain portugais, on trouve des métaphores et des comparaisons percutantes.La Mort de Carlos Gardel échapperai à la règle si tout le roman n'était pas, lui-même, une formidable métaphore. Ainsi comment ne pas voir dans la folie nostalgique d'Alvaro, la folle nostalgie d'un pays pour l'époque de sa grandeur? Et comment ne pas voir dans le chant de l'enfant mort, les traces que laisse les écrivains (Camoens et ses Lusiades) et les compositeurs de fado.
La folie ou la mort comme seules voies du bonheur? L'affirmation pourrait paraître fort pessimiste, mais, finalement, comme nous n'échapperons pas à l'une, nous
pouvons vivre avec la certitude d'être un jour heureux.

La Mort de Carlos Gardel
António Lobo Antunes

Traduit du portugais par
Geneviève Leibrich
Christian Bourgois
420 pages, 160 FF

La  Mort de Carlos Gardel de Antonio Lobo Antunes

 

 

 

 

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