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Les articles       

L' Entarrement a Sabres
de
Bernard Manciet
Mollat éditeur
27.44 €


Article paru dans le N° 019
mars-avril 1997

par Marc Blanchet

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   L' Entarrement a Sabres

Avec la publication de Per el Yiyo et L'Entarrement a Sabres, l'écrivain occitan Bernard Manciet poursuit une oeuvre vivifiante.Sa langue gorgée de colère, de volupté et de sensualité fertilise également la terre de ses ancêtres.Une voix qui étouffe purismes et dogmes.

Vous en avez rêvé, l'Occitanie l'a fait. De récentes lectures/mises en scène, à Bordeaux et au festival d'automne de Paris, ont permis d'élargir l'audience du poète Bernard Manciet, âgé aujourd'hui de soixante-douze ans. Traduit en français par ses soins, l'homme a écrit en occitan une oeuvre comprenant poésie, romans et essais. L'écrivain vit près de Sabres, dans les Landes, un village auquel il assure une postérité éternelle avec L'Entarrement a Sabres, poème de cinq mille vers qui narre dans un grand flot lyrique une cérémonie à la fois profane et religieuse. Bref : une bible.
L'inspiration de Manciet -pour citer des publications récentes- s'étend à d'autres sujets : des Sonets (éditions Jorn) dans une tradition revisitée, la tauromachie avec Per el Yiyo, combat d'amour entre l'homme et la bête sombre, Véniels, poèmes fulgurants alliant musicalité et volupté, Strophes pour Feurer, une de ses "fondations" les plus réussies par son pouvoir d'évocation, inspirée par deux peintures de René Feurer (ces trois derniers ouvrages aux éditions L'Escampette).

Votre langue est très virile, pleine de grandeur, ce qui est rare aujourd'hui dans le paysage poétique français. Elle est aussi musicale. De qui peut-on vous rapprocher : Wagner ou Debussy?
Ma langue naturelle, c'est l'occitan. Mon dialecte, comme je suis de la région atlantique, c'est le gascon noir, qui est un dialecte avec des grandes âpretés et une espèce de mépris interne pour les autres langues (rires).
Je suis viril, je vous le garantis, même à mon âge. Par contre, je n'ai rien à voir avec Wagner. Sa musique, c'est pour moi de longs spaghettis qui s'étirent. C'est un personnage insupportable. On ne peut pas me rapprocher de Debussy : c'est aérien. Vous avez vu mon poids? Vu mon tour de taille, je ne suis pas aérien. Comme musicien, je l'ai dit cent fois : je n'en ai qu'un c'est Monteverdi. Après il n'y a plus de musique.
(Moi, ce n'est pas de la musique. Ce sont des aboiements.)
Monteverdi nous amène au religieux.
Pas forcément. Ses opéras sont très sensuels. Quoique pour moi il n'y a pas une grande différence entre sensualité et religion. Le personnage de Donne dans L'Entarrament a Sabres n'est pas un personnage sensuel. Elle, c'est la Mater, la mère terrible et redoutable, souterraine presque. Elle navigue très bien parmi toutes ces eaux sensuelles, ces vagues qui naissent de tous côtés, au milieu des récoltes, des moissons de la mer, des terres, des générations.
La rédaction de cet ouvrage s'est fait à tort et à travers comme tout ce que je fais. Ce n'est pas moi qui dirige mon écriture, c'est l'ange, le barreur qui est derrière moi.
L'ange vous a-t-il mis en rapport entre cet "entarrement" et Donne, la Mater à laquelle s'adresse la population de Sabres?
La femme-mère hante toutes les civilisations. Je ne sais pas ailleurs. Je n'ai pas de rapport avec l'Orient, ce n'est pas ma civilisation. Je trouve qu'en Occident, le rôle de l'aïeule est important. Même à Lourdes, c'est une femme qui apparaît dans une grotte. C'est l'état souterrain. Chez les basques aussi, les Marie sont des sortes de fées, elles apparaissent sous terre. Ici, nous n'avons pas de grottes. Seulement du sable. Mais il y a la grotte maternelle.
Les Occitans parlent avec passion de ce personnage.
C'est certainement pour ça que je l'ai mise au premier plan. Dieu dans ce livre est non seulement sollicité mais agressé. Le peuple landais n'aborde pas seulement dieu au niveau de la plainte : il l'aborde aussi au niveau de la fécondité. C'est un dieu qui exauce, mais rarement. Il est insupportable. Les juifs ont un rapport semblable avec l'éternel : il n'est pas content d'eux mais eux non plus. Il y a une rivalité, un affrontement.
Il y a une chose que vous ne souhaitez pas pour une oeuvre : l'enfermement avec le tampon "occitan" dessus. À partir de racines occitanes, cherchez-vous l'universel?
Je ne suis pas régionaliste, au contraire. Je me bats depuis quarante ans pour empêcher que ce travers qui consiste à enfermer la culture occitane ne devienne un vice. C'est une maladie. Ceux qui ont contribué à ça sont les théoriciens. Il faut que ces pédagogues justifient leur métier d'enseignement des langues. Si un curé perd sa foi, il perd son salaire. Je n'ai pas besoin de l'Occitanie. C'est naturel. Cette prise de position en a heurté plus d'un, je me suis fait beaucoup d'ennemis, c'est sûr. C'est un de mes faibles : j'aime bien me faire des ennemis. Ils me font rire. J'ai cependant des amis extrêment fidèles. Je n'aime pas être propriété de quelqu'un. Propriété de l'Occitanie, je ne le serai jamais, pas plus que celle des Français ou des Espagnols. Je vais mon chemin, qu'ils me laissent tranquille. Je barre droit. S'il y a des tempêtes on verra bien.
Tous les théoriciens de la langue occitane ne l'ont pas rigidifiée pour autant. La plupart de mes amis occitans sont comparatistes. C'est ce qui me plaît : il faut confronter cette culture à d'autres. La francophonie, c'est ça son erreur. Elle se referme sur elle-même, au lieu de s'ouvrir, de se diversifier.
Cette ouverture, on la retrouve dans votre style. Vous n'avez pas une langue propre ou appliquée. Elle s'enrichit d'un vocabulaire qui peut être celui de la technique moderne, ou bien des néologismes.
Absolument : je ne suis pas contre les néologismes. Je me méfie des purismes. Les puristes sont dangereux, surtout en occitan. Ils en viennent à se battre entre eux pour des virgules, des accents pour savoir s'il faut mettre un z à la place d'un s. Il faut aller son chemin, qu'eux fassent le ménage après.
La revue Oc dont je suis le responsable publie les écrivains de langue occitane ou catalane. Quant à la critique, elle s'étend à tout. Là aussi, nos collaborateurs sont de toute nationalité.
J'ai bien sûr des origines occitanes. Je suis issu d'une vieille famille mais il y a chez nous des greffons qui viennent de partout, de toutes les races.
Il y a quelque chose d'animiste dans votre poésie. Comme si les choses étaient chargées de vie mais aussi d'intentions.
Je ne suis pas animiste au sens africain du terme. Au sens de Saint-Thomas d'Aquin, certainement. Les créatures quelles qu'elles soient sont en attente de la parousie : les pierres, les arbres, les eaux... ainsi de suite. Je le crois volontiers. Je suis absolument dans le droit fil de la théologie classique!
Je le fais en tant que poète. Je crois que le chant a précédé la parole comme l'admiration précède l'amour, comme l'apparition précède la lumière...
On en revient à la musique. L'Entarrement a Sabres comme Per el yiyo ressemblent à des oratorios, avec des voix solistes et un choeur.
J'y pense maintenant de plus en plus et c'est vrai. Ce sont des monodies, des cycles. Cela vient beaucoup de ma formation helléniste quand j'étais étudiant. Je suis encore plongé dans cette civilisation, dans ces civilisations car il y a une multitude de Grèce. Ça me fait rire quand les historiens s'interrogent sur l'origine du culte de Dionysos. S'ils connaissaient la Grèce, ils sauraient qu'il vient de partout, qu'il est partout à la fois. Pour moi il y a floraison. Dans mon oeuvre, tout y est : la mort, la vie, la danse.
La mort c'est important. Dionysos est né deux fois : une fois matériellement, et une autre fois plus spirituellement. En naissant de la cuisse de Jupiter, il est né de ses testicules.
La seconde naissance pour moi, je suis dedans. Et cette seconde naissance pour le monde, nous sommes aussi dedans. La fin du monde est déjà arrivée plusieurs fois.
Mes textes ne doivent pas être enfermés, tout comme les textes bibliques, dans une lecture précise. Les personnages de la Bible, notamment les prophètes, sont toujours en colère. Ça, j'aime beaucoup. Ils sont toujours furieux. Le Père éternel aussi. C'est pour ça que j'aime des écrivains comme Léon Bloy, Bossuet ou Bernanos. Il faut fustiger ses semblables non pas spécialement pour les rendre meilleurs mais par plaisir. Et on se fustige soi-même en même temps. On se secoue les puces!
Je suis du côté de la colère gratuite. Il faut sortir de ce siècle. Regardez tous ces assistés : c'est de la servitude volontaire. Il n'y a plus de risques, plus de Vasco de Gama! Il n'y a plus de ceux qui brûlent tout, qui cassent tout! Ce siècle est nul.
Le peuple de Sabres, vous l'aimez et le violentez à la fois. Vous n'aimez pas quand l'homme se laisse aller...

Je ne supporte pas. Il faut que tout le monde se réveille. En même temps, je préfère un grand pécheur à un petit saint. Dans les prières cela m'irrite. On dit : "priez pour nous, pauvres pécheurs". Pourquoi pas grands pécheurs? Si on l'est, autant l'être complètement. Cette façon de geindre, c'est ça qui m'irrite par exemple dans la musique hindoue, ces gémissements perpétuels...han, han... je casserai tout!
Je reconnais volontiers à ma poésie une nature extatique. Il faut se laisser émerveiller. Notre siècle mesure tout : les scientifiques contrôlent le système métrique : les années-lumière... Ça veut dire que l'univers est fait pour confirmer les exactitudes du système métrique et non pas l'inverse. Avec des mesures, on n'arrive à rien. S'ils commençaient à admirer, ils comprendraient mieux. Les étoiles s'admirent entre elles sinon on les comprendrait pas.
Votre nature passionnée vous a amené naturellement à vous intéresser à la tauromachie...
La tauromachie garde quelque chose d'important : ce qui s'appelle la grandeur. Celle de l'homme et de la bête. C'est un des derniers refuges pour un siècle qui manque de grandeur. Le taureau est un grand seigneur et le matador aussi. Je dis matador parce que ce dernier tue.
J'ai écrit ce texte après la mort d'El Yiyo. J'ai infléchi le sens : chez les antiques, il y a le destin auquel on ne peut échapper. Après le christianisme, l'amour brise le destin. L'amour n'est peut-être pas le mot qui convient. C'est intraduisible. Mais à ce moment-là, la notion d'amour, au sens de Pétrarque par exemple, brise le sens du mot destin. Dans ce drame, j'ai remplacé la liaison habituelle entre le taureau et le matador par des rapports amoureux. Ce sont aussi les rapports qui existent dans l'arène. Finalement, le destin c'est Satan. Or le destin peut être absorbé par la lumière.
On a parlé de religion, de sensualité, de virilité. Parlons d'amour encore : beaucoup de passages de vos livres font penser au Cantique des cantiques.
Dans la Bible, on n'a pas peur de tout ça. Chez les Grecs, c'est édulcoré. J'aime bien quand il y a une certaine crudité. J'y crois beaucoup. Le langage du corps n'est pas loin de celui de la poésie. Le corps sait parler; il sait dire les choses. Il faut l'écouter. On parle de l'érotisme mais jamais on ne s'est autant éloigné de l'éros.
Je reconnais que je suis l'ennemi de la demi-teinte bien qu'on dise que mes romans sont "atmosphéristes". Mais j'étais jeune... Ce n'est pas moi qui les écrit, c'est écrit comme ça dans le train... Il n'y a qu'un que j'estime c'est Hélène. Ma trilogie romanesque... disons que c'est pour les Occitans. Je n'ai jamais aimé ces trois romans. Je suis plutôt satisfait de mes poèmes.
René Nelli a trouvé qu'Accidents, mon premier recueil paru à l'après-guerre, était une nouveauté pour la langue occitane qui nous sortait du paysannat. Ce fut un choc pour les Occitans, pour les félibres, les amoureux de l'oeuvre de Mistral, les mistraliens. Ils étaient éberlués. On m'a même traité de nazi alors que de l'Occitanie nous sommes trois ou quatre à avoir été résistants! Ça nous faisait rigoler.
Votre poésie commence à dépasser l'audience occitane...
Je m'en fous de la notoriété. La seule notoriété à laquelle je suis attaché, c'est d'avoir une vingtaine d'amis dans la république des lettres. Je suis très vieux jeu pour ça. Le reste est affaire de commerçants. De nombreuses choses paraîtront posthumes.
Par contre, le fait que L'Entarrement a sabres ou Per el Yiyo soient lus ou joués m'importe. Il faut montrer que la littérature occitane existe, que ce n'est pas une littérature patoisante. Nous avons de grands écrivains occitans : des troubadours à aujourd'hui. Mistral n'est pas si mauvais. Disons qu'il s'est fait posséder par ce milieu. Je ne veux pas de ça. Je suis un renard de la langue et avant d'arriver à faire rentrer un renard dans une cage...

L'Entarrement a Sabres
Mollat éditeur
400 pages, 180 FF
Per el Yiyo

L'Escampette
96 pages, 99 FF

L' Entarrement a Sabres de Bernard Manciet

 

 

 

 

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