Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

La Bombe humaine
de
Thierry Jonquet
M?r?al
7.32 €


Article paru dans le N° 020
juillet-août 1997

par GUICHARD (Thierry)

*

   La Bombe humaine

En près de dix romans policiers ou livres à destination de la jeunesse, Thierry Jonquet fait l'autopsie d'une société malade. Si les corps ont autant d'importance dans ses écrits, c'est bien parce qu'ils portent les symptômes d'une maladie qui les dépasse.
Comment est né
Le Pauvre nouveau est arrivé!?J'avais écrit ce roman pour la Série Noire qui me l'a refusé. Je détestais l'abbé Pierre. L'idée m'était venue après une émission à la télé où l'abbé Pierre s'en était pris aux grévistes de la Poste, en 1987. Son propos se résumait en : "Quand on gagne 5 000 francs par mois, on se tait". Ce raisonnement est grave, car on peut aller très loin dans l'appel à la résignation.
Pourquoi ne pas dire aux SDF que quand on vit dans un pays en paix, on se tait, etc.? L'image de révolté qu'a l'abbé Pierre est une escroquerie profonde. Refusé, le manuscrit était resté dans un tiroir jusqu'au jour où Didier Daeninckx en a parlé à Pierre Drachline qui dirigeait les éditions Manya. Drachline détestait autant que moi l'abbé Pierre. C'est comme ça que le livre s'est retrouvé chez Manya en 1990. À l'époque de la première édition, l'abbé Pierre était intouchable. Aujourd'hui, avec les bêtises qu'il a dites (à propos du révisionnisme de Garaudy, ndlr) c'est devenu republiable. Mais ses dérapages ne sont pas venus d'un seul coup.
Vous traitez ce sujet comme une farce. L'exagération, c'était une façon de rester prudent face à d'éventuelles attaques en diffamation?
J'avais envie de m'amuser. Je voulais traité l'abbé Pierre comme Don Camillo. Ça m'intéressait de construire une sorte de Grand Guignol. L'exagération est un des ressorts du comique; on force le trait pour désamorcer ce qu'il y a de tragique. Mais je ne me suis jamais posé la question de la diffamation.Pour qui vous a lu, il n'est guère étonnant de trouver des clochards dans ce roman. Vous avez, par exemple, créé Lapoigne, un personnage de clodo dans vos ouvrages pour les enfants. Pourquoi cette fascination?Quand j'ai écrit Le Pauvre nouveau est arrivé, il y avait deux ou trois types qui s'étaient installés près de chez moi devant le siège de la CFDT à Belleville. Au bout d'un moment, ils étaient 400 à monter leur marché sauvage. Cela posait des problèmes; des dealers en profitaient, il n'y avait bien sûr pas de sanitaires. Il y a eu une campagne de police mais les types s'organisaient et mettaient en place des guetteurs. Nous étions quasiment dans une situation de guerre. Ça m'a beaucoup frappé. C'était une image lamentable, celle d'une société qui essaie de se débarrasser de ses pauvres.L'image du SDF, c'est un renversement. On ne les connaissait pas pendant les trente glorieuses. Aujourd'hui, à Paris, on s'est habitué à en voir de plus en plus. On aurait parachuté tous ces SDF en un même jour, dans les années 70, les gens auraient réagi. Aujourd'hui on s'est habitué.Je lisais qu'à Bucarest beaucoup d'enfants vivent dans la rue parce qu'ils sont orphelins. L'hiver dernier, plusieurs sont morts de froid. La réaction de la municipalité : on ouvre les égouts pour eux! En France, c'est le métro. Comme si l'on voulait les cacher. C'est symbolique.Vous dites souvent que vous avez lu quelque chose dans la presse qui a déclenché l'écriture d'un roman. La lecture des journaux est nécessaire pour l'écriture de fictions?Je consacre énormément de temps à lire les quotidiens, les hebdos et les magazines. Quand on lit bien, on trouve énormément d'histoires, dont toutes ne sont pas exploitables. Mais les faits divers sont les symptômes d'une société. C'est vrai que la quasi totalité des livres que j'ai écrits sont partis d'un article ou d'une émission.Vous avez écrit Les Orpailleurs (Gallimard, Série Noire) bien avant que l'affaire de l'or juif en Suisse n'éclate. Or ce roman évoque ce thème. Mygale abordait les thèmes de la chirurgie esthétique et de ce que l'on peut faire du corps. Ça rappelle ce que l'on entend aujourd'hui du clonage. Votre travail aurait-il à voir avec une activité de visionnaire?En ce qui concerne Les Orpailleurs, j'avais eu accès à des dossiers sur le sujet. J'ai eu accès aussi à des dossiers judiciaires sur la pédophilie et statistiquement il était certain que des affaires verraient le jour. J'étais en train d'écrire un roman là-dessus jusqu'à ce qu'il y ait l'affaire Dutroux. J'ai changé un peu de direction. Mon prochain livre parle de toutes les violences que l'on fait sur les enfants.Le polar, c'est le dernier lieu de l'engagement en littérature française?Je lis assez peu de polars. J'ai beaucoup de mal avec les auteurs français. Ce sont tous des concurrents. Pour que j'en lise un, il faut que cela m'étonne. Pour moi, une des plus récentes découvertes, c'est Harry Crews. Cormac McCarthy également.Pour ce qui est de l'engagement, c'est vrai que le polar, par définition, parle de la violence, de la violence qui se fait sur la société, comment cette dernière se décompose. Je n'aime pas trop le mot d'engagement, le côté banderoles. Je n'aime pas non plus l'idée qu'on puisse donner des messages au lecteur.Laisser libre le lecteur, c'est presque la devise des auteurs actuels de littérature jeunesse. C'est ce que vous faites dans La Bombe humaine (Syros, Souris noire) en écrivant une fiction pour relater ce qui s'est passé lors de la prise en otage d'une classe de maternelle par celui qui se faisait appeler H.B.?Lorsque cette prise d'otages a eu lieu, nous étions plusieurs auteurs de polars au festival de Saint-Nazaire. On suivait ça d'heure en heure. Dans le train du retour, on a tous discuté pour savoir qui allait se colleter à cette histoire. En rentrant à la maison, ma fille qui avait huit ans, m'a laissé voir qu'elle avait été très touchée par ce fait divers. Elle m'a posé énormément de questions intelligentes, comment, par exemple, comment peut-on rester courageux? Peut-on blâmer ceux qui ne le sont pas? J'ai voulu réécrire l'histoire en prenant une classe d'enfants un peu plus âgés. Mais vous n'hésitez pas à faire de votre enfant-héros le témoin de l'assassinat du preneur d'otages par les policiers...Dans la réalité les choses ont bien dû se passer comme ça. Pas forcément comme on a voulu nous le faire croire.

La Bombe humaine de Thierry Jonquet

 

 

 

 

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