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Les articles       

Le Couteau du mendiant; L'Eau tranquille
de
Rodrigo Rey Rosa
Gallimard
13.72 €


Article paru dans le N° 022
janvier-mars 1998

par Marc Blanchet

*

   Le Couteau du mendiant; L'Eau tranquille

Révélation des Belles Étrangères Amérique Centrale, le Guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa écrit des récits imprégnés de rêves et de mythes.

Je suis né en 1958 à Ciudad Guatemala et je considère que cela a été le plus grand événement de ma carrière littéraire -en dehors d'un voyage au Maroc une vingtaine d'années plus tard, qui m'a permis de nouer une amitié avec Paul Bowles. Depuis deux décennies je dédie la majeure partie de mon temps au rêve, à la conversation, à la lecture et à l'écriture, dans cet ordre."
C'est en ces termes que se présente l'écrivain guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa dans la brochure de la précédente manifestation du Centre National du Livre, Les Belles Étrangères consacrée aux auteurs d'Amérique Centrale. Rencontré à Bordeaux, Rodrigo Rey Rosa est un brun ténébreux sur le visage duquel on peut lire un certain étonnement : la parution de son recueil de nouvelles Un rêve en forêt, Le Temps imparti et autres nouvelles a été salué unanimement par la critique. Et la sortie du Couteau du mendiant, L'Eau tranquille et autres nouvelles devrait combler des lecteurs soucieux de découvrir les oeuvres de jeunesse de cet écrivain.
Si le second livre offre une suite conséquente de textes très courts, proches parfois de poèmes en prose, univers violent et passionné où la raison de l'homme est dominée par d'incompréhensibles pulsions, Un rêve en forêt (paru en espagnol au début des années 90) témoigne de l'apprentissage réussi de la narration et permet de développer dans de plus longs récits ce monde de cauchemars et de mythes dont Rey Rosa a bien du mal à parler, tant pour lui l'écriture s'apparente à un étrange phénomène de sensations auquel il tente d'imposer la plus grande rigueur formelle.
Qu'il s'agisse de Sébastian qui refuse que l'on chasse sur ses terres, s'empoisonne soudain, puis se venge d'un affront sans que le lecteur s'en aperçoive immédiatement ou d'un militaire confronté à un test psychologique, harcelé par le double d'un docteur et qui lui aussi lave cet affront fait à sa conscience dans un bain de sang, les nouvelles de Rey Rosa mêlent la terre guatémaltèque aux ravages de la modernité. On s'y affronte en effet, avec souvent la présence de forces supérieures, comme si cette terre antique peuplée des mythes mayas respirait à travers les personnages.
Attachée à une objectivité du propos, l'écriture de Rey Rosa est en ce sens "comportementaliste", dans la lignée de celle de Bioy Casares et de Borges. Avec en plus une folie envoûtante dont l'auteur tente de nous parler humblement...
Rodrigo Rey Rosa, quel est votre parcours avant l'écriture ?

J'ai vécu au Guatemala jusqu'à dix-huit ans. Passé cet âge, j'ai voyagé comme beaucoup de latino-américains : en Espagne, au Maroc... J'ai grandi à la ville. Ma famille était aisée. Mon père était d'origine italienne, ce n'était pas un Guatémaltèque de la vieille garde. Cette dernière est une société un peu fermée, aveugle. Grâce aux origines de mon père, j'ai eu de la distance et j'ai pu voir le Guatemala comme un pays pauvre qui voulait changer pour que tout soit mieux. J'ai commencé à écrire quand j'ai voyagé en Europe avec la distance, la nostalgie peut-être.
Pour quelles raisons êtes-vous parti du Guatemala?

J'ai quitté le Guatemala parce que j'avais la curiosité de voir le monde. La situation empirait dans le pays à la même période. Il y avait la politique de la terre brûlée. La guerre civile était très forte. On ne pouvait écrire ni vivre comme je l'espérais. Je suis parti à New York. J'ai suivi des études de cinématographie. Le cinéma fait partie de la culture générale aujourd'hui mais j'avais vu trop peu de choses au Guatemala. Je me suis intéressé beaucoup au cinéma expérimental.
C'est paradoxal : les États-Unis ont été les architectes de la misère politique au Guatemala. Ils ont joué un rôle délibéré et presque machiavélique. Aujourd'hui, on a les preuves de cette action. Je suis resté quatre ans là-bas. Je n'ai pas terminé mes études, j'en suis resté à la partie théorique. Je suis parti au Maroc pour écrire même si j'avais déjà commencé.
Là-bas, j'ai rencontré Bowles qui était étonné de voir un guatémaltèque! Il m'a demandé de lui montrer mes écrits puis m'a proposé ensuite de les traduire. On a commencé à correspondre puis il a fait publier un recueil de nouvelles en anglais. Il y a dans son écriture une élégance inégalable, tout-à-fait personnelle. Cette période d'écriture correspond à celle du Couteau du mendiant.
Vos nouvelles ont un aspect fantastique, non par les éléments connus, propres à ce genre mais plutôt un mélange troublant de réalité, de mythes et de rêves...
Borges dit que le rêve est la première création artistique de l'homme. J'ai essayé d'imiter la poétique des rêves. Il y a un autre écrivain qui a compté pour moi, c'est Henri Michaux. Il a pratiqué cette littérature qui joue entre rêve et réalité. Il prend les rêves au sérieux, comme une création et non un symptôme pathologique. Ses récits sont très organiques et non synthétiques comme le sont ceux des surréalistes. J'ai essayé dans les miens de raconter la manière dont un rêve se déroule. C'est là le parallèle qu'on peut faire avec des poèmes en prose : pour cette nature courte et fragmentée. Ensuite, mon écriture a évolué, pris de l'ampleur... On ne peut pas passer toute sa vie à rêver!
La nature joue un rôle essentiel dans vos récits. Pensez-vous qu'elle constitue une caractéristique propre à la littérature d'Amérique Centrale?

Je ne sais pas s'il y a une littérature d'Amérique Centrale. Il y a eu dans mon pays Miguel Asturias. Il a eu une grande influence sur les écrivains guatémaltèques mais pas sur moi. Si je dois tracer mon héritage c'est Borges. Bowles, c'est sa façon de considérer la littérature comme une religion qui me plaît. Le thème de Bowles c'est l'étranger qui va à la rencontre d'une culture exotique et qui n'y comprend rien, ce qui déclenche des tragédies. Pour moi, c'est plutôt le contraire : dans les terres exotiques, mes personnages sont des conquérants. Je les vois ainsi. C'est Sébastian dans le récit Un rêve en forêt. Il est noble au début mais devient quelqu'un de minable par la suite.
Le personnage de l'amiral dans Le Temps imparti, c'est l'ironie de la vie : on a de la sympathie pour les victimes et parfois l'inverse pour les vainqueurs. Pour mener cela correctement, mon écriture est guidée par des exigences similaires au montage cinématographique. Même si quand j'écris, je m'oublie, je ne pense pas. Mes récits sont dominés par le hasard.

Rodrigo Rey Rosa
Un rêve en forêt...

Traduit de l'espagnol
par Anny Amberni
Gallimard
256 pages, 130 FF
Le Couteau du mendiant...

Traduit de l'espagnol
par André Gabastou
Antoine Soriano éditeur
140 pages, 90 FF

Le Couteau du mendiant; L'Eau tranquille de Rodrigo Rey Rosa

 

 

 

 

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