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Les articles       

Accumulation vite
de
Jean-Jacques Viton
Fourbis
19.82 €


Article paru dans le N° 020
juillet-août 1997

par Emmanuel Laugier

*

    Accumulation vite

Depuis Les Hommes volés, premier texte publié au début des années 60, jusqu'à, dernièrement, L'Assiette ainsi que Les Poètes (Vestiaire), Jean-Jacques Viton n'a cessé de vouloir "assister une fois/à cette performance silencieuse/du poème tracé à la surface" du monde. Précisions, après 18 livres publiés.
Ce dimanche matin, à Marseille, le ciel est gris. C'est sans doute la première fois depuis l'hiver que ce "droit au gris", comme dit le poète Petr Král, a été donné à la deuxième ville de France. Quittant le vieux port, entre la peau lisse et grise de soles et l'étendue d'une mer terne, on suit la rue de Rome un moment avant d'arriver sur le boulevard du Prado, large, dont le trottoir central accueille chaque matin les maraîchers.
Jean-Jacques Viton, du troisième étage de l'appartement qu'il habite, peut en observer les mouvements, son organisation secrète. Là, dans le petit salon, quelques vieux meubles de bois, un secrétaire ouvert sur un fouillis de papier, des étagères de livres, quelques photographies, une nature morte de fruits pendu en haut du mur. Jean-Jacques Viton propose le café, puis suivra un blanc frai, suivi, plus tard, à la fin de l'entretien, d'un verre de la fameuse anisette méditerranéenne Cristal. Au rythme de quelques cigarettes, que Jean-Jacques Viton roule presque d'une main, se déroulait la vie de cet homme, né en 1933 à Marseille. Comme dans un film, on apprit qu'il vécut son adolescence à Casablanca au Maroc, avant de s'embarquer, pour échapper à la guerre d'Algérie, sur le Jeanne d'Arc. La marine lui laissera alors le temps d'écrire, de lire Cendrars, Melville. En trois ans, il fait deux tours du monde. Suite à la première intervention franco-anglaise contre l'Égypte pendant la guerre du Canal de Suez, Jean-Jacques Viton est démobilisé et rentre à Marseille. Les Hommes volés porteront la trace de ce qu'il vécut durant ce conflit. Il continue à écrire de la poésie et des idées de plan de livres se précisent. C'est après avoir rencontré le poète Gérald Neveu à la librairie Lafitte qu'il est présenté au comité d'Action Poétique (Henri Deluy et Joseph Guglielmi) et à des membres des Cahiers du Sud (Jean Malrieu et Jean Todrani). Il publie alors, en 1963, dans la collection "Alluvions" d'Action Poétique son premier livre, aux allures surréalistes et sentimentales : Au bord des yeux. Puis il fait le mort dans une pièce de Brecht au Théâtre Quotidien de Marseille et en devient l'administrateur durant six ans, quitte le comité d'Action poétique en 1954. Rentre au P. C. en 1959, puis fonde avec Todrani, Barthes et Guglielmi la revue Mantéia, qui va développer des réflexions sur l'écriture communes à la revue Tel Quel. Toutefois, en quelques années, il se défait de ses différents engagements: en effet, en 1974, il quitte tout à la fois Mantéia, le P. C., les responsabilités qu'il avait à la C.G.T., arrête de chroniquer le théâtre pour le journal La Marseillaise. Il vit par la suite quelques mois aux États-Unis. C'est dans le Real Paper de Boston, journal qui publie ce que l'on appelle des personals, des petites annonces privées, qu'il a l'idée de composer un texte avec des annonces S. M. (sadomasochiste) et d'utiliser leurs abréviations pour composer un rythme saccadé et rapide. Ce sera l'une des parties de Terminal (Hachette/P.O.L, 1981), livre que Raphaël Sorin devait publier aux éditions Sagittaire et qu'il s'occupa lui-même de faire connaître, sa maison d'édition ayant mis clé sous porte. C'est Paul Otchakovsky-Laurens, directeur alors d'une collection chez Hachette, qui l'aura alors en main et qui le publiera. Aussi, très impressionné par la poésie américaine et des figures comme William Carlos William, Ashbery, Whitman et le mouvement de la Beat Generation, Jean-Jacques Viton s'éloigne alors du textualisme dur pour composer de longs poèmes narratifs de quinze pages. Ceux-là qui composeront des livres tels que Douze Apparitions calmes de nus et leur suite qu'elles provoquent (P.O.L, 1984), Décollage (P.O.L, 1986), puis Épisodes (P.O.L, 1990). Jusqu'à aujourd'hui, cette poésie n'a cessé, en s'étirant entre un travail sur le motif (comme les recueils L'Assiette, Le Wood, Terminal) et de grandes fresques narratives sur le monde contemporain, de multiplier ses histoires tout en les court-circuitant, d'entrecroiser tous les plans possibles de perceptions, de temps et de langage. En même temps que ce travail d'écriture, Jean-Jacques Viton aura également mené, avec Liliane Giraudon, l'aventure de la revue Banana Split (1980-1990), celle, toujours active de La Nouvelle B.S. (présentations filmées trois fois l'an de poètes ou de thèmes/sommaires) et de la revue If qui, tout en faisant référence à l'arc de Robin des bois, à la proposition conditionnelle de l'anglais, à la prison d'If et à ses murs balafrés de mots, en est déjà, avec un cahier spécial Gertrude Stein, à son dixième numéro.
Jean-Jacques Viton, on se dit, en lisant vos livres, que vous cherchez à parler de tout ce qui existe, à dire une sorte de foisonnement...

Je regarde les choses, le monde, et j'essaye de traverser tout cela sans trop de dégât pour moi, de prendre une certaine distance. En parlant de ce que je vois, je remarque davantage une séparation qu'un rapprochement. Ça a l'air paradoxal, mais c'est une façon de me protéger de l'extérieur. Passer sain et sauf à travers la vie, en quelque sorte. Quant à la prise en charge, malgré tout, du dehors, dans sa multiplicité, comment faire autrement? Il n'y a que lui. Les deux choses essentielles pour moi, et qui articulent mon rapport au monde, c'est l'amour et l'écriture, avec toutes les façons d'y réagir, l'humour, la dérision, par exemple.
Il y a aussi du prosaïsme dans ce que vous faites.
Terminal (1981), votre deuxième livre, s'apparente à une sorte de répertoire sexuel des pratiques sadomasochistes...
Ce qui m'intéressait dans Terminal, et dans la partie qui utilise les annonces S. M., c'était d'écrire tous les stades sexuels que pouvait supporter ou ne plus supporter le corps. De plus, à l'intérieur d'un catalogue faussé, d'un jeu sur le prosaïsme des annonces, je portais toute mon attention sur l'architecture du livre. Je construisais une forme dans laquelle se défaisait une histoire du corps S. M.. Loin de l'idée de recueil, qui m'a toujours ennuyé dans sa façon de rassembler une quantité de texte sans penser à la structure du livre, je tenais, avec Terminal, à expérimenter les possibilités de construction d'un livre, tout en y élaborant, à partir du style abrégé des annonces, un rythme balbutiant, un tempo.
Le titre de votre premier livre (
Au bord des yeux [Action Poétique, 1963]) pourrait être générique de tout votre travail. Quel est ce regard qui est au bord des yeux?
D'abord il faut dire qu'il y a dans ce livre une place donnée à la retenue de l'écriture, au sentiment ou à l'effusion, que je ne retiendrais plus aujourd'hui. Toutefois, si je devais dire ce qu'implique d'être au bord des yeux, l'enjeu de ce regard et ce qu'en fait l'écriture, je parlerais d'accumulation, d'un moment où les choses, toutes, viennent aux yeux, sans tri. Être au bord des yeux, ce serait marquer ce qui se passe, à partir de plans descriptifs, visuels, imaginaires. Faire se croiser ces niveaux de perception, c'est faire entrer dans l'écoulement narratif des écarts qui génèrent d'autres pistes. Mais ces faux-pas, ces glissements dans la narration du poème, ne sont ni flagrants, ni pertinents. Ils sont des mouvements discrets, mais forcément déstabilisateurs.
Avec
Décollages (1986), Épisodes (1990), L'Année du serpent (1992) et Accumulation vite (1994), s'ouvre le parti-pris direct (une nécessité?) de "narrer", ou celui de laisser filer la narration, presque monstrueusement ou bêtement, comme à travers une camera-vidéo...
Toute cette série de livres, par leurs constructions, cherchait à montrer que le livre de poésie pouvait être structuré comme un roman, qu'il n'était pas un simple rassemblement de textes, mais qu'il pouvait s'élaborer en chapitres, comme dans l'architecture romanesque, ce qui donnait l'idée d'un livre global, avec toutes ses phases, indivisible. Quant à la narration, elle ne se forme pas dans une continuité linéaire, mais à partir d'écarts et d'entrées qui, à l'intérieur de chaque partie du livre, réamorcent une histoire possible. C'est une sorte d'objectivisme dévoyé, parce qu'il n'y pas de prélèvements cliniques, chirurgicaux, mais la volonté d'imiter le romanesque dans le rythme et le tempo du poème, par une place donnée à l'anecdotique, au psychologique et au sentimental. En cela, c'est vrai que je tournais le dos à l'époque de la revue Mantéia.
Dans
Décollage (1986), vous écrivez : "Je voudrais bien assister une fois/à cette performance silencieuse/du poème tracé à la surface/d'un grand aquarium/et qui maintient son sens/quelques minutes à peine". L'entreprise Viton, c'est cette perspective?
En fait, ce passage de Décollage fait référence à la performance d'un plasticien japonais : celui-ci traçait des lettres à la surface d'un aquarium et elles se délitaient et disparaissaient sitôt écrites. C'est finalement ce qui se passe après la lecture que l'on a des choses, des événements, des situations. J'ai en effet l'impression d'écrire comme cela : de répéter, de reprendre, quelque chose qui ne fait que passer, s'absente presque, glisse à une vitesse telle qu'il faut le réécrire pour qu'il continue à être, donc à glisser, à s'enfuir.
Avec
L'Assiette, votre nouveau livre, vous écrivez quarante poèmes qui tournent autour du seul motif de l'asiette. S'agit-il de l'histoire de la vaisselle, celle d'un banquet?
L'Assiette
est une scène microscopique, dans toutes les acceptions du terme. Elle cerne quelque chose, un espace, une position (l'assiette d'un bateau, par exemple). Mais elle est aussi ce qui permet de fuir : le nez sur son assiette, on est ailleurs, on ne s'occupe plus de ce qui se passe autour. J'ai décliné dans ce livre le motif de l'assiette parce qu'il me permettait de focaliser une scène, de la faire apparaître, et d'y faire surgir quelque chose d'autre sans aucune transition, comme, justement, en plein repas ou dans un banquet. Partir de l'assiette, c'était aussi cerner quelque chose d'intime, qui se passe en huis-clos, montrer un théâtre où se déroulent des vies privées, les coulisses des discussions dans leur opposition aux discours sociaux, en jouant sur les clichés, en faisant glisser des propos ou des situations.
Paraît en même temps un drôle de livre chez Fourbis,
Les Poètes (Vestiaire), sorte de répertoire sociologique de la lecture publique de poésie. De quel vestiaire s'agit-il?
La scène prétexte de ce livre, c'est l'invitation d'un poète à une lecture ou un festival de poésie : qu'est-ce qui se passe alors, que le public ne voit pas, depuis la première lettre d'invitation à l'après-lecture? C'est ce que je montre dans ce livre, de façon exhaustive : D'un côté, il y a tout ce qui concerne l'institution, le cadre, qui commence par une lettre, puis aborde le transport du poète, l'hôtel où il logera, ce qu'il mangera, ce qu'il devra dire ou pas, les mains à serrer, etc.; bref, j'y expose, avec humour, en brouillant les pistes, en mêlant l'objectivité des propos à de la pure fiction, en citant des auteurs, le côté un peu minable de ce qui entoure une lecture. De l'autre, je montre que la lecture est le moment essentiel d'une rencontre entre le poète et le public, je ne la bafoue pas, j'insiste sur sa noblesse et sa nécessité.
Mais ce livre n'élude-t-il pas les motivations propres que chaque poète a en répondant à une invitation?

La distinction entre la première et la seconde partie est justement là pour différencier ce qui relève des coulisses de l'institution culturelle de la lecture elle-même. Je dis, à la fin de ce livre, qu'il est essentiel pour un poète de lire son oeuvre en public. Toutefois, ce que je dis aussi, et indépendamment des raisons de chacun, c'est qu'en répondant à une invitation on n'échappe pas aux coulisses d'une marche à suivre. Il ne faut pas oublier aussi qu'entre le grossissement du détail qu'il y a dans ce livre et ses glissements incongrus et grotesques, se dessine une sorte de jeu de rôle. Á chacun d'y être.
Propos recueillis par Emmanuel Laugier
Komsisoudin la vaisselle cassée

Les Poètes (Vestiaire)
et L'Assiette ne semble rien partager de commun. Le premier est une chronique burlesque et exhaustive des coulisses des lectures publiques de poésie, le second un livre de quarante poèmes où il est question d'entretiens privés, de fonds d'assiettes dans lesquelles se mirer. Pourtant, à y regarder de plus près, si l'un peut servir de manuel savant et de guide du jeune poète à la recherche de prestations en tout genre, et l'autre s'amuse à jeter l'eau du bain avec l'eau de la vaisselle, en provoquant des situations incongrues au beau milieu de situations sans relief, on ira de l'un à l'autre en reconnaissant les mêmes marques d'humour décalé, les mêmes inventions, du prête-noms aux jeux de mots, et une même attention aux ambiances de huis-clos. Les Poètes (Vestiaire) décrit le sérail de l'organisation d'une lecture de poésie, depuis l'invitation du poète à son transport, pour revenir à l'événement de la lecture elle-même ; L'Assiette est un panorama enchantée et scabreux de tout ce qui peut se passer dans la sphère privée d'un repas, d'une discussion, d'une partouze. Assiettes creuses ou plates, à bords évasés, à liserés or, rondes ou ovales, miroir de l'âme, surface à partir de laquelle s'échapper et fuir les bavardages, on est face à son assiette pour retrouver la sienne propre : autour de nous le monde est si bruyant que Komsisoudin, personnage fictif de ces pages, se demande comment il va pouvoir échapper au "HI HAN! HI HAN" de "la fameuse rousse". L'Assiette a également cela de commun avec Les Poètes (Vestiaire) : le sujet cherche à s'épuiser par de joyeux pieds de nez, grotesques ou ironiques. Ainsi, s'il est recommandé aux poètes de ne pas oublier leur babouche ou leur calumet, histoire de ne pas arriver sans un remarquable apparat, autour d'une assiette on ne sait plus à quelles scènes se vouer : "Qui sait (en effet)comment s'arrête la main/comment elle demeure suspendue", ou encore si "C'est l'assiette qui tourne la bobine/Allonge gélatine et prises de vues/(si) c'est elle qui fabrique la bobine/ses archives l'obscurité de sa boite".
Jean-Jacques Viton a écrit, avec ces deux livres, les mots d'un cirque dans lequel on n'aura pas de mal à se retrouver. Vers ou prose, les saynètes qui défilent, étonnament déplacées, se reconnaissent d'elles-mêmes et n'excluent pas le lecteur. Essayiste à nez rouge et poète persifleur de vers blagueurs, Viton Komsisoudin la poésie était devenue saoule.
L'AssietteJean-Jacques Viton

P.O.L111 pages, 140 FF
Les Poètes (Vestiaire)

Édition Fourbis136 pages, 98 FF

 Accumulation vite de Jean-Jacques Viton

 

 

 

 

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Emmanuel Laugier

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