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Les articles       

Les Départs exemplaires
de
Gabrielle Wittkop
Verticales
17.90 €


Article paru dans le N° 018
décembre 96-janvier 97

par Eric Dussert

*

   Les Départs exemplaires

Gabrielle Wittkop est anticonformiste. Très indépendante, sadienne et un peu misogyne, elle écrit des histoires vénéneuses où se mèlent les étrangetés de Mandiargues aux riches heures de Petrone.

Depuis la parution du Nécrophile (1972), Gabrielle Wittkop a écrit une dizaine de livres noirs chargés de mort, de poison et de tourments gothiques. Après le divertissement de l'Almanach perpétuel des Harpies, Les Départs exemplaires est dédié à trois décès "inouïs contés sur un mode particulier" pour paraphraser Goethe. Avec un goût sûr des belles phrases et des descriptions saisissantes, elle a organisé son recueil autour des thèmes de la transcendance (la mort d'Idalia au sommet d'une tour) et de la déchéance (Une descente au bord du Styx). La place centrale revient au récit des derniers jours d'Edgar Poe (Les Nuits de Baltimore) qui, emporté par le mouvement vitaliste de la création, en subit le contrecoup dans la déréliction et la folie.
Journaliste culturelle au Frankfurter Allgemeine Zeitung, veuve de l'essayiste allemand Justus Franz Wittkop, Gabrielle est née en 1920 à Nantes.

Peut-on dire que vous êtes un écrivain sadien?
Je ne suis jamais allée à l'école. Mon père était radicalement libre-penseur. Il avait une bonne bibliothèque et m'a dit : tu peux tout lire. Alors je lisais tout. Je reste très influencée par Sade qui est à mon avis le plus grand styliste. Au XVIIIe La Mettrie, Condillac, d'Holbac sont des penseurs, pas des stylistes. Sade n'a pas vieilli. Il a une verve imprécatoire, une force verbale... On ne peut pas s'empêcher de l'aimer dans son humour féroce. Lorsqu'on lui demandait sa profession il répondait : père de famille. C'est énorme. Et il y a Lautréamont, bien sûr.
Vous restez attachée au courant de la libre-pensée?
Je n'ai pas le besoin d'une religion ou d'une superstition. Ce serait une entrave désagréable et superflue. Mais ce n'est pas facile car l'athée est suspendu dans le néant. Quand les choses vont mal et qu'on n'a aucun sens national, familial ou religieux, il faut du caractère.
Pour échapper à la norme?
Les gens n'osent pas aller à contre-courant. Ils ont besoin d'un attachement politique, de la haine, de toutes sortes de merdes qui les collent ensemble. Ce sont des animaux grégaires et frustrés. Quand je m'en irai, je ne serai pas frustrée. Ma vie a été dure, tourmentée, dangereuse, mais c'est bien ainsi. Et si je perds la face parfois, j'en ai plusieurs de rechange.
Le Nécrophile
est votre premier écrit.
J'ai commencé à écrire à huit ans. Un texte de cinq lignes que j'ai glissé à mon père d'un air interrogateur. Il m'a dit : c'est bien, tu dois continuer, l'écriture est une chose qu'il faut soigner. Il m'a donné cinq francs. Mes premiers droits d'auteur. Avant Le Nécrophile j'ai publié des short stories dans des journaux. Pas très fameuses. En somme je me suis développée assez tard.
Vous avez été internée à Drancy pour avoir caché un déserteur de l'armée allemande, votre futur mari. Vous avez vécu en Asie au contact d'une faune carnassière, vos aventures ont-elles été décisives dans votre parcours?
Un homme que j'ai beaucoup aimé, Christopher, a été le catalyseur. J'étais déjà mariée mais Justus ne m'a jamais entravée. Christopher était bisexuel, il a été assassiné à Bombay par un prostitué. J'en ai tiré plus tard la Mort de C., mon plus beau livre. J'ai écrit Le Nécrophile pour lui dédier quelque chose de beau et cela m'a libérée.
Comment la lecture des Lumières vous a-t-elle conduite aux "noirs pétales de l'angoisse"?
C'est ce que je voulais. Les noirs pétales de l'angoisse... ou de l'opium. J'en ai pris une fois en Asie. Une légère euphorie qui crée une souveraineté vis-à-vis de soi-même. J'ai pensé à Leibniz qui souffrait de toutes sortes de maux. Il avait les dents cariées, des hémorroïdes... Il ressort de sa lecture une telle sérénité que je me suis demandé si cela ne venait pas de la thériaque, un dérivé de l'opium.
La première nouvelle du recueil évoque la mort d'Idalia, séquestrée involontaire dans un donjon. Quelle a été votre source d'inspiration?
Le Frankfurter Zeitung a proposé une énigme avec un plan du burg (i.e. château) en indiquant qu'un drame s'y était déroulé. C'est un fait divers extraordinaire. Je n'ai pas trouvé la réponse mais j'y suis allée. Le burg appartient à deux terribles vieux. Ils m'ont fait visiter le donjon. À peine la porte était-elle retombée derrière nous que la bonne femme demande "vous avez la clé chéri? -Mais non je vous l'ai donnée!" Allions-nous reproduire la mort d'Idalia sur la tour? Mais on a retrouvé la clé.
Mrs Dubbs
"inclinait à un pessimisme de noir velours". Elle vous ressemble?
Je suis une joyeuse pessimiste. Je pense à ma mort tous les jours et ça ne m'attriste pas du tout. Je n'ai personne à ménager. On dit que le monde va de mal en pis. Moi je dis bye bye. Je ris beaucoup.
Êtes-vous cynique?
Je n'ai aucun sens social et j'en conviens. Je suis d'un cynisme sadien.
Vous imposez à la mourante un festin divin et la vision de ses menstrues, c'est votre conception du sadisme?
Peut-être. Je suis gourmande et gourmet, j'aime représenter de belles choses. Idalia sera elle-même un mets pour les corbeaux. L'acte de manducation est générateur mais aussi éminemment destructeur. Quant aux menstrues, c'est purement ornemental.
La femme renvoie chez vous à un principe négatif. Elle est harpie, démon...
Je ne suis pas féministe et je ne supporterais pas un gosse qui laisse traîner des choses et réduirait mon envol. J'aurais tout de suite des désirs de meurtre. Nous avons deux natures, comme les animaux. La nature acquise interdit à la femme de dévorer ses petits mais la nature originelle le lui commanderait. Au fond je suis un Néanderthal qui aime Proust.
Vous tenez le genre humain pour néfaste?
Je crois que le meurtre est profondément ancré chez l'être vivant quand il n'est pas perverti par le judéo-christianisme. La plus forte sensation de ma vie a été celle d'un rêve. J'étais en train d'assassiner une femme. Elle était sur le sol et j'avais un genou sur sa poitrine. Avec un tesson de verre je lui tranchais la gorge. J'ai ressenti une sensation de plénitude, c'était le ciel. Ensuite j'ai rencontré cette femme dans le rue et j'ai détourné le regard en pensant : excusez-moi si je vous ai fait du mal. Affaire de politesse.
Vos personnages ne montrent pas ce sens de la culpabilité.
Je n'ai pas mauvaise conscience, sauf envers les animaux. Ce que je retire à l'humanité, je le donne aux animaux. Bien sûr, j'ai des grandes amitiés. Ma vie a été turbulente, j'ai été bisexuelle. Si je n'ai pas toujours été une honnête femme, j'ai en revanche toujours été un honnête homme.
Comment écrivez-vous?
J'écris comme un homme. Et en gesticulant comme un Napolitain qui lit le journal. Si la maison brûlait alors que je travaille, je n'aurais pas la présence d'esprit de me sauver. On peut crever à côté de l'artiste, tout lui est égal. Si on se laisse distraire, si on se laisse impliquer ou si on obéit à d'autres pulsions, tout est foutu. Je viens de commencer une nouvelle autour d'un nouveau système de roulette russe. Il ne pardonne pas, celui-là!

Les Départs exemplaires
Gabrielle Wittkop

Éditions de Paris
111 pages, 90 FF

Les Départs exemplaires de Gabrielle Wittkop

 

 

 

 

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Eric Dussert

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