Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Le Bois du chapitre
de
Pierre Bergounioux
Théodore Balmoral
10.67 €


Article paru dans le N° 016
juin-juillet 1996

par Marie-Laure Picot

*

   Le Bois du chapitre

Avec ses trois nouveaux livres, Pierre Bergounioux poursuit son chemin dans la forêt des souvenirs et compose une carte intime aux mille reliefs. Une carte pour chercher la source.

Pierre Bergounioux aime à dire que son oeuvre est une sorte de forêt dans laquelle il a à se perdre et à affronter des puissances ennemies mais où par bonheur surgit de temps à autre un chemin d'entre les branches. Sans doute n'y a-t-il pas meilleure illustration de l'entreprise de l'auteur que ces trois nouvelles publications dont on pourrait dire que l'une est une route (Le Chevron), l'autre un chemin (La Mort de Brune) et la troisième une clairière (Le Bois du chapitre). Le champ spatial de la mémoire de l'auteur dans lequel chaque livre a été élaboré se rétrécirait un peu plus d'un titre à l'autre.
On serait tenté de penser -mais on ignore dans quelle circonstance et selon quelle chronologie la chose a pu se produire- qu'à un moment donné la route, le chemin et la clairière se sont rejoints pour se séparer ensuite et se recroiser plus tard.
Encore que, quand on élargit la réflexion à l'ensemble, on réalise à quel point la parfaite cohérence de l'oeuvre de Pierre Bergounioux n'est pas le fait de trois mais d'une vingtaine de livres. Ainsi est-on aussi tenté d'imaginer Le Chevron comme étant l'autre moitié, la part manquante peut-être, de cet autre livre publié précédemment chez le même éditeur Le Matin des origines, un récit où l'auteur se penchait sur un matin de sa tendre enfance au cours duquel il découvrait simultanément les attraits du Lot (la région maternelle) et "la notion de son existence". "Le chevron", c'est l'image qui vient à l'esprit de Pierre Bergounioux pour décrire la campagne corrézienne de son enfance. Non pas celle lumineuse et douce où il a séjourné parfois (le Lot), mais celle revêche et contrariée où il a grandi et à laquelle il doit, on le devine derrière chaque phrase du livre, sa prédisposition au rêve éveillé et à l'écriture : "La main qui froissa la terre, la joncha, ici, de boue et, là, d'épines et d'ajoncs, prise de repentir, a toutefois laissé un spécifique aux maux qu'elle a concentrés, comme à plaisir, sur vingt lieues de pays. À moins que nous n'apportions avec nous le très vieil antidote, l'antique panacée qui sert à combattre l'infortune. Je veux dire que lorsqu'on s'est élevé à travers le taillis et qu'on est essoufflé, plein de dépit hors de soi, on n'est pas tout à fait à bout de ressource. On a celle de rêver." De même, comment ne pas voir à travers cette description d'une campagne qui s'ingénie à ne pas laisser le marcheur en paix, l'image même de l'expérience douloureuse de la création : "On a quitté l'ombre humide du vallon. On s'est donné du mouvement, de la peine, frayé un chemin à travers le palis serré des châtaigniers, les bogues, les ronces. On est en nage. On a le coeur plein de tumulte. On s'est élevé. (...) On se disait en cherchant le passage qu'on allait voir et on se réjouissait. (...) Ce n'est même pas l'espace d'une lieue par exemple, qu'on découvre du sommet où l'on reprend haleine, une petite perspective qui serait ornée de champs, l'amorce d'une route facile rectiligne qui mènerait vers l'inconnu le nouveau. C'est au mieux, la même chose, et, le plus souvent rien du tout le roncier le taillis, la tignasse des genêts."
Dans un style presque impersonnel dû en partie à l'emploi du pronom indéfini, Le Chevron est peut-être dans l'oeuvre de Bergounioux son livre le plus profond et s'il en est un, le plus réussi. À partir de la transcription d'une expérience personnelle et singulière, l'auteur livre un texte magnifique sur la rencontre de l'homme avec les choses et par extension sur l'expérience poétique.
Avec La Mort de Brune, Pierre Bergounioux prend le chemin de Brive-la-Gaillarde, sa ville natale et se projette dans sa petite enfance pour s'y arrêter longuement. Brune est un Maréchal de France originaire de Brive dont on a honoré la mémoire par l'édification d'une statue. Au même titre que le boucher/ténor, le concierge de l'hôtel Renaissance, tous les personnages qui peuplèrent la tendre enfance de l'auteur et qui sont évoqués dans ce livre, la statue de Brune est une des figures énigmatiques que l'enfant a entreposées jadis dans sa mémoire avec l'espoir de "les liquider" un jour car : "On ne supporte les frais de conservation et d'entretien qu'autant qu'on a l'espoir d'écouler le tout quand le moment, on ne sait quand, sera venu."
De La Mort de Brune au Bois du chapitre, l'autre livre de cette excellente cuvée, le champ visuel de l'auteur s'est encore considérablement ressérré pour se fixer place Thiers à Brive où trône depuis toujours une autre statue : "Je l'ai toujours su. L'une des premières choses que j'ai vues, c'est le trio d'airain qui dominait la place Thiers, à B., où je suis né." Il s'agit cette fois du colonel Desgrées de Loü, comme saisi en pleine action, avec deux de ses soldats. Nouvelle excroissance dans l'oeuvre de Pierre Bergounioux dont on pourrait situer l'origine dans un grand nombre de ses précédents livres, Le Bois du chapitre, dans l'esprit du Chevron, est une sorte de livre-hommage. Sans doute un de ces livres que l'auteur aurait aimé écrire pour les morts, mais ceux, cette fois, de la Grande-Guerre. En prenant pour point de départ le souvenir de cette statue et des hommes estropiés qu'il a croisés enfant, l'auteur fait le récit de sa lente prise de conscience de l'Histoire : "Une heure vient où nous avons à regarder en arrière à y mettre de l'ordre, sous peine de ne pouvoir aller de l'avant. On se dit qu'il aurait été simple et bon de posséder l'usage entier de notre raison dès le point de notre naissance. On aurait su aussitôt. Etre et connaître seraient un. On n'aurait jamais été enfant. Mais d'abord il y a le monde, les hommes âgés, diminués, qui déjà s'éloignent, les hautes, les muettes figures d'airain, le présent inexorable, la douce déraison des origines et plus tard, seulement le besoin d'y remédier, le souci d'accorder - s'il se peut s'il en est encore temps- ce qu'il y a et ce qu'on est."
L'oeuvre de Pierre Bergounioux est bien à l'image de la spirale, cette "courbe qui décrit des révolutions autour d'un pôle en s'en écartant de plus en plus". Une entreprise qui par définition n'a pas de fin...

Le Chevron
Verdier 57 pages, 59 FF
Le Bois du chapitre

Théodore Balmoral 60 pages, 70 FF
La Mort de Brune

Gallimard 138 pages, 85 FF

Le  Bois du chapitre de Pierre Bergounioux

 

 

 

 

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Marie-Laure Picot

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