Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Le Chevron
de
Pierre Bergounioux
Verdier
9.00 €


Article paru dans le N° 016
juin-juillet 1996

par Christophe Fourvel

*

   Le Chevron

le haut plateau du Limousin, là comme ailleurs, l'histoire millénaire a façonné la terre puis la terre a façonnées hommes. Bergounioux est un de ceux-là. Il s'y est façonné une langue.

On doit retrouver l'écho de notre rêve dans les rêves d'antan, les mots qui nous montent aux lèvres et qu'on croit inventer dans les paroles restées du passé." Cette citation, extraite du livre Le Chevron, est amputée d'une considération préalable sur le caractère immuable, répétitif, d'un paysage de Corrèze. De l'expérience partagée d'un même lieu, doit résulter une sorte de rêve essentiel, courant de génération en génération et dont les tableaux changeants, secondaires, nous distraient; c'est le sens de la phrase citée; le sens d'une oeuvre, engagée en 1984 avec Catherine, et forte aujourd'hui d'une vingtaine de livres.
Pierre Bergounioux dit parfois qu'il écrit pour les morts. Il dit aussi appartenir à une génération qui aura été la dernière à grandir dans un monde aujourd'hui disparu, celui d'avant la mainmise industrielle et moderne, l'univers des "Choses" de Perec, le tout immédiat, consommable, universel. Mais ses livres parlent aussi des générations antérieures, de ceux d'avant la guerre de 14 (Ce Pas et le suivant); des dernières femmes à l'aube de ce siècle à avoir dit "oui" à tout, répliqué le devenir de leur mère (Miette). Ils font la part belle à l'enfance, décrivent une course lente, faite d'exigences à restituer le devenir sans nécessairement en occulter les heures blafardes, le temps immobile, la pâleur de certains jours : ni nostalgie, ni sublimation et si l'on excepte Le Grand Sylvain qui peut se lire comme une allégorie de la névrose, le retour aux premières années de vie n'est pas chez Bergounioux une manière d'attitude compulsive qui l'amènerait à ressasser l'événement douloureux. L'écriture n'est pas analytique. Elle n'a pas la prétention de résoudre quoi que ce soit des effets du temps. Elle a à faire autant avec la mort d'un grand-père qu'avec le visible d'un mur grisâtre et face auquel, l'écolier s'ennuie. On sent non pas un attrait pour ce qui ferait lancinance mais pour la patine qui recouvre le tout, le fait de l'écoulement, du passé même, dans sa richesse homogène : "Nous nous étions mis à attendre, à espérer si fort que le temps n'était plus la dérive impavide des heures et des jours mais le crépitement des particules qu'on voit tomber dans les sabliers. Même quand des milliers ont passé, ça ne fait jamais que trois minutes."1.
Chaque livre veille à conserver la part d'ombre, restitue la connaissance imprécise des choses que nous vivons, desquelles nous sommes issus, les taches fugitives que pose sur le visible l'imaginaire terriblement sensitif de l'auteur enfant. Dans ce reflet épais qui fait doublure à la clarté narrative, la langue admirable de l'auteur puise son énergie; les mots veineux mûrissent par ce combat, cette volonté à circonscrire la turbulence, l'innommable, l'indifférencié, pour reprendre des termes chers à l'auteur. Ils ne cessent de rebâtir le monde visible avec les matériaux du rêve, le souffle de la peur, de l'inexpérience. Les mots sont extraits de l'eau noire où se reflètent les scènes de la berge, ramenés à la force du poignet vers des lumières dont ils modulent les effets. Ils ressemblent aux poissons que l'enfant pêche dans L'Arbre sur la rivière; ils paraissent avoir eu avant, dans l'eau, "cette apparence d'ombre, d'herbe, et non pas cet éclat poli qu'ils devenaient". Ils acquièrent l'équivalent de la patine du temps, une résonance et une dureté.
L'ombre, l'indifférencié : on pense inévitablement à l'hémi-champ visuel du borgne, le bûcheron de Ce Pas et le suivant; celui qui ne sait qu'un morceau du monde visible et qui ainsi, ne pouvant vraiment voir, s'enivre dans le mouvement régulier de la marche : en marchant, nous perdons la fixité de nos repères, nous rencontrons parfois la peur, le tiraillement des muscles, la griffure des ronces. Les marches, dans les récits de Pierre Bergounioux, sont souvent des égarements, la confrontation à des espaces trops grands, inconnus, notamment dans La Bête faramineuse, La Maison rose.
L'ombre, l'indifférencié encore : la jeune fille dont la présence dans La Bête faramineuse est un des axes du récit, reste une esquisse, une vision brouillée par l'émotion adolescente, l'inquiétude, la pudeur. Elle est "l'autre silhouette", "la robe claire et les cheveux noirs à gauche" et lorsque l'auteur parle de voir "le nez petit", "la lèvre fragile", c'est à travers une trouée, c'est-à-dire embusqué, immobile, à l'écart; cantonné à une vision parcellaire.
Reste qu'au-delà de ces troubles, nous sortons de chacun de ces livres convaincus d'y avoir goûté une harmonie discrète et puissante. Sur ce point aussi, il convient de souligner le travail de la langue, les trouvailles stylistiques de l'auteur, un talent à parsemer le texte de métaphores, de périphrases qui, soit parce qu'elles se répètent, soit parce qu'elles relèvent d'un même regard, se font écho, rythment la lecture, l'avancée dans le livre. Ainsi dans Ce Pas et le suivant, "l'arbre femelle" contre lequel le borgne s'endort, "le deuxième tricot" qu'il emporte lorsqu'il fait froid et le titre même, Ce Pas et le suivant, inséré plusieurs fois dans le texte; ainsi "les deux têtes d'épingle" désignant dans La Maison rose, les yeux de l'enfant tout enfant sur une photographie; "la tignasse des genêts", en haut des monticules corréziens ou encore, présente dans La Mort de Brune et dans Le Chevron, cette phrase qu'on dirait fondatrice de l'oeuvre : "On est les choses auxquelles on naît".
Ces déterminants, ces phrases répétées, donnent à chacun des livres de l'auteur puis à l'ensemble, une singularité profonde, l'original en surimpression de l'originel, en doublure volumineuse. Ainsi la cohérence du monde, qu'il soit celui de l'enfance ou d'une certaine paysannerie d'avant la morsure moderne, n'est pas tant explicite mais plus subtilement induite par la tenue du style, les répétitions, l'originalité lexicale, qui donnent au lecteur rapidement l'impression de pénétrer dans un monde stable, clos, harmonieux : celui-ci est fictif au sens où il appartient à la fiction, à l'écriture, au talent de l'auteur. Les livres ont ce relief des choses offrant tout leur contour; leurs expositions multiples, de la clarté la plus blanche jusqu'à l'indifférencié : "Le monde recommençant était en couleurs, pas seulement brun, bistre, tabac mais bleu, limpide, comme l'Aigue-marine, et vert à nos pieds, à perte de vue, jusqu'au frottis de souffre sur des montagnes qui flottaient au bout de l'étendue confuse"3. Toute la palette au fond, mais riche aussi de ses ombres.

1 L'Arbre sur la rivière
2 et 3 La Bête faramineuse

Le Chevron de Pierre Bergounioux

 

 

 

 

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Christophe Fourvel

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