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Les articles       

Les Absents
de
Hugo Marsan
Mercure de France
18.29 €


Article paru dans le N° 014
novembre 95-janvier 96

par Alex Besnainou

*

   Les Absents

Lentement, Hugo Marsan parvient à imposer son univers particulier. Une élégance extrême comme réminisence constante de l'amour et de la mort. Sortie de Les Absents.

Hugo Marsan nous accueille dès la sortie de l'ascenceur du petit immeuble situé pas très loin de La Bastille. C'est qu'il est très fier du palier où donne son studio de travail "Cela ressemble à un hôtel, n'est-ce pas?" Puis il ajoute en souriant: "C'est que j'adore les hôtels... de luxe." (Rires). A l'intérieur, assis sur son lit, il se met à questionner. Dans sa soif effrénée de connaissance des autres, il a oublié qu'aujourd'hui, c'est de lui dont il est question.
Issu d'une famille très modeste des Landes, Hugo Marsan est actuellement, à 57 ans, chroniqueur au Monde, travaille à Page, le magazine des libraires, et est surtout romancier : "J'aimerai que la façon dont je vis maintenant dure éternellement, que rien ne change jamais.
Le chemin pour en arriver là, on s'en doute ne fut pas exactement rectiligne et n'a pas manqué d'embûches. "J'avais l'impression à travers ma famille que beaucoup de choses étaient inaccessibles, mais à cette époque, on croyait à la réussite par le travail. "Il a donc beaucoup travaillé, exercé le métier d'instituteur puis celui de professeur. Son père était un homme de gauche aux opinions très anticléricales et cela, il ne l'a pas oublié: "Quoiqu'il arrive, je suis viscéralement de gauche, c'est-à-dire toujours du côté des minorités. "Puis il collabora à feu le magazine Gai Pied : "On peut dire que je suis entré dans le système par la marge. C'est une situation que je crois unique, un trajet particulier. J'ai pu m'exprimer à cause et pour défendre l'homosexualité." Son incursion dans le roman ne fut pas au départ spectaculaire. "Il n'y eut pas d'éclat, ni de génie éblouissant. J'ai commencé par des livres qui n'étaient pas bons. J'étais admiratif de la littérature et je confondais les jolies choses, les belles phrases, la préciosité, l'avalanche des adjectifs avec l'écriture." Mais petit à petit, sa voix intérieure s'est faite audible et maintenant incontournable. Hugo Marsan écrit comme lui-même. Délicatement. Son nouveau roman, Les Absents, vient de paraître.
Portrait d'un homme raffiné hanté par la perpétuelle question: est-ce qu'on m'aime?

Vous avez une écriture à part, interne, que l'on pourrait qualifier d'écriture de la mémoire, le présent n'existe en quelque sorte que par le passé.
Quand je suis en train d'écrire, je suis dans un certain état positif. En dehors de l'effort et du travail que cela représente, je ne suis habité par rien d'autre que cela. Si mon écriture est vraiment la mienne, c'est très bien. Quant au passé, il s'est produit une chose étrange à la rédaction des Absents, je l'avais écrit au présent de l'indicatif et cela n'allait pas. Exceptionnellement, je l'ai fait lire à un ami écrivain qui m'a conseillé de tout mettre au passé, qu'il fallait que j'accepte de prendre le point de vue qui est le mien, c'est-à-dire d'écrire comme si j'étais déjà mort.

Justement, on trouve en récurrence l'angoisse de la mort tant dans Les Absents que dans vos précédents romans, Le Corps du soldat et Le Balcon d'Angélo (tous deux chez Verdier).
Oui, alors là oui. Et il ne peut y avoir de fioritures quand Marthe, dans Les Absents, pose la question à sa mère: avoue que tu as peur de la mort. Je suis fasciné par l'ombre, par les ténèbres, par le vertige, par quelqu'un qui flanche et en même temps, j'ai une peur terrible de la mort. Et c'est curieux, car qu'est-ce que ça peut bien me faire puisque je n'aurais aucune conscience, pour moi qui n'ai aucune religion, qui suis exaspéré par toute idée de surnaturel? Je suis affolé par l'idée de mourir. Tout le monde dit: mourir ne m'inquiète pas, mais vieillir, ah vieillir. Moi non, non et non, je le dis simplement et clairement: mourir m'emmerde.

Est-ce cela que vous tentez d'exorciser dans vos romans?
Dans un livre, il y a un trafic romanesque. Dans Les Absents, c'est le jeune qui meurt et Lucien son vieux compagnon ne veut pas être emporté. C'est une rouerie de romancier. On en vient au partage des situations. Lucien ne porte pas la peur de la mort de la mère, il la laisse à Marthe. Les angoisses sont partagées entre les deux personnages. On peut dire avec le recul que peut-être je commence à sortir de la peur de la mort directe et à faire des accomodements.

Dans Les Absents, il y a de nouveau l'image de la guerre...
La guerre pour moi est de nos jours presque une mise en scène, elle est relayée sans cesse par l'image, ça en devient de la fiction. C'est pourquoi d'ailleurs, dans Les Absents, je mets en scène un homme de télévision pour souligner cette abstraction. Mais cela a aussi un autre sens, je veux dire par là que le désespoir individuel n'a aucune commune mesure avec les mouvements de la planète. Il y a la révolution autour, nos héros sont là dans un bar et qu'est-ce qui les intéresse? Les mêmes histoires qu'ils traînent depuis cinquante ans: la solitude, la mort, l'amour, le désir.

N'est-ce pas des obsessions qui prennent racine dans l'adolescence?
Je ne veux pas parler de l'adolescence. J'ai un blocage sur cette période... Ce fut un moment très douloureux que pour l'instant j'annule complétement...Un jour, j'écrirai là-dessus....Un romancier se doit de tout dire, même si cela est difficile pour lui.

En remontant alors plus avant, qu'est-ce qui a déterminé dans votre enfance ce que vous êtes actuellement?
C'est ma grand-mère. Une femme étonnante. Elle était domestique à onze ans, c'était possible à l'époque et lisait beaucoup. Elle me racontait que la nuit, elle se levait, volait de la bougie et allait lire dans la bibliothèque du médecin chez qui elle travaillait. Elle a toujours eu un grand souci de promotion par l'éducation. Etrangement, elle était "cheffesse" de gare près d'un cimetière, une position stratégique s'il en est, et avait une curiosité obsessionnelle quant aux gens. Je raconte cela maintenant comme s'il s'agissait d'un roman... Je me demande toujours si c'est la réalité ou c'est ce que j'en fais... Mais je crois que j'ai hérité cela d'elle, la curiosité insatiable, je veux tout savoir des êtres, et si je ne peux pas tout savoir, d'imaginer jusqu'au délire. Je crois toujours que ce que les autres contiennent est extraordinaire.

Les Absents
Hugo Marsan

Le Mercure de France
173 pages, 120 FF

Les Absents de Hugo Marsan

 

 

 

 

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Alex Besnainou

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