Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

Le Troisième Mensonge
de
Agota Kristof
Seuil
5.50 €


Article paru dans le N° 014
novembre 95-janvier 96

par Philippe Savary

*

   Le Troisième Mensonge

L'oeuvre d'Agota Kristof est nourrie d'obsessions. Livre après livre se dessinent les contours d'une prison où s'amenuisent les espoirs de s'en sortir. Son écriture, à bout de souffle, parvient encore à se faufiler le long des ruines calcinées des lieux de sa mémoire. Jusqu'à quand?

" Ecrire, c'est presque suicidaire "

En écoutant Agota Kristof, on sent une femme déchirée, presque lasse, en quête de cette part d'elle-même que l'Histoire lui a retirée et dont l'écriture exigeante, douloureuse, lui permettrait de retrouver trace. Ses réponses sont hésitantes, souvent silencieuses. Depuis le succès de ses livres, elle s'est sûrement aguerrie à l'exercice de l'entretien, ressassant les mêmes réponses aux mêmes questions que son parcours -de femme et d'écrivain- suscite.
Certes, sa parole est précise quand il s'agit d'évoquer ses souvenirs, son sourire est franc et généreux, mais au plus intime, cette parole se rétracte, se referme de l'intérieur, timide, contenue, ne laissant guère de place aux images, aux libertés de langage. Agota Kristof parle comme elle écrit : avec le sens de la mesure. Dans Le Grand Cahier, ne disait-elle pas que "les mots qui définissent les sentiments sont très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi et s'en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c'est-à-dire à la description fidèle des faits." Une réalité difficile à écrire, encore plus à dire, comme si la douleur était un terrible secret.

Entre la publication du Troisième Mensonge et celle d'Hier, plus de quatre ans ont passé. Pourquoi tant de temps?
Je ne sais pas moi-même. Après la sortie du Troisième Mensonge, je n'ai rien écrit pendant deux ans. Tout ce que je sais, c'est que je n'arrivais pas à écrire, je n'arrivais pas à me détacher des jumeaux. J'avais l'impression que tout avait été dit, qu'il n'y avait plus de thème à développer. Parallèlement, je répondais beaucoup aux sollicitations, aux lettres de lecteurs. J'étais prise dans l'engrenage. Le problème est résolu maintenant, puisque je ne réponds plus aux lettres.
Qu'est-ce qui vous a donc poussée à écrire Hier?
Quand nous sommes arrivés en Suisse en 1956, je voulais parler de la vie des réfugiés, de mes compatriotes, de la souffrance des Hongrois en exil, des suicides, du travail à l'usine. Tout ce que j'ai vécu finalement. L'histoire d'amour, qui est aussi véridique, est arrivée bien plus tard. Au départ du Troisième Mensonge, c'était donc la vie du jumeau à l'étranger que je voulais décrire, mais la Petite ville de mon enfance m'obsédait toujours. J'ai donc arrêté.
Il y a une continuité évidente entre la trilogie des jumeaux et Hier. Les mêmes thèmes reviennent inlassablement: la séparation, la duplicité, l'écriture comme exutoire, l'attrait du désir incestueux. On peut dire aussi que le décor se rétrécit. De l'Europe déchirée, à la Petite ville, puis la famille dans vos trois premiers romans, on passe avec Hier à l'individu. Quel est le sens de cette démarche?
Il n'y a pas de volonté quelle qu'elle soit. Les choses viennent comme ça. Les idées s'imposent d'elles-mêmes.
S'il n'y a pas de volonté, il y a bien un plan d'écriture, une architecture qui sous-tend l'ensemble?
Non. Ma méthode d'écriture est très simple. J'écris n'importe quoi le soir à la main sans me soucier de l'orthographe, sans me soucier de l'issue. Je pense à des histoires, des dialogues que je jette sur mon cahier. Et ensuite quand il y a trop de désordre, je me mets devant ma machine à écrire et j'ordonne. Je fais une sorte de collage, de montage, car il y a des scènes qui se répètent souvent quatre ou cinq fois.
Vous jetez donc beaucoup?
Enormément. Dans Hier, j'ai enlevé un long passage où le narrateur, lors de son hospitalisation, conversait avec un voisin de chambre, un vieillard qui préférait rester sur son lit pour éviter de marcher dans la ville. J'ai enlevé ce passage parce que ce n'était pas le thème. Du reste, ces extraits enlevés sont conservés, ils peuvent servir à nourrir d'autres livres. Par exemple, les courts textes un peu poétiques qu'écrit le narrateur et qui s'intercalent dans le déroulé de Hier, ont été rédigés il y a une trentaine d'années.
Tous vos textes portent la mention roman. La mention récit serait peut-être plus juste.
Je ne sais pas. Parce qu'il y a une part d'autobiographie? Evidemment. Je suis incapable d'écrire sur quelque chose qui ne me touche pas directement. Un journal allemand m'a passé commande une fois d'un texte sur le cinéma, pour que je donne mes impressions. Je n'ai pas pu. Je n'ai pas d'idée du tout. Quand j'écris, je réfléchis très peu. La matière est là, disponible. Je ne pourrais jamais, par exemple, écrire des critiques littéraires.
Justement, cette matière disponible, c'est la souffrance de la séparation à votre enfance, à votre pays, à votre langue. N'éprouvez-vous pas la peur d'avoir tout dit, de vous répéter?
Bien sûr. C'est pour cette raison que je change à chaque livre de pronom personnel. "Nous" pour Le Grand Cahier, "il" pour La Preuve, "je" dans Le Troisième Mensonge. Je ne veux pas me copier. Mais ce qui est sûr, c'est que j'ai trouvé mon style, et je ne le changerai pas.
Une phrase semble déterminante pour comprendre la part du vécu dans vos romans. Vous dites dans Le Troisième mensonge : "J'essaie d'écrire des histoires vraies mais, à un moment donné, l'histoire devient insupportable par sa vérité même, alors je suis obligé de la changer (...) Alors, j'embellis tout." Vous avez vraiment l'impression de tout embellir?
Oui, car la réalité est encore pire. J'ai voulu montrer que Le Grand Cahier était un mensonge. Lucas n'a pas vécu chez grand-mère avec son frère jumeau. L'embellissement, c'était refuser de décrire cette solitude, en inventant une vie à deux, dans laquelle la réalisation de soi était possible.
Quelques lignes plus loin, vous écrivez : "Un livre ne peut être aussi triste qu'une vie". Vous ne pensez pas que la tristesse ou la douleur vient de ce que nous avons les mots pour la décrire?
Non (silence). Avec les mots, on n'arrive pas à la hauteur de ce qu'on vit. Il n'y a pas assez de mots dans le vocabulaire pour décrire la douleur. Cela ne change rien de dire par exemple: la vie est d'une inutilité... Quand on écrit ça, on n'a pas tout dit. Cela continue. La vie est trop longue.
Justement, quand vous dites : "... la vie est d'une inutilité totale, elle est non-sens, aberration, souffrance infinie, l'invention d'un Non-Dieu dont la méchanceté dépasse l'entendement", vous vous sentez soulagée?
(Silence)
Cette phrase est tirée de mon journal que je tiens quotidiennement (nouveau silence. Agota Kristof se lève, elle part dans sa chambre et revient radieuse avec un bout de papier. Dessus une citation de Thomas Bernhard, tirée d'Amras : "La vie... n'est qu'un malheur, une infamie, une période d'épouvante.") C'est drôle, non?
Le maître autrichien est pour vous une référence?
Bien sûr. Ses textes déploient un tel humour. Terrible. Le premier livre que j'ai lu de lui, c'était Oui. En fait, c'était non à la mort! (rires)
Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'humour est chez vous plutôt peu présent. Pourtant, c'est une façon d'exprimer la douleur.
Dans Le Grand Cahier, il y a beaucoup d'humour. Surtout quand je l'ai lu en hongrois. Les enfants disent les choses avec tellement de calme, de simplicité. Cela peut faire rire. Sur le même plan, dans Hier, la naïveté du garçon face à son amour prête à rire. Mais c'est vrai, d'une manière générale, mes pièces de théâtre sont davantage humoristiques. Peut-être parce que je les concevais comme un jeu. A cette époque, la vie m'intéressait plus que l'écriture.
Dans vos romans, vous recourez également beaucoup aux dialogues. Est-ce la pratique justement de l'écriture des pièces de théâtre ou la volonté de s'effacer, de se dégager du lieu de la parole?
Tout simplement parce que je n'aime pas les descriptions. C'est terriblement ennuyeux. Dans mes lectures, je saute ces pages en général. Cela n'a aucune importance de savoir la couleur d'une robe ou les tons d'un paysage.
Tout comme la psychologie.
Cela m'ennuie. La lecture du Rouge et le noir m'a profondément agacée.
Et pourquoi être si suspecte vis-à-vis des sentiments?
Parce que le sentimentalisme -tendance inévitable- me dégoûte. On peut montrer avec d'autres mots les sentiments sans les dire. Par exemple, dans Le Grand Cahier, les jumeaux, au lieu de dire "nous aimons notre mère" portaient sa photo dans la poche de leur veste.
Revenons à des thèmes qui vous sont chers. La duplicité, le mensonge. Ce n'est pas simplement pour travestir la réalité?
ça m'obsède, mais je ne sais pas pourquoi.
Pour vous, le mensonge serait-il moral. Il aiderait à écrire?
Je ne suis pas une menteuse dans la vie (silence). Je ne sais pas pourquoi j'écris ces choses-là.
Et l'attrait du désir incestueux?
J'ai toujours aimé mon frère aîné. Je trouvais que c'était l'homme idéal. Jusqu'à mon premier mariage, et encore quelque temps après, j'étais amoureuse de lui. C'est peut-être une explication.
L'écriture présente dans vos romans une dimension presque sacerdotale, obsessionnelle, sans qu'elle apporte le salut à vos personnages.
(Long silence)
L'écriture m'empêche de vivre. Je ne vis pas en dehors de l'écriture. J'ai toujours un empêchement de vivre, car mes pensées sont toujours tournées vers l'écriture.
L'écriture pourrait être une sorte de psychanalyse.
Pas du tout. L'écriture n'est pas une thérapie. Au contraire, j'ai souffert encore plus d'écrire ce livre. L'écriture ne m'aide pas. C'est presque suicidaire. Ecrire, c'est la chose la plus difficile au monde. Et pourtant, c'est la seule chose qui m'intéresse. Et pourtant, elle me rend malade. Je suis convaincue que ma femme de ménage est plus heureuse que moi. Elle chante en travaillant. Sans écrire, je me sentirais complètement inutile. Ce serait un échec total. On dirait : "Elle a écrit quatre romans, et c'est fini."
L'écriture n'est donc jamais plaisir?
Seulement quand je me mets devant mon petit cahier et que j'écris n'importe quoi.
Dans Hier, vous écrivez : "C'est en devenant rien du tout qu'on peut devenir écrivain." Que voulez-vous dire?
J'ai vraiment tout laissé tomber pour me consacrer à l'écriture. Il n'y a que ça qui m'intéressait. Quand je me suis mariée en Hongrie, j'aurais dû aller en faculté. Quand je suis arrivée en Suisse, j'aurais dû exiger de mon mari que je fasse des études, et non lui.
Quand je rentre à pied du centre-ville, je rencontre souvent un écrivain suisse dont les livres ne se vendent pas. Il a une quarantaine d'années. Le matin, il travaille aux espaces verts pour le compte de la ville. L'après-midi, il écrit. Il est très pauvre, très mal habillé, il est très laid, mais il sifflotte et est très heureux. Il est tout à fait d'accord avec cette phrase.
A votre avis, comment sont reçus vos livres par le lecteur?
Je ne sais pas trop. Pour moi, la littérature reste un témoin. Un point c'est tout. En Hongrie, on a vu le résultat lorsque les écrivains s'engageaient pour une cause. Un livre, c'est chaque fois une vie différente, c'est un voyage. En Suisse, on me lit beaucoup dans les écoles. Les enfants n'ont pas connu la guerre, et par mes livres, ils découvrent qu'il existe d'autres vies que celles protégées qu'ils connaissent.
Aujourd'hui, vos romans sont traduits dans plus de vingt langues. Pour quelqu'un qui a consacré sa vie à l'écriture et dont le premier roman a été publié à l'âge de 51 ans, c'est une singulière consécration. Quel mot employeriez-vous pour traduire cette consécration?
Une revanche sur ma triste vie de ménagère et d'ouvrière. Profes-sionnellement, je n'ai rien réussi. La seule bonne chose de faite -à part mes livres- ce sont mes enfants.
Vous vivez ici sans trop vous préoccuper de ce qui se passe à l'extérieur. On ne vous sent pas intéressée par grand-chose. Y a-t-il quelque chose qui vous impressionne?
(Elle réfléchit) Les gens qui s'occupent des pauvres. J'ai beaucoup de respect pour des personnes comme l'abbé Pierre ou Mère Térésa. Plus généralement, les gens qui se dévouent, qui se consacrent à une cause.
Et la vôtre, ce serait laquelle?
La cause des enfants. Car j'aime les enfants.

Le Troisième Mensonge de Agota Kristof

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Philippe Savary

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos