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Les articles       

Brecht et Cie
de
Michel Deutsch
Editeur
36.59 €


Article paru dans le N° 012
juin-août 1995

par Maïa Bouteillet

*

    Brecht et Cie

Deux titres de Michel Deutsch sortent en librairie, mais cet homme de théâtre et de plume, engage depuis toujours, préfère réagir au Brecht et Cie de Fuegi. Vraie colère.

Auteur, dramaturge, metteur en scène, poète, essayiste... Difficile, en quelques substantifs, de faire le tour d'un homme dont la carrière s'inscrit déjà dans l'histoire du théâtre français. Pétri de littérature allemande et amateur de polars américains, Michel Deutsch poursuit -en plus de 20 ans et près de 30 textes- une exploration passionnelle et attentive de la langue. Des années TNS (Théâtre National de Strasbourg) aux côtés de Jean-Pierre Vincent, de l'aventure du Théâtre du Quotidien (mouvement des années 70) traversée avec Jean-Paul Wenzel, de sa longue complicité avec le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe, l'écrivain conserve la même urgence critique.
L'ironie au coin des lèvres, un rien universitaire, Michel Deutsch laisse volontiers la timidité pour la mauvaise humeur quand on évoque la récente polémique autour de Brecht, suscitée par le professeur de Lettres américain John Fuegi auteur d'une biographie très contestée, Brecht et Cie dont la traduction paraît chez Fayard.

L'une des thèses du biographe repose sur l'éternelle question des droits d'auteur. D'après son livre, l'oeuvre de Brecht serait avant tout celle de ses maîtresses...
Que Brecht doive quelque chose à Elisabeth Hauptmann, Margarete Steffin et Ruth Berlau, tant mieux ! Le travail théâtral est un travail collectif. C'est vrai que l'écriture d'une pièce fait partie du chantier théâtral et c'est vrai que, à la différence du roman et de la poésie en Occident aujourd'hui, le théâtre n'est pas un travail solipsistique. La communauté d'êtres parlants est mise en jeu dans le travail théâtral, or cela passe aussi par l'écriture. Il n'en reste pas moins qu'il y a un style Brecht, il suffit de lire sa poésie. Marcuse comme Adorno ou Bloch qui n'aimaient pas le théâtre de Brecht le considéraient comme un immense poète. L'oeuvre poétique de Brecht est absolument considérable dans la poésie allemande, plus précisément dans la dichtung , où toute la ressource éthymologique et synonymique de la langue est mise en jeu. Dans sa poésie, Brecht a récupéré un côté luthérien plein de paraboles et de proverbes de style biblique. Or son théâtre procède de la même eau, du point de vue de l'écriture, et je suis étonné que personne ne l'ait remarqué et surtout pas cet espèce de procureur général américain.
Il semblerait que Fuegi se complaise dans la détestation...

Faire une biographie aux Etats-Unis revient, la plupart du temps, à démolir le type sur lequel on écrit, naturellement tout le profit est pour le biographe.
Cette compulsion à vouloir déconstruire une chose jusqu'à la détruire me sidère. Il est vrai que la société démocratique n'a pas besoin de héros, néanmoins elle a besoin d'exemples. Et l'exemple pris dans la littérature me semble le moins dangereux dans la mesure où la littérature c'est toujours la liberté. Sans liberté, il n' y a pas de littérature. Donc, démolir un écrivain signifie d'une certaine manière s'en prendre à la liberté qui existe dans ses livres. Cela veut dire que les ressorts de la liberté au fond de l'écriture sont complètement pervers et qu'il faut nous en préserver, au nom de la lucidité. Si on élimine complètement la part de mystère, de hasard et d'improbable qui existe dans la vie d'une personne et, a fortiori, dans le rapport de la vie d'une personne à une oeuvre artistique, on casse quelque chose de fondamental dans l'oeuvre elle-même, et, je pense, dans le comportement démocratique.
Quel est votre héritage de Brecht? Que reste-il du bréchtisme aujourd'hui?

D'abord, il n'y a pas UN Brecht mais au moins deux. Dans les années 60, Louis Althusser a repris, à partir d'un concept de Bachelard, le principe de coupure epistémiologique qu'il a appliqué à Marx, distinguant le jeune Marx -des manuscrits de 44- du Marx de la maturité -du Capital, du matérialisme historique... De la même manière, on peut discerner un jeune Brecht du Brecht de la maturité. Le jeune -celui de Baal, de Dans la jungle des villes, de Tambours dans la nuit- est un Brecht anarchiste, barbare, iconoclaste et complètement actuel. C'est à partir de Homme pour homme que se produit la bascule. En France, c'est Vincent et Jourdheuil, dans les années 70, qui ont redécouvert le jeune Brecht en montant La Noce chez les petits bourgeois. Après l'énorme succès de L'Opéra de quat'sous, Brecht -qui est devenu une véritable star- sort du théâtre professionnel, lit les classiques du marxisme-léninisme et va travailler avec des chorales ouvrières, etc, dans des structures marginales. C'est l'époque des pièces didactiques. Et c'est une période de rupture qui, à mon sens, est fondamentale car elle interroge de manière absolument radicale le théâtre depuis la tragédie grecque. Aussi bien sur le plan de l'écriture elle-même que du point de vue de la pensée du théâtre. Encore faudrait-il analyser la rupture opérée par Beckett qui emmène le discible dans ses limites extrêmes. Beckett se situe au niveau de la panne du langage alors que Brecht s'intéresse prioritairement à l'être en société. Et tout le travail que je poursuis depuis quelques années procède de cette question-là. C'est au fond la question du tragique et du maintien au théâtre de la question de l'Histoire et de la politique, et c'est précisément ce qui m'intéresse. Le théâtre de Brecht est un théâtre de la décision.

Lumières (I)
avec J.-C. Bailly, G.
Lavaudant et
J.-F. Duroure
Bourgois éditeur
89 pages, 80 FF

La Négresse bonheur
L'Arche
78 pages, 65 FF

 Brecht et Cie de Michel Deutsch

 

 

 

 

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Maïa Bouteillet

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