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Les articles       

Le Pêcheur d'eau
de
Guy Goffette

12.50 €


Article paru dans le N° 011
mars-mai 1995

par Dominique Sampiero

*

   Le Pêcheur d'eau

Après le succès de La Vie promise et le prix Mallarmé récompensant Eloge pour une cuisine de province, Guy Goffette affirme une poésie d'acide et de blues. Le Pêcheur d'eau sort chez Gallimard.

Sous son chapeau de feutre noir, mais sans feu de bois, sans veillée de flamenco autour des roulottes, un gitan qui aurait égorgé père et mère dans un rêve en voulant les serrer contre lui, Guy Goffette est l'incendiaire de sa propre vie: il pille, saccage, allume des brasiers pour les éteindre ensuite. Un chien. Guy Goffette est un chien en poésie - Supervielle, Jammes, Claudel lui caressent la tête - mais un chien de route, un Braque bleu des Ardennes, un voyou, un fugueur. Il court droit devant pour se perdre et rentrer au livre plein de morsures et de tiques, brisé de fatigue, éreinté. Goffette fait sa niche dans les loques du poème. Sa poésie est ce halètement sublime, ce sursaut.

Dans votre enfance quel a été le contact avec l'écriture?
J'ai commencé par regarder, je suis quelqu'un du regard, ma poésie est très visuelle, avec des couleurs, des matières. J'ai vécu quelques années à Paris en faisant des caricatures, en croquant le portrait des gens. J'ai été renvoyé de tous les collèges. Vers douze ou treize ans, je me suis replié sur moi-même, en pension où l'on m'a mis pendant neuf ans. Je tenais des carnets, une sorte de journal intime, avec de très mauvais poèmes, tristes, des dessins aussi. J'ai lu des milliers de poèmes. C'est impossible d'écrire sans avoir lu. On vit sur les autres comme des parasites, des pilleurs de langue.
J'étais un enfant timide, renfermé. Je jouais seul au fond du jardin. J'imaginais que je voyais la mer. J'étais l'aîné de famille et j'ai souffert d'un père sévère, catholique. Mon père n'était pas alcoolique, ce n'était pas une violence comme ça. Mais il était nerveux, angoissé. C'était quelqu'un qui s'excusait. Quand je faisais des bêtises, il retirait sa casquette, et la roulait entre ses doigts, pour demander pardon à ma place. Un jour, son père lui a fait décrocher un tableau dans la maison, parce que le sujet, une gitane, avait les épaules légèrement dénudées. Il a obéi sans broncher.
Votre premier manuscrit important?

C'est Quotidien rouge, j'avais signé Guy-Marc Allier, quelques autres textes qui se sont perdus dans des revues sous ce pseudonyme. Ce premier livre a été écrit en mai 68 et m'a valu un renvoi de l'école des Frères où j'enseignais... mais je ne cherchais pas la tranquillité, je voulais la passion. La sérénité est une antichambre de la mort.
C'était un texte engagé?

Un peu dans la mouvance d'Eluard, d'Aragon, une sorte d'écriture surréaliste dans un vers classique...mais ça n'avait rien à voir avec l'engagement communiste. Cela signifiait plutôt s'engager avec les tripes, à fond. J'ai eu un article important dans Le Drapeau rouge. Je ne savais pas que les Frères lisaient ce journal (rires)... A 22 ans, j'ai dirigé une revue alors que j'étais au service militaire, antimilitariste, anti hommes de lettres, anti tout... on a fait sept numéros. C'est l'époque où j'ai rencontré Achille Chavée à qui j'ai consacré un numéro. J'étais engagé très à gauche, contre mon père, contre tout ce qu'il représentait.
Cet engagement n'existe plus aujourd'hui dans votre écriture?

Dans mes textes, très peu, mais dans ma vie, ça n'a pas changé. Dans la mesure où l'on écrit on est toujours engagé. En désignant comme auteur de prédilection Jammes, Claudel, Supervielle, je vais à l'encontre du consensus tiède qui les entoure. Je m'attache toujours à des poètes proches d'une terre. Supervielle, c'est la pampa et l'exil. Claudel, c'est le consul en voyage dans tous les pays du monde (ce que j'ai toujours rêvé) et en même temps un paysan qui manie cette langue de son enfance...
Votre passion est comme une dévoration du monde?

S'enfoncer, marcher dans la boue, fouiller comme un cochon, dans les mots, dans la vie, il y a toujours ce besoin de poids, de matières, de glaise. J'emploie les mots de tous les jours et ce ne sont jamais les mêmes. Ce sont les mots de ma tribu, des mots simples, pauvres, de la campagne. Je ne suis pas de la ville, je ne le serai jamais. Quand j'écris je le fais comme ça : on est à table, et tout à coup, là, voilà... "le jour est si fragile à la corne du bois que je ne sais plus où ni comment ce matin poser mes yeux, ma voix, mon corps fragile mon corps d'argile..."
Ça part comme un coup de fusil... J'écris et je m'essouffle au bout de 13 vers. J'ai essayé d'en ajouter un quatorzième pour avoir un sonnet, mais c'est impossible, inutile. Sauf avec l'amour. C'est l'amour qui m'apporte le quatorzième vers.
Mais 13, c'est la lettre M, le chiffre de la mort, qu'est-ce qu'on tue en 13 vers?

Si on se laisse aller, si on se laisse porter, rien, on ne tue rien. Le premier vers de la vie promise, c'est le jour où je me suis dit "vivre est autre chose" et j'ai porté ça pendant six mois. Six mois pendant lesquels je n'ai pas pu écrire un seul vers, ajouter une seule ligne à ça. C'est pourtant un vers banal, que tout le monde pense, comme une parole de paysan "Bah, c'est la vie!" Mais en le disant justement, c'est pas ça la vie. Eux s'y résignent, moi pas. Je suis un paysan qui ne se résigne jamais.
Entre
La Vie promise et Le Pêcheur d'eau se révèle une sorte d'impossibilité à atteindre, à étreindre?
J'ai toujours les mains vides. Je suis constamment dépossédé. J'étreins. Mais je n'étreins que des ombres. La Vie promise, c'était ceci: quand nous sommes enfants nous voyons un jour la vie. L'enfant n'a pas d'histoire et il a devant lui l'éternité. Et dans l'éternité il n'y a pas de temps. Je vivais dans les arbres, dans le bonheur, la vie promise était là. Je suivais les loups, les traces de renard. Je n'étais plus cette boule de feu et de nerfs qui me rongeait. Avec l'amour, j'ai cru retrouver ça. Mais comme je me laisse conduire par la vie, tout m'échappe. On a l'impression d'avoir perdu le paradis. Et on ne sait pas où se trouve ce paradis. Personne ne se souvient de ça. D'où il vient, d'où il est, qui il est. Qu'est-ce qu'on sait, on ne sait rien. Reconnaissons-le.
Vous étreignez des ombres mais vous ne renoncez pas à la femme?

La femme est la promesse qui ne sera jamais tenue. Elle ouvre sur quelque chose d'immense qu'elle-même ne peut donner. Elle ne peut qu'ouvrir. Elle est une porte vers la possession d'une immensité. Peut-être d'une éternité. Quand j'étais enfant on me répétait que je n'étais rien, que je ne valais rien. Et je pense encore la même chose aujourd'hui. Les livres, la réussite littéraire, c'est de l'illusion. Et il n'y a rien à dire. En fait, il n'y a rien à dire, il y a à vivre. C'est parce que nous vivons mal que nous écrivons. Je suis un homme de désir, toucher enfin les choses, le beau, le vrai, dans une sorte de rage, et je n'y arrive pas. Je n'ai rien, je n'attrape rien, rien que de l'eau et des reflets. J'ai tout et tout me manque.

* Guy Goffette est né en 1947. Il vit en Lorraine belge. Animateur de la revue de poésie Triangle (1980-1987), il dirige depuis 1984 les Cahiers de l'Appren-typographe, entièrement imprimé par lui-même, sur une vieille presse, dans sa cave. Poète, il a publié principalement Solo d'ombres (Ipomée-1983), Le Relèvement d'Icare (en collaboration avec Yves Bergeret, La louve-1987), Éloge pour une cuisine de province (Champ Vallon-1988) et La Vie promise (Gallimard 1991).

Le  Pêcheur d'eau de Guy Goffette

 

 

 

 

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Dominique Sampiero

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