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Les articles       

Berlin, fin du monde
de
Lothar Trolle
Gallimard
7.32 €


Article paru dans le N° 022
janvier-mars 1998

par L.C.

*

    Berlin, fin du monde

Deux pièces écrites à vingt ans d'intervalle permettent de découvrir Lothar Trolle, un auteur de l'ex-RDA. Quand le poème est une échappatoire.

Mademoiselle A. est caissière de supermarché, c'est une femme plurielle, pouvant être jouée par plusieurs actrices, "une femme en désordre" selon Michel Raskine qui a mis ce texte en scène cet été au festival d'Avignon. Une voix décrit minutieusement le quotidien de "cet ange en blouse verte/bleue/rouge". Comme des didascalies ou le point de vue d'un metteur en scène dirigeant toutes les demoiselles lorsqu'elles se transforment, le temps d'une pause, en comédiennes. En effet, ces 81 Minutes de mademoiselle A. sont celles qu'elle vole à son travail pour rêver.
Pour Lothar Trolle : "le capital culturel est la propriété de tous. Les mots appartiennent à ceux qui les prononcent". Du coup, chaque mademoiselle A., dans le "vestiaire/foyer du personnel", se retrouve face à un miroir et passe au travers comme dans un songe. Elle prononce alors des phrases empruntées à des "classiques", Jean-Luc Godard par exemple : "- Tu vois mes pieds? - Oui, je les vois. - Tu les trouves jolis? - Oui, très.- Et mes chevilles, tu les aimes?...". Ou bien elle se met à jouer à "Moi, si j'avais été le roi Lear....". Lothar Trolle emprunte également des situations à la mythologie grecque. Un des plus beaux rêves représente mademoiselle A. partagée entre sa conversation avec une cliente et la scène où Zeus se transforme en cygne pour séduire Léda, notre caissière s'attribuant bien sûr le rôle de Léda. Pour Lothar Trolle, le poème semble la seule échappatoire dans un monde déshumanisé. Comme il le glisse en exergue de son texte : "Le théâtre ne survivra que s'il demeure nécessaire, rien qu'à cause de la langue. Comme, dans la société, on ne dialogue plus, la langue se développe comme pur produit de haute technologie portée par les médias. Le résultat, c'est le mutisme. Ma pièce est aussi une proposition pour ne pas se laisser prendre la langue. J'utilise des histoires comme celle du déluge pour réapprendre à dialoguer et à rêver." La langue de Lothar Trolle est jubilatoire, déroutante, on ne sait pas qui parle, il n'y a pas de dialogue; une parole à tiroirs, un dédale. Le rêve prend toute son ampleur à la fin de ce texte très court (une vingtaine de pages). L'histoire de Noé se mêle alors à celle d'Ulysse, les sirènes et les anges peuplant le déluge. Une fin comme un éclat de rire, surprenante.
Le second texte a été écrit vingt ans plus tôt, en 1974. Lothar Trolle situe la pièce à Berlin au printemps 1945. Cinq tableaux courts, très rythmés forment une satire contre l'absurdité de la guerre. Le squelette d'un père court après sa femme et sa fille qui viennent de le dévorer, un jeune hitlérien n'arrivant pas à se suicider déclare : "Qu'à cela ne tienne, ouvrez moi les yeux, qu'à cela ne tienne, faites de moi un autre homme. Je veux regretter, je veux avoir des remords, je veux devenir vieux, mais qui me dira à présent : pour quoi faire!"
L'univers de Lothar Trolle ne ressemble à rien de connu. Le lecteur a la sensation rare d'être le découvreur d'une écriture dramatique en marge des publications habituelles. On attend impatiemment d'autres traductions de cet écrivain.

Lothar Trolle
Les 81 minutes de
mademoiselle A.
et
Berlin, fin du monde

Traduits de l'allemand
par Michel Bataillon, Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil

Éditions Théâtrales
45 pages, 48 FF

 Berlin, fin du monde de Lothar Trolle

 

 

 

 

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