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Les articles       

Cyrille et Méthode
de
Jean Rolin
Gallimard
12.20 €


Article paru dans le N° 009
octobre-novembre 1994

par Thierry Guichard

*

    Cyrille et Méthode

Deux livres de Jean Rolin, deux visages très différents d'une même oeuvre. Souvenirs intimes ou invention, l'écriture révèle et fixe notre contemporain.

Il n'y a rien de plus facile que de rater la parodie de notre monde. Tisser des ficelles grosses comme des calembours d'animateurs de télévision, faire des clins d'oeil à se claquer les zygomatiques, appuyer chaque allusion d'une grosse bourrade à vous défoncer les côtes, c'est généralement la méthode employée par bon nombre d'écrivailleurs en manque de bistrot du commerce pour philosopher sur le monde. On craint donc le pire à la lecture des premières pages de Cyrille et Méthode, le nouveau roman de Jean Rolin - l'auteur notamment de La Ligne de front (Quai Voltaire) et La Frontière belge (J.
C. Lattès). Installer l'action du roman dans une "Principauté de Marsagne" où vit une princesse et que baigne la mer Pyréenne, voilà qui pour le moins n'annonce pas le meilleur. Certes, connaissant le talent du bonhomme, le soupçon est permis d'autant plus qu'il n'est pas banal de commencer un roman par "Pour finir...". Restons un moment sur la première page pour s'installer bien commodément dans la suspicion : lorsque notre narrateur nous raconte l'étrange mort "du père", scaphandrier échoué au fond de l'eau, prend-il au moins le soin de préciser "si tout ce qui concerne les circonstance du fond (...) m'est demeuré obscur, je conserve un souvenir étonnament clair des événements qui se déroulèrent en surface". Autrement dit, vous allez vous régaler du récit de ce qui s'est passé à la superficie, mais pour la profondeur, bernique! Et les amateurs de Boris Vian se souviendront peut-être de L'Automne à Pékin où le souterrain finit par engloutir la surface (la figure du grand Boris plane sur certains jeux de mots : "Tom fumait, le plus souvent sans piper mot" lequel Tom s'appelle Jojo et est muet quand il n'est pas trop bavard!). Maintenant ceux qui veulent lire Cyrille et Méthode à la surface du récit, grand bien leur fasse. Les autres, les déchiffreurs, auront tout intérêt à apprendre l'apnée avant de plonger dans le sillage d'un roman qui nous mène allègrement en bateau.
Pour les premiers, le roman sera à ranger du côté des romans noirs (mafia, meurtre), roses (la princesse et l'amour), de science-fiction, de géopolitique, drôles, kafkaïens (machinations), à messages, etc. Pour les seconds, le rayon "casse-tête" chinois est à conseiller. Résumons : comprenant qu'à la suite de la mort du père, le narrateur a tout intérêt à faire un faux témoignage compromettant la personne que les policiers souhaitent épingler, notre héros va se retrouver confronté au machiavélisme d'un journaliste, à la merci d'un commissaire, sous le charme d'une serveuse, sous la menace de tueurs, à la frontière de l'ouest et de l'est, acculé à la faim, etc.
Jean Rolin manie la rhétorique avec le bonheur d'un maître bourreau. Ses tortures sont raffinées. La pléthore d'indications, de détails conduit systématiquement à l'épaississement du mystère. La disparition du sens vient de là, non pas de la censure, mais de la prolifération d'informations, toutes dictées en fonction d'un objectif à atteindre dans la conscience de l'autre. La société construit des miroirs aux alouettes - certains avec télécommande - qui, par leur multiplication, en sont venus à se refléter eux-mêmes.
Face à ce roman de la surcharge, Joséphine trace une ligne pure, claire dont le trait servira à dresser la silhouette de l'aimée disparue "si légère, et comme embarrassée de cette légèreté". Ancrées dans une réalité pregnante, ces notes que l'écrivain reproduit "comme si quelqu'un qui ne l'a pas connue, qui ne l'a pas perdue, pouvait en les lisant être transi d'amour pour Joséphine" se donnent pour ce qu'elles sont : un acte d'amour.

Cyrille et Méthode
et Joséphine
Jean Rolin

Gallimard
151 et 92 pages, 80 et 70 FF

 Cyrille et Méthode de Jean Rolin

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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