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Les articles       

Cancer
de
Mehdi Belhaj Kacem
Tristram
15.24 €


Article paru dans le N° 009
octobre-novembre 1994

par Thierry Guichard

*

    Cancer

En un été et deux romans, Medhi Belhaj Kacem s'est construit une oeuvre qui devrait compter dans ce siècle. Maniant la langue française comme peu savent le faire, MBK inocule son virus dans la littérature molle.

L'arrivée du premier roman de Medhi Belhaj Kacem, au début de l'été, s'accompagnait d'une évidence rarissime : celle d'avoir là un très grand écrivain. Si Cancer (cf MdA N°8) est le roman du sortir de l'adolescence, 1993 qui paraît aujourd'hui poursuit chronologiquement l'expérience intérieure du dénommé Kacem. On le retrouve S.D.F., rongé par la faim. "De la tête aux pieds j'étais proprement éperonné par les piques de cette machine à coudre bien rodée, incorporée(.
.)". Rejettant le compromis au rang des valeurs obsolètes, l'auteur-narrateur-sujet se dissèque, se dépiaute avec la conscience d'un explorateur de l'organique. 1993 est un fruit bien plus mûr que Cancer, plus porté sur la réflexion, le propos que sur l'action, le récit. (On a même droit à une alléchante recette du coq au vin). La violence avec laquelle le narrateur rejette les autres, ses contemporains, lui rend possible, en conséquence, une introspection qui n'épargne rien. Violent M.B.K.? Jugez plutôt ; à propos de ceux qui prennent le train pour aller travailler : "Leurs gueules d'étron comme imprégnés de jus de rectum rouge, leurs relents d'anus aliacé qui tournoient vautours au-dessus de la tête innocente...", ou sur la religion "Quand je clochardise et que je ne trouve pas d'endroit où chier, je chie sur le coran. La croix me sert à baratter ma fiente. Le Christ suce Mohamed, Mohamed suce le Christ...". Violente, paranoïaque, mégalomaniaque ("Certes, je suis l'élite de ce présent, son avant-garde certaine. Prenant seul les devants, il est normal que je me considère un peu au-dessus d'eux."), l'écriture de Medhi Belhaj Kacem est tout cela sans jamais prendre la pose, sans cabotinage. Elle fait table rase des discours compassés, elle remet les mots à leur place véritable, tel un virus elle perfore les défenses immunitaires du lecteur ("Si la personne qui tient ces pages entre ses mains s'interrogeait sur l'usage qu'elle fait de sa vie, je ne donnerais pas cher de sa peau.") pour atteindre, ténia de nos vies, les fondements de l'existence.
D'une enfance passée en Tunisie, le pays du père où il apprend le sentiment du rejet, Medhi Belhaj Kacem a ramené son goût pour le langage ordurier à la fois bestial et raffiné entendu là-bas. Son retour en France (parti à 6 mois, il revient à 13 ans) provoque un intérêt particulier pour la langue française qu'il a apprise avec sa mère et en lisant des B.D.. Nous l'avons rencontré dans un bar parisien, dans ce sixième arrondissement que le MBK de ses romans semble hanter. A 21 ans, Medhi Belhaj Kacem a gardé l'apparence d'un adolescent frêle, au regard clair, à la silhouette fragile.

Medhi Belhaj Kacem, vos deux premiers romans sont d'une violence inouïe. Vous avez choisi la provocation comme stratégie littéraire?
Non, il n'y a pas de provocation chez moi. J'écris les choses comme elles sont. Si les gens ressentent une provocation, c'est qu'ils sont coupés de la réalité, et c'est le cas du milieu littéraire. Cancer, je l'ai écrit dans un tel état d'urgence qu'il ne pouvait y avoir de provocation. Mais si parler honnêtement c'est de la provocation, alors peut-être...
On est tellement habitué à une littérature de vieillard qui claque du dentier, une littérature morte-née...
Vous faites l'apologie de la violence, vous écrivez notamment "Un vandale prouve par la pratique qu'il pense son existence", vous encensez les casseurs, mais franchement, vous croyez que ceux qui jettent des pavés sur les vitrines vont vous lire?
Les casseurs ne pourront pas me lire, c'est le gros problème. Mais je pourrais inciter les gens qui me lisent à faire cause commune avec les casseurs.
En vous choisissant comme sujet de vos livres, ne jouez-vous pas le jeu de cette littérature du nombril, qui tout de même semble assez stérile?

Pour moi un corps humain ou une explosion nucléaire c'est la même chose. Je suis très relativiste. Je parle de moi parce que je parle de ce qui m'est le plus proche. Ma démarche consiste à prendre un corps comme cobaye, le mien, pour atteindre à l'universel. Il faut toujours aller plus loin. Il faut de plus en plus resserrer l'angle de vue et disséquer chaque chose en allant vers le plus petit.
Ne seriez-vous pas une sorte de Sisyphe?

Non. parce que ce n'est pas le même parcours que je fais. Il faut toujours avancer, repousser les frontières. J'espère que ce que j'écris provoque des choses intéressantes. La littérature doit changer la vie. Physiquement.
Vous attendez des réactions de vos lecteurs?

Ah oui. J'en ai déjà pas mal. Il y a plus d'amour chez moi vis-à-vis du lecteur que chez beaucoup d'écrivains. Je suis très soucieux du lecteur. L'écriture est un acte sexuel (actes qui ne manquent pas dans 1993, N.D.L.R.), ce n'est pas une masturbation intellectuelle. Ecrire et être publié, c'est faire acte d'amour.
Vous ne donnez pourtant pas l'impression de rechercher l'amour?

Le lecteur n'est pas cajolé mais un lecteur attentif à ce que j'écris sait tout de suite que nous sommes dans un acte d'amour.
Je rêve presque d'une sorte de trafic d'organes, entre le lecteur et moi, qu'on s'interpénètre. Mon travail c'est ça : abattre des cloisons pour atteindre une plus grande proximité.
Comment vous situez-vous dans le paysage littéraire d'aujourd'hui?

Les autres livres vont disparaître. Les meilleurs romans qui paraissent de nos jours peuvent au mieux apporter un bon moment, mais le livre sera vite oublié. 1993 et Cancer resteront.
C'est très prétentieux ce que vous dites...

Non, ce n'est pas prétentieux. je ne cherche pas à apparaître comme un modèle de prétention. Mais c'est vrai, c'est comme ça. Je feuillette beaucoup les livres en librairies. Des dizaines de livres sans intérêt dont on parle. J'ai ressenti une émotion pour l'oeuvre de Pierre Michon. J'aime bien aussi Maurice Roche, mais à part ça, je ressens un tel désert. Si, il y a quelques vieilles badernes comme Julien Gracq que j'aime beaucoup aussi.

Cancer et 1993 Editions Tristram
(Larroque/Castin 32 810 Auch)
232 p., 100 FF et 136 p., 90 FF

 Cancer de Mehdi Belhaj Kacem

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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