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Les articles       

La Conscience démonique
de
Charles Duits
Bois d'Orion (Le)
20.58 €


Article paru dans le N° 008
juillet-août 1994

par Thierry Guichard

*

   La Conscience démonique

Encensé par Breton, ignoré de ses contemporains, Charles Duits a plongé dans les gouffres de la connaissance pour en ramener une lumière éblouissante. Dérangeante, son oeuvre redevient enfin disponible.

La révélation Duits

Le Peyotl a donné un but à mon existence." C'est en 1956 que Charles Duits prend pour la première fois ces boutons de cactus qui permettent aux indiens du Mexique d'accéder à la conscience des dieux. Mais que l'on ne se méprenne pas; le poète était "voyant" avant l'absorption de toute substance. La longue note biographique qui ouvre le numéro de la revue Question de est explicite. Signée Christian Le Mellec, directeur des jeunes éditions Le Bois d'Orion, elle dresse le portrait troublant d'un des très grands poètes de ce siècle rejetté d'une société où seulement quelques uns surent l'entendre (A.Breton, J. Lindon, M. Nadeau...).
Charles Duits est né en octobre 1925, enfant unique d'une Américaine et d'un père d'origine juive espagnole. Fuyant les nazis pendant la guerre, la famille se réfugie aux Etats-Unis où, au riche collège d'Andover (que fréquentent alors Georges Bush et Jack Lemmon), Charles Duits, le Français, fera l'expérience du rejet. Ce qui ne l'empêche pas de pratiquer la télépathie et surtout l'hypnose. Ses premières rencontres, il les fait dans les librairies françaises de New-York : c'est Rimbaud et Lautréamont, ce sera ensuite la revue VVV fondée par David Hare et Lionel Abel et derrière laquelle se trouvent André Breton et Max Ernst. Le pape du surréalisme se trouve alors à New-York. Charles Duits lui écrit. André Breton est frappé par la qualité des textes de ce poète de 17 ans. Les deux hommes se rencontrent en décembre 42. "Je ne doute pas un instant que le message essentiel que j'aurai passé ma vraie vie à guetter, à saisir par bribes, que ce message passe actuellement par vous..." lui déclare Breton, "...il est impossible d'exprimer la surprise que j'éprouvais -la surprise, presque la frayeur- lorsque je compris que Breton me considérait spontanément comme son égal et donc comme celui des Olympiens." écrira Charles Duits. Son cheminement dans la vie sera ainsi semé de rencontres décisives, véritablement extraordinaires.
Ainsi, le 6 décembre 1948, en France, c'est une autre rencontre, plus improbable, irréelle, qui surprendra le poète. Rangeant des livres, il trouve un Evangile de sa mère, "mon regard tomba sur le passage de saint Jean où Jésus apparaît à Marie de Magdala sous les traits du jardinier.
Subitement, une flamme se jeta dans ces phrases -comme si une main inconnue avait, parmi ces feuilles jaunissantes, glissé un message personnel, urgent. L'immense fantôme du Temps se déchira. Je me tenais, avec Marie, au seuil du tombeau, et je pleurais...." (La Conscience démonique)
. La rencontre avec le Christ va conduire Duits à flirter jusqu'en 1956 avec le christiannisme sans toutefois se convertir. Mais, et notre esprit positiviste s'accroche à cette hypothèse, le poète n'était-il pas prêt à toute illumination, toute révélation, lui qui cherchait depuis l'enfance la connaissance cosmique? Insatisfait du monde visible tel qu'une conscience commune le perçoit, Duits n'a eu de cesse de vouloir franchir le miroir.
La découverte du Peyotl, apportée en 1956 par David Hare, va lui offrir un nouveau départ. En trois ans, Charles Duits en ingurgitera près de 100 fois. Non pas comme le fit Henri Michaux,dans une approche scientifique, mais bien pour se laisser emporter, s'abandonner au voyage vers "le Pays de l'éclairement". "Le peyotl me révélait le monde enfin réel, et réel parce que plein de sens, gorgé de sens comme un fruit l'est de saveur." Ce n'est pas hallucination mais vision. Pour Duits, le peyotl n'est pas un produit hallucinogène mais au contraire un "illimiteur de conscience", car écrit-il, "le peotl ne fait aucunement voir il supprime, provisoirement, une obstruction qui, ordinairement, empêche de voir". Ce que le peyotl apporte, c'est la confirmation que nous ne sommes pas au monde, que nous n'y avons pas accès que nous sommes les nullités dont parlent Gurdjieff. "La perception commune est anormale : voici le fait essentiel". Et plus loin "Je savais désormais que nous ne percevons, dans la vie ordinaire, que la surface des choses; que nous souffrons (...) d'une véritable atrophie de la sensibilité; que l'homme peut, dans certaines conditions, s'évader de la cellule où l'enferme l'inexplicable ensommeillement de ses facultés." (Le Pays de l'éclairement)
La lecture de Charles Duits est une illumination ou n'est rien. Ses phrases, d'une limpidité à laquelle se mêlent d'impossibles images poétiques, n'ont qu'un objectif : voir. Repoussant les limites de toute connaissance, Charles Duits se promène à la limite du mysticisme et de la folie, s'ouvrant au monde, se dépeçant de toutes les carapaces, de toutes les résistances. L'impression que laissent ses écrits est si forte qu'il faut se raisonner pour reprendre le cours de sa propre vie. Car enfin, ce qu'il y a là, dans ces pages d'une étonnante sérennité, c'est la négation même de toute notre culture occidentale, la négation de nos existences.
Le témoignage du Pays de l'éclairement, sous forme de confessions, se prolonge d'une réflexion incessante beaucoup plus révolutionnaire que la simple apologie de "l'illimiteur de conscience". Une des découvertes essentielles, mystique, c'est que l'être est le monde autant qu'il en fait partie, qu'il n'y a pas d'un côté l'homme et de l'autre l'univers, l'intérieur et l'extérieur. "Le peyotl unifiait le corps et le monde." Les deux titres qui viennent de paraître au Bois d'Orion nous entraînent vers cette expérience, cette découverte.
L'autre grande rencontre de sa vie de poète sera celle de la "seule femme vraiment noire". L'événement tel que nous le restitue Christian Le Mellec dans Question de est troublant. Il nécessite une foi absolue dans la parole de Duits. Un jour de 1978, le poète se met à sa table de travail avec le désir de plonger au plus profond de l'inconnu. Tout à coup il se met à écrire : "Je vais faire le portrait de la Suprême Négresse et lui permettre de s'exprimer librement depuis le commencement de l'Age des Ténèbres." Suivent alors des phrases que Duits écrit sous la dictée d'une voix qui s'adresse à lui, d'une "entité" forte et impérative. Le livre s'écrit pendant dix ans; des extraits paraissent dans quelques revues mais aucun éditeur ne le prend. Charles Duits renonce à la publication, il se tourne de plus en plus vers la peinture. Malade, refusant de se soigner, il meurt le 4 avril 1991.
Aujourd'hui C. Le Mellec, P. Dhainaut, M. Waldberg, I. Alechinsky, H. Verlomme, M. Camus, J. Abeille et D. Mallerin lui rendent hommage dans le numéro de Question de . Grâce à eux, grâce à Maurice Nadeau également, Charles Duits aujourd'hui est en librairie. Si Le Bois d'Orion annonce la parution prochaine du Journal, on aimerait pouvoir aussi trouver ses oeuvres érotiques publiées en 1970 et 1971 par Eric Losfeld. Charles Duits fait partie de ses rares écrivains dont la lecture peut bouleverser des vies entières. Il y a là peut-être, les vraies raisons du rejet dans lequel il a été longtemps tenu.
Thierry Guichard

Le Pays de l'éclairement
et La Conscience démonique
Le Bois d'Orion
212 pages, 105 FF
et 282 pages, 135 FF

Question de N°95
Albin Michel
174 pages, 98 FF

La  Conscience démonique de Charles Duits

 

 

 

 

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