Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Le Crime de Buzon
de
François Bon
Minuit (Éditions de)
10.37 €


Article paru dans le N° 003
avril-mai 1993

par

*

   Le Crime de Buzon

""cet espace là, ce déchirement, il me fallait le combler avec une parole"". L'importance de la parole dans ses romans vient peut-être de là.
Plus tard le père achète un garage plus grand, près de Ruffec en Charente. Le nouvel appartement donne sur la place du marché d'où chaque semaine la rumeur des affaires du canton montent jusqu'aux oreilles des enfants : parole populaire, parole de la terre. ""Cette expérience de la parole aussi est restée très importante pour moi"". Les premières lectures sont évidemment liées à l'école. Les prix de fin d'année distribués aux plus méritants lui font connaître Stendhal. C'est Le Rouge et le Noir qui va lancer François Bon à la découverte de tout l'oeuvre du romancier. Souvenir aussi d'un dessin de Sempé où deux vieillards discutent et où l'un dit : ""Nous vivons une époque kafkaïenne"". Intrigué par ce dernier adjectif, François Bon se renseigne. Son premier argent alors lui permettra d'acheter les livres de Kafka, un de ses auteurs fétiches.
Le baccalauréat est passé avec beaucoup de difficultés et une mention passable. François Bon aurait voulu faire Math Sup., ses mauvais résultats le conduisent à l'école d'ingénieur de Bordeaux. Le fils prend ainsi la voie du père. ""L'avantage avec l'école d'ingénieur c'est que l'on pouvait, gagner sa vie. C'est là aussi que se créaient de fortes amitiés. On était dans des collectivités très soudées, mais ce qui m'a toujours impressionné, c'est comment une fois lâchés, tous, nous nous éparpillions, nous nous perdions de vue pour ne plus jamais nous croiser"". C'est l'univers, en partie, du Temps Machine. Redoublant l'école de Bordeaux, François Bon se voit contraint de partir pour les Arts et Métiers d'Angers d'où finalement il sera viré. C'est que les études tendent à s'effacer de son emploi du temps au profit de la politique et de l'action militante pour l'UNEF. ""L'expérience politique permettait de pénétrer toutes les couches sociales. La politique c'est organiser le réel"". A l'époque, François Bon démarche pour trouver de nouveaux lecteurs à l'hebdomadaire communiste agricole La Terre. Il sillonne le Maine-et-Loire à bord d'une Renault 4 camionnette et fait passer le nombre d'abonnés dans le département de 500 à 1 500. ""Grâce à mon activisme politique je suis entré à la Thomson à Angers. Il y avait 2 500 personnes qui travaillaient là dans un univers dont je ne connaissais rien"". François Bon reste un peu plus de quatre mois dans cette première usine. Puis, viré à nouveau, il doit jouer du violon et de l'accordéon sur les marchés pour gagner de quoi vivre avant d'aller faire les vendanges au pays de Rabelais. La langue parlée là-bas est un patois qui ressemble à ce français de la Renaissance fossilisé dans une tradition rurale. François Bon y "entend" Rabelais François.
En 1978, il vend son violon pour partir à Paris. Le lendemain de son arrivée dans la capitale, il trouve du travail intérimaire dans une usine de Vitry. Le contrat stipule que le nouvel arrivant est volontaire pour un séjour à Moscou. François Bon travaille sur le soudage par faisceaux d'électrons. A Vitry, François Bon travaille comme un forcené, dans une ambiance très lourde telle que le raconte son dernier livre. ""D'avoir passé son temps à ça, à bosser comme des dingues, c'est resté important, comme quelque chose d'onirique. Je me souviens par exemple d'avoir disposé une nuit de l'usine pour moi tout seul. L'onirisme c'était aussi que n'importe où que tu ailles tu étais sûr de retrouver ta machine. On partait mais on emmenait toujours nos bécanes, et là, dans le travail, on n'était jamais dépaysé même si tout, autour, était différent"".
Le voyage à Moscou s'effectue de juillet à octobre 1978, ""ce fut l'occasion de bazarder tout l'héritage politique et de claquer la porte aux P.C."". La rupture remonte en fait avec sa montée à Paris. Dans la capitale, la ligne du parti est plus stricte qu'en province. Et puis la réflexion engagée depuis quelque temps, avec des auteurs comme Adorno et Althusser devait conduire à cette rupture. Le voyage à Moscou c'est aussi l'occasion pour François Bon de reprendre la lecture, abandonnée depuis le baccalauréat. Avec son chef de chantier, il va à la bibliothèque du consulat. Il en ramène tout Dostoïevski et les auteurs soviétiques contemporains comme Platonov. ""Je me suis mis à lire comme si c'était quelque chose de vital. La lecture remplaçait le politique"". A son retour de Moscou, l'entreprise de Vitry l'envoie faire quelques déplacements en Europe et en France. Et en janvier 1979 c'est la révélation. Parti pour réparer un réacteur nucléaire en Inde, à Bombay, François Bon juge aujourd'hui que cette expérience a été ""corporellement radicale"". A Bombay, il ne cesse d'écrire. Logé dans un hôtel paradisiaque pour Occidentaux, il doit traverser chaque jour en taxi la zone des bidonvilles au centre de laquelle se trouve le réacteur nucléaire. La musique est une passion de l'écrivain qui décide de prendre des cours de cithare avec un grand maître. Il rencontre là, parmi les autres élèves, le guitariste John Mac Laughlin, ""c'était une époque étrange, extraordinaire. On passait des nuits à écouter des concerts dans les soirées privées"". Le retour, quatre mois plus tard à Vitry, dans l'usine où il faut pointer, François Bon le vit assez mal. Heureusement on l'envoie presque aussitôt à Prague. ""C'est là que j'ai retrouvé l'Europe, dans cette idée de la vieille Europe"". François Bon aime revenir aux sources, retrouver l'unité de l'origine. A Prague, il dévore Rimbaud ainsi que Mallarmé, trouvé étrangement dans une anthologie américaine de la poésie française.
François Bon écrit beaucoup, sans idée encore d'être publié. Pas de fictions mais des écrits pour lui qu'il détruira plus tard. Après Prague c'est l'Allemagne, la Belgique et la Suède où il travaille dans un port désaffecté et où il lit Jabès puis, à nouveau, l'Inde.
A son retour en France, il donnera sa démission. L'ambiance n'est pas très bonne au sein de l'entreprise qui a vu ses effectifs diminuer. ""Je suis parti sur un coup de tête. La mort, on la voyait vraiment à l'usine, à la cantine avec les places vides, on la voyait avec les alcoolos, de plus en plus alcoolos. Je me souviens d'un type, ivre mort toute la journée, qui faisait semblant de travailler dès qu'un contremaître passait. Un jour, on avait pissé dans sa bouteille et il l'avait bue, d'un trait, sans même s'en rendre compte tellement il était bourré. Trois mois plus tard, il est mort. Pas de ça bien sûr, n'empêche, on n'était pas fier, on avait cette honte-là qui nous collait"".
En mai 1980, François Bon, sorti d'usine, s'inscrit à Paris VIII, en philosophie où enseigne Jean-François Lyotard. Il travaille sur Adorno mais n'arrivant pas à écrire sa thèse, les mots qu'il couche sur le papier racontent son expérience en usine. ""J'en rêvais la nuit de cet univers de l'usine, j'avais des angoisses. Une fois, j'ai pris une décharge très importante d'électricité, avec le bras, dix minutes après qui tremblait encore... J'avais eu très très peur... Ces images revenaient sans cesse, l'image de la mort, je faisais des rêves de vieillissement, de mutilation, je revoyais les gens avec des morceaux de bras arrachés"". Ses mots qu'il écrit vont constituer son premier roman Sortie d'Usine. ""C'était très loin de ce que je lisais mais je sentais que j'obéissais à quelque chose"". Le manuscrit est envoyé par la Poste à Jérôme Lindon aux Editions de Minuit (""Parce que ce sont elles qui publiaient Beckett, Claude Simon""). Jérôme Lindon refuse une première fois le manuscrit. Denis Roche, au Seuil, fait venir ce nouvel auteur dans la maison de la rue Jacob, ""il m'a descendu une page pendant trois quart d'heure, une descente en règle, c'était prodigieux"". Sur les conseil de Denis Roche, François Bon réécrit son manuscrit, enfermé pendant dix jours en Vendée. Il le renvoie une nouvelle fois à Minuit. Jérôme Lindon le fait venir dans son bureau : ""Voilà, soit vous réécrivez certains passages, soit vous reprenez ce manuscrit. Je vous laisse trois minutes, le contrat est là, à vous de choisir"". Les quatre mille francs du contrat passent tout de suite dans l'achat d'un Flaubert relié cuir en seize tomes. Le Centre national des Lettres octroie une bourse de 53 000 francs à ce nouvel auteur français. ""J'ai vécu pendant un an, dépensant 200 francs par semaine, à Marseille, ne faisant qu'écrire dans cette ville où je ne connaissais personne"". Au printemps 1984, François Bon, endetté, présente in extremis sa candidature à la Villa Médicis de Rome. Il est reçu. Le jour où il arrive à Rome (délesté de son argent par quelques voleurs), il reçoit un télégramme l'informant d'un contrat pour un travail sur une plate-forme pétrolière. Mais c'est fini, François Bon a décidé d'être un écrivain. ""J'allais à Rome pour regarder, apprendre l'art, et je peux dire que j'en ai profité jusqu'à la moelle"".
Souvenir d'une nuit où, avec le sculpteur Frédéric Bleuet, les deux hommes se laissent enfermer dans une église pour monter sur les socles des statues, caresser le marbre ""On n'avait pas l'air con à tripoter comme ça les statues, mais toucher du Michel-Ange... Rome c'est ça"". C'est dans la cité papale que s'écrit Limite ""le premier livre qui me soit arrivé sans vraiment de raison, j'avais plein d'images de désoeuvrement dans un paysage urbain"". Le livre est occulté par la sortie, également chez Minuit, de La Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint, mais aujourd'hui encore, Limite se vend régulièrement à trois cents exemplaires par an environ.
Retour d'Italie et refuge en Vendée pour y écrire Le Crime de Buzon. Puis, à l'invitation du Conseil général de Seine-Saint-Denis, François Bon va vivre en résidence d'écrivains au quatorzième étage de la tour Karl Marx de Bobigny. Ses voisins se nomment Didier Dæninckx et Bernard Noël. François Bon n'y écrira rien. ""Je n'ai fait que regarder. Si on ne ressent pas le besoin vital d'écrire, on ne le fait pas..."".
En 1987, François Bon refait ses valises. Il vient d'obtenir un séjour, à Berlin, avec des artistes venus des quatre coins du monde. Il y rencontre le cinéaste américain Jim Jarmush et surtout, le compositeur lituanien Arvo Pärt qui loge un étage au-dessous de lui. Chaque matin, des volutes de Bach et de Mozart viennent nourrir l'écriture du romancier français : ""C'était magnifique. Artistiquement, c'était accéder à des niveaux que l'on atteindrait jamais sans cette expérience"".
François Bon lit Sophocle, Kafka, il écrit Décor ciment comme si les images enregistrées en banlieue ressurgissaient dans ce lieu de sérénité, bien au-delà du Rhin.
C'est en juillet 1988, de retour de Berlin, que François Bon réalise sa première véritable expérience d'atelier d'écriture. A la demande d'une association de bibliothécaires, il anime cet atelier dans la prison de Poitiers. Mais le souvenir qu'il en garde n'est pas très bon. Les conditions difficiles étaient trop difficiles...
Nouveau repli en Vendée. Pour y écrire Calvaire des chiens, roman envoûtant, nourri des images de Berlin. ""Avec la chute du mur, le bouquin n'avait plus de sens. Jérôme Lindon a tenu à le publier

Le  Crime de Buzon de François Bon

 

 

 

 

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