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Les articles       

Bris de guerre
de
Jean-Pierre Cannet

10.67 €


Article paru dans le N° 007
avril-juin 1994

par Alex Besnainou

*

    Bris de guerre

Primé aux festivals de la nouvelle de Saint-Quentin et du Mans, Jean-Pierre Cannet est un écrivain de la chair. Violente et poétique, sa langue fouille les endroits les moins exposés de la condition humaine.

Jean-Pierre Cannet n'écrit pas pour les adultes. Il n'écrit pas pour les enfants non plus, il écrit dans le bref interstice entre ville et sommeil, pensée et rêve, ce tout petit instant où bien au-delà du corps, hors de la conscience, on frôle du bout du coeur un frisson d'âme. Dans la courte notice biographique qui suivait son troisième roman, Les Vents coudés, il est précisé qu'enfant il voulait être écrivain en hiver et clochard en été. C'est plus qu'un destin, c'est une vie. Une vie oscillant à l'extrémité des émotions, qui ne suit aucune ligne droite, aucun tracé préalable, aucune rigueur si ce n'est celle de la mélodie du mot juste et plein, débordant de sève, goûteux et rassasiant. S'entretenir avec Jean-Pierre Cannet c'est s'exposer aux calembours calamiteux qui émaillent son discours, comme une arme de distanciation, c'est aussi laisser les questions se faire manger par de longues réponses qui battent la campagne et tourbillonnent comme un essaim d'insectes. Les questions s'effacent, restent les thèmes abordés, petit bréviaire :

L'écriture?
J'écris avec énormément de difficulté. Je crois qu'il y a deux grandes familles d'écrivains, ceux qui bossent tous les jours parce qu'ils seraient trop angoissés autrement, et les autres, comme moi, qui ont besoin de s'arrêter. Je suis un constructeur, quelqu'un de laborieux. Je travaille toujours de la même façon, j'accumule une somme de brouillons absolument prodigieuse et dans cette jungle-là, le travail consiste à essayer de tracer des chemins. Le travail de l'écrivain qui crée, c'est un travail fragile, et cette fragilité-là doit servir de force, de moteur. Il faut presque l'entretenir. Cet espèce de travail sur la vie, j'ai le sentiment que je le fais de temps en temps, par un travail d'observation, de vigilance et puis par moment il y a des coups de tonnerre, des coups de gueule, des moments où il faut être emporté, fougueux., cogner.
L'inspiration?

On nous ennuie depuis deux mille ans avec ça, c'est ridicule. Lorsqu'on écrit, on travaille, l'inspiration, ça n'existe pas. Ce qui existe, c'est le travail inspiré, à force de boulot. L'intérêt de l'écriture, ce n'est pas l'objet fini, mais les brouillons, l'extraordinaire dans l'écriture, c'est le chemin qui y mène. Ce qui m'inspire, c'est plutôt un beau cul. La véritable difficulté de l'écriture, c'est de s'y mettre, on a toutes les raisons du monde, toutes les sollicitations, tous les prétextes pour ne pas travailler : parce que les filles sont belles, parce qu'il y a des films à voir, parce qu'il y a des voyages à faire.
Gueules d'orage
(Marval, 1994)
J'ai envie de donner de l'oxygène à mes travaux d'écrivain. Je ne me suis pas mis à écrire parce que je lisais mais parce que j'aimais Rubens, Mondrian... Je voulais donc ouvrir le livre, faire ce travail avec Ralph Louzon, le photographe, c'était d'abord une histoire d'amitié. L'idée importante c'est qu'aucun des deux n'illustre l'univers de l'autre. J'espère qu'on parvient à se renvoyer quelque chose. Ce type de livre, c'est le contraire d'un bouquin consensuel. Gueules d'orage doit provoquer des réactions vives.
Les Vents coudés
(Gallimard, 1993)
Lorsqu'on veut se faire publier, il y a une espèce d'orgueil à souhaiter la diffusion. Les Vents coudés a été tiré à 8 000 exemplaires, c'est énorme, c'est une grande responsabilité que je trouve parfois accablante. Je pense qu'on a quelquefois réellement envie de se barrer en ne laissant rien derrière soi, que l'eau se referme, que le paysage soit complètement étal, complètement linéaire. Pour Les Vents coudés, j'ai souhaité jouer le jeu romanesque, c'est-à-dire des personnages qui se rencontrent, qui se séparent. Autour d'un pivot, d'un axe, viennent se greffer des personnages qui sont somme toute secondaires. Avec ce livre, je suis content parce que j'ai fait quelque chose de différent. Je n'avais pas envie de refaire Bris de guerre, de m'adresser à un lectorat très pointu. J'avais envie de faire un livre avec un public beaucoup plus large. Je suis content aussi parce qu'il est dédié à ma fille Coline. Et lorsque je l'ai reçu, la première chose que j'ai faite, c'est de le frotter aux autres pour qu'ils prennent contact, pour qu'ils se connaissent et puis le reste ne m'appartient plus.
Bris de guerre
(Dumerchez, 1992)
Je voulais faire un livre court, avec un plasticien. Le projet c'était d'abord le thème de la guerre qui est un thème pour moi extraordinairement porteur. Parce qu'il y a dans l'état de guerre un état d'urgence. Et à l'intérieur de textes courts, il y a ce même état d'urgence. Cette sorte de télescopage où finalement tout peut arriver me semble proche de ce que moi, j'imagine être un texte court. Bris de guerre est comme un mitraillage, c'est violent, on marche sur des bris de verre.
La Lune chauve
(Editions de l'Aube, 1991)
J'ai été découvert grâce au festival de la nouvelle de Saint-Quentin. Le prix que j'ai obtenu là-bas m'a permis de trouver une éditrice qui voulait me publier. Je signe le contrat et un mois plus tard, la collection qui devait m'accueillir est supprimée. J'ai eu la chance alors de rencontrer Jean-Luc Moreau qui voulait m'éditer. C'est comme cela que je me suis retrouvé aux Editions de l'Aube en coédition avec L'Instant même, un éditeur québécois qui est devenu un ami et a coédité tous mes livres sauf le Gallimard.
Le style?

L'essentiel pour moi, c'est de pouvoir après publication revendiquer la paternité de ce que j'ai fait. Au Québec, ils ont des mots charnus, j'ai envie que mes mots à moi soient couillus, sensuels, j'ai envie qu'ils puent bons, qu'ils dégoulinent. Je travaille beaucoup la métaphore. Proust dit que seule la métaphore peut permettre à un style de toucher à l'infini. Ma famille est une famille poétique, je viens de, Guillevic, Pierre Jean Jouve.
La lecture?

Avant de travailler, il faut avoir tout lu et tout oublié. J'ai aimé travailler dans des comités de lecture (Nouvelles Nouvelles, N comme Nouvelles, Gallimard), mais j'ai tout arrêté. Je reste curieux de ce qui vient de la rue, de l'extérieur, mais la lecture des autres pose problème lorsqu'on écrit. Je suis dans une position trop conflictuelle. J'aimerai bien retrouver une innocence de lecteur, mais je n'en ai absolument plus.
Une histoire?

L'an dernier, j'ai souhaité partir, dans le cadre d'une bourse du C.N.L. (Centre national des Lettres), dans le Nord, une région dure, très touchée par la crise économique. Là-bas, j'ai rencontré une vieille dame dans un foyer de retraités. Elle m'a raconté la vie de son mari François. Alors qu'il est tout gamin, à douze ans, il part à la mine, dans la nuit, mais il est fatigué. Il a donc trouvé un truc pour dormir debout, il met ses mains sur les épaules de son oncle et il dort vraiment. Et cette vieille, avec ses mots, me dit qu'il allait dans la nuit pour aller à la nuit. Parce que la mine c'est la nuit. Et là, on est au coeur de ce que j'ai envie d'écrire.

 Bris de guerre de Jean-Pierre Cannet

 

 

 

 

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Alex Besnainou

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