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Les articles       

Armelle ou l'éternel retour
de
Hubert Haddad
Castor Astral (Le)
12.96 €


Article paru dans le N° 001
novembre 1992

par

*

    Armelle ou l'éternel retour

Les éditions Zulma publient un conte érotique, L'Ame de Buridan d'Hubert Haddad. C'est le cinquième ouvrage de cet écrivain paru en deux ans. Poète, essayiste, romancier et dramaturge, Hubert Haddad nous a reçu dans sa maison normande. Rencontre avec un auteur éclectique

"L'homme habite plus un pays que son corps". Hubert Haddad a la chance d'avoir pu choisir son lieu de résidence. Accroché au sommet d'une falaise qui s'affaisse, rongée par la mer, le village normand de Villeurville où l'écrivain vit depuis deux ans est peuplé d'une rumeur marine à laquelle le vent apporte sa voix. La lumière et la tension atmosphérique qui règnent ici, font de ce lieu un endroit propice à la création.
Les peintres hantent encore cette côte même s'ils ne sont plus impressionnistes. Dans la rue "commerçante", le café-tabac-marchand de journaux fait face à la bibliothèque tenue par la mère d'un écrivain habitué aux plateaux de télévision. Les autres habitants sont pêcheurs ou peintres, lorsqu'ils ont un emploi. L'été, les touristes viennent ici cueillir sur les rochers des moules qu'un écriteau leur déconseille de manger crues. Sur la ligne d'horizon là-bas. les cuves des raffineries du Havre et les silhouettes massives des pétroliers qui quittent le port rappellent l'urbanisme parfois grossier de notre siècle. Sinon, il n'y a que le ciel et la mer. Chaque jour d'écriture, Hubert Haddad y déverse son énergie, en de longues promenades qui le conduisent à l'ouest jusqu'à Trouville au-delà des fenêtres où Marguerite Duras passe les derniers jours de l'été "J'ai besoin d'ouvertures pour écrire. Écrire, c'est une telle tension. J'ai vraiment besoin de dépenser beaucoup d'énergie. Ici, je fais environ vingt kilomètres par jour, avec mon petit carnet... L'air, ca m'exalte. En dix heures j'écris deux feuillets à peu près. Il y a tellement de ratures que parfois j'ai du mal à me relire".
Hubert Haddad est né en 1947 près d'un autre rivage, à Tunis. Juive, sa famille dut quitter la Tunisie trois ans plus tard, direction Ménilmontant à Paris. Première demeure française; un petit appartement sans eau courante tout en haut de sept étages. Le père se lance dans la vente de cravates, à la sauvette, un parapluie ouvert sur le trottoir, que l'on referme fissa lorsque passe la maréchaussée. Hubert l'accompagne parfois, les jours de vacances. "A l'école c'était l'enfer. Quand on était étranger on subissait des vexations perpétuelles. J'ai été renvoyé du collège puis inscrit dans une école hébraïque, là c'était beaucoup mieux".
La première expérience littéraire est une catastrophe financière. Au lycée avec quelques amis, il monte une revue, La Béquille qui ne survivra pas au premier numéro. Tiré à 5 000 exemplaires par les soins d'un imprimeur sans scrupules, cet "organe virtuel de l'art engagé pour l'art" coûtera très cher à ses fondateurs. Mais la vocation est là... "C'est vrai, j'aurais pu devenir un délinquant, c'était si tendu chez nous, Mais c'est une telle alchimie précise. Il fallait que je dépense mon énergie. Pourquoi dans l'écriture? Peut-être à cause de mon frère aîné, Michel. C'est lui qui nous a affranchis, nous les trois frères".
Hubert Haddad poursuit des études de philosophie, psychologie et lettres. Mais le système l'ennuie. Il est quelque temps instituteur; de quoi s'offrir la création de deux nouvelles revues: Le Point d'être et C'. Aux comités de rédaction on trouve notamment Georges-Olivier de Chateaureynaud et Patrick Kéchichian.
Au début de ces années psychédéliques, Hubert Haddad habite dans le Marais à Paris. C'est là qu'il vit ce qu'il appelle "son expérience". Aujourd'hui encore il hésite à en parler. Il faut lire Armelle ou l'éternel retour pour essayer de saisir ce que furent ces années. Hubert Haddad expérimente toute sorte de drogues jusqu'au stade ultime. Il est conduit d'urgence à l'hôpital. "J'étais dans un état très particulier, je sentais qu'il me suffisait d'un tout petit geste pour passer de l'autre côté. Tout ce que l'art peut exprimer c'est ça, c'est cette expérience, cette révélation. Mais l'art en est incapable. L'art est hanté par cette dimension que tout le monde sait mais que tout le monde refoule". Mystique? Oui, pourquoi pas. Adepte des sciences occultes? Non, vraiment non. L'expérience de la mort ne se raconte peut-être pas: "Dans ce lieu de révélation, il n'y a plus d'identité...". "Identité", c'est autour de ce mot que se sont construits beaucoup de textes d'Hubert Haddad. Mais contrairement à bon nombre d'auteurs contemporains, ce n'est pas à une recherche de l'identité que se livre l'écrivain, mais au contraire à la dénonciation de ce mythe. Il serait vain cependant de voir dans ses romans le lieu où ne s'exprime que son credo. En 1972, Hubert Haddad publie Un Rêve de Glace, une histoire macabre: l'amour d'un employé de la morgue pour l'une de ses "patientes". Le manuscrit a été envoyé par la poste, au hasard après avoir regardé dans le Bottin. Les éditions Albin Michel reçoivent le manuscrit qui est accepté. Avec ce livre terrible et deux autres qui suivront chez le même éditeur (La Cène évoque l'anthropophagie des survivants d'un crash aérien), Hubert Haddad, bien malgré lui, se fait une réputation d'auteur sulfureux.
L'expérience éditoriale le tente à nouveau en 1976. Le Point d'être devient une maison d'édition, et là encore, la lubie coûte très cher: "On envoyait 200 livres en service de presse et finalement, on en vendait une vingtaine".
En 1981, la petite maison d'édition publie un ouvrage terriblement émouvant: Michel Haddad. peintre. Michel, c'est le frère aîné. "Il est allé au bout de son expérience... Et ,ca lui a coûté la vie". Michel Haddad s'est suicidé en 1979, à Ménilmontant. Dans le texte-hommage qu'il écrit. Hubert Haddad trouve l'illustration de sa propre expérience: "L'ultime secret des temps humains échappe à l'histoire et aux hommes qui pour s'en consoler bâtissent des empires, inventent des raisons, prolongent indéfiniment le vieux rêve de maîtrise entre deux festins sanglants, deux sommeils agités et deux sacres d'idoles; et les générations disparaissent comme les vagues sur la grève éclairée par toutes les pierres aigues du ciel. Nous sommes toujours au creux de la caverne à plaquer sur le roc l'empreinte de nos mains. L'énigme de notre présence est sans fond et tout le poids de ce double imaginaire, qu'au gré des âges la culture constitue, ne fondera jamais qu'une fausse identité propre à calmer l 'angoisse".
Pour écrire, Hubert Haddad s'immerge dans l'espace et le temps de son récit. Dans sa toute petite pièce, à l'étage, une fenêtre ouverte sur la mer, il ramène chaque soir les carnets griffonnés lors de ses longues promenades.
La mise au propre se fait avec l'aide d'un ordinateur, nouvel outil dans cette maison si chaleureuse. Sur la table de chevet. quelques livres indispensables pour l'écriture du roman en cours. "Se documenter, cela permet de ne pas faire d'erreur Mais un livre ne doit pas reposer sur la documentation . Quand on s'est immergé dans une époque, dans un univers comme celui des grands voiliers pour mon prochain roman, il faut se laisser aller, imaginer"
Prolixe, Hubert Haddad? "Ce sont les hasards de l'édition. Trois livres peuvent sortir la même année sous ma signature, sans pour autant qu'ils aient été écrits à la même époque. Mais c'est vrai que j'écris beaucoup. Je ne fais que ,ca" Hubert Haddad donne l'impression d'un boulimique de la création littéraire. D'ores et déjà, il s'apprête à proposer un roman maritime à ses éditeurs: Les Naufragés de l'Hispanolia.
Une étude sur Magritte lui a été commandée par les éditions Hazan (Hubert Haddad avoue avoir déjà écrit sur 120 peintres). Il se prépare à la rédaction d'une anthologie de la littérature dont le titre, La Littérature et ses Juges et le contenu critique associeront le pamphlet à l'exercice d'admiration cher à Cioran. Et puis une pièce de théâtre, Tout un Printemps rempli de Jacinthes sur le couple Katherine Mansfield et D.H. Lawrence. De la poésie: "Tout vient de là, c'est la source.", un nouvel essai sur son frère Géométrie d'un Rêve, et un roman sur la peinture, Le Bleu du Temps. Mais aujourd'hui, ce qui l'attire le plus c'est le théâtre. "Mais seulement l'écriture. La mise-en-scène c'est un autre métier". Hubert Haddad sourit, on le dirait serein. Dehors, le vent s'est levé, la mer lance ses déferlantes sur quelques récifs. C'est de là qu'est né le prochain roman d'Hubert Haddad. On en reparlera.

 Armelle ou l'éternel retour de Hubert Haddad

 

 

 

 

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