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Arluk : le chant pour celui qui désire vivre
de
Jørn Riel
Gaïa
19.67 €


Article paru dans le N° 017
septembre-octobre 1996

par Eric Naulleau

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    Arluk : le chant pour celui qui désire vivre

A pied, en traîneau et en bateau, le Danois Jorn Riel remporte avec grand talent le maillot blanc comme neige du Tour du Groenland.

Inuits et brouillard

Succédant à la trilogie des Racontars (voir MdA n°11) et à celle de La Maison de mes Pères, également parues chez Gaïa, Heq et Arluk ressortissent à une veine plus directement ethnographique du talent de Jørn Riel. Dans Heq, les pérégrinations d'un clan d'Inuits depuis le Groenland jusqu'à l'Alaska s'avèrent avant tout prétexte à évoquer une civilisation aujourd'hui presque disparue. Au long d'un récit riche en péripéties -qui tient le milieu entre La Guerre du Feu et Les Derniers Rois de Thulé-, les us et coutumes du peuple esquimau trouvent une remarquable illustration dans les domaines les plus variés : chasse et pêche, chamanisme, rites funéraires, et même vendetta à la mode polaire ou moeurs sexuelles.
Sans oublier de précieux échantillons d'une littérature orale où les mots les plus communs retrouvent une singulière vigueur, à la manière du chant auquel est emprunté le sous-titre du diptyque : "Le jour se lève/ de son sommeil/ Le jour se réveille/ avec la lumière de l'aube/ Toi aussi, il faut te lever/ toi aussi, il faut te réveiller/ avec le jour qui vient."
Au rebours d'un exotisme de pacotille, l'auteur excelle à restituer, jusqu'aux plus subtils états d'âme, la vie intérieure d'hommes et de femmes que plusieurs milliers de kilomètres et presque autant d'années séparent de ses lecteurs : "Lorsque Shanuq marchait le long de la plage pour ramasser des algues comestibles et du bois flotté pour le feu, il lui arrivait de fixer le brouillard pour entrevoir le pays disparu. Et tandis qu'elle le fixait, une nostalgie incompréhensible l'envahissait, et elle se souvenait de son père." Miraculeuse communication par-delà les siècles et les immensités qui équivaut littérairement à l'événement géologique rappelé en ouverture du roman : l'apparition, en un passé immémorial, d'un pont de terre entre l'Asie et l'Amérique, avant que les eaux n'engloutissent à nouveau ce passage... tout comme la fragile passerelle d'encre et de papier édifiée par Jørn Riel entre ces confins septentrionaux et le reste du monde pâlira et s'effacera peut-être avec le temps.
Plus réussi encore que Heq -dont il constitue une suite susceptible d'être lue séparément-, Arluk met en scène deux personnages aux pedigrees en forme de provocation pour tous les sinistres tenants de la pureté ethnique. L'improbable rencontre entre le descendant d'une Inuit et d'un Indien et la fille d'une Arlésienne enlevée par un navigateur islandais lors de la chute de Constantinople en 1453 sert de fil conducteur à une intrigue qui emprunte tour à tour les apparences d'un roman de cape et d'épée -ou plus précisément d'anorak et de harpon, d'un Bildungsroman et d'un témoignage sur une culture aux richesses insoupçonnées, notamment dans le domaine spirituel : "Cela l'étonnait que les gens du Nord, qui, sous tant d'aspects, étaient si supérieurs aux skroellinger, ces primitifs, dussent se contenter d'être des produits de Dieu, alors que les Inuits étaient eux-mêmes une partie de Dieu". La circumnavigation effectuée par Arluk autour du Groenland, conformément à la mission assignée par ses ancêtres, se confond non seulement avec une quête métaphysique, mais aussi avec une célébration totale des bonheurs et des souffrances de l'existence, un chant d'une rare justesse des mystères de l'au-delà et des plaisirs de l'ici-bas... Dans ce dernier registre, l'on recommandera plus particulièrement aux amateurs une mémorable partie de colin-maillard fripon. Dans un monde un peu déboussolé, Jørn Riel n'a de cesse d'indiquer le Grand Nord.

Éric Naulleau

Heq et Arluk
Jørn Riel

Traduit du danois
par Inès Jorgensen
Gaïa
288 et 304 pages, 129 FF chacun

 Arluk : le chant pour celui qui désire vivre de Jørn Riel

 

 

 

 

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Eric Naulleau

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