Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

La Blessure
de
Christian Birgin
Cheyne
15.50 €


Article paru dans le N° 017
septembre-octobre 1996

par Eric Naulleau

*

   La Blessure

Lenz-pierre noire
`
Il y a quelque témérité à choisir Jakob Lenz (1751-1792), figure tourmentée du "Sturm und Drang" romantique, comme personnage principal d'un livre, et plus d'audace encore à relater un épisode qui fut déjà le sujet d'une célèbre nouvelle de Georg Büchner : la crise de démence qui frappa le poète allemand durant son séjour chez le pasteur Oberlin en 1778. Dans l'ombre de ces présences tutélaires et face à cette énigme d'une opacité minérale -Jakob Lenz compare son mal à "un gros caillou noir, emmuré dans son cerveau, [qui] lui ronge la tête", Christian Birgin use d'un style dépouillé de toute affêterie littéraire -même s'il succombe parfois à la tentation de l'aphorisme-, et s'efforce de cerner le mystère plutôt que de le dissiper. Les deux protagonistes de ce beau texte dialoguent ainsi moins à l'occasion de leurs conversations directes que par la mise en résonance de leurs voix intimes, respectivement le journal du pasteur et les monologues intérieurs de l'auteur des Vêpres siciliennes. Dans le même ordre d'idées, il convient aussi de noter la remarquable économie des scènes les plus tragiques, par exemple lorsque Jakob Lenz entreprend de ressusciter une fillette ou lorsque sa mère lui apparaît en un rêve bouleversant.
Si "l'homme trop nu" entraîne peu à peu "l'homme de Dieu" dans les méandres de son esprit dérangé, il communique de surcroît son trouble à tout lecteur un peu sensible, dans la mesure où, parallèlement aux ravages grandissants de la folie, une vérité cherche à frayer son chemin. La maladie mentale de Jakob Lenz n'est pas seulement l'envers de la raison, mais aussi l'autre côté de l'existence -au sens appauvri que lui prête ce dernier : "Est-ce vivre que de passer sa vie à supporter celui que l'on n'est pas?"-, où l'homme prend pleinement conscience de sa misère existentielle, demeure véritablement inconsolable de ses amours perdues, réfute compromis et compromissions, et cesse ses babillages, à l'écoute des bruissements d'un langage unique : le silence.

Éric Naulleau

La Blessure
Christian Birgin

Cheyne Éditeur
160 pages, 80 FF

La Blessure de Christian Birgin

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Eric Naulleau

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos