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Lignes N?18 (Pasolini)
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Article paru dans le N° 069
Janvier 2006

par Thierry Cecille

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    Lignes N?18 (Pasolini)

Trente ans après son assassinat, Pasolini nous parle encore, en poète-prophète, d'une Apocalypse intime et universelle.

Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, entre le jour des Saints et le jour des Morts, on retrouve, sur un terrain vague d'Ostie, le corps massacré de Pier Paolo Pasolini. Son assassin, Pino Pelosi dit La Grenouille, âgé de 17 ans, est arrêté au volant de l'Alfa Romeo de sa victime. Commence alors, à partir de ce crime horrible, une longue chronique judiciaire et, pour Pasolini, l'ultime étape d'un destin mouvementé ou la première d'un mythe posthume. Celui qui meurt est, en effet, au moment de sa mort, le symbole même du scandale, le proscrit, l'outsider. Le cinéaste, avec Salò ou les Cent Vingt journées de Sodome, vient de renier (d'" abjurer " dit-il même) ses films précédents (la Trilogie de la vie) et le journaliste polémiste, intervenant régulièrement dans des éditoriaux pour Il corriere della sera (réunis dans ses Écrits corsaires) affiche des positions réactionnaires, politiquement incorrectes, qui laissent perplexes jusqu'à ses amis les plus fidèles (Moravia par exemple), contre le mouvement étudiant de 68 ou contre l'avortement, et dénonce le danger que représentent à ses yeux la pseudo-libération sexuelle et l'hédonisme généralisé.
Trente ans après, nous pouvons nous interroger : que peut-il encore nous dire, puisqu'un écrivain capital, même s'il a voulu avant tout être un contemporain alerté (un " mécontemporain "), parle également pour d'autres temps ? L'actualité éditoriale que nous vaut ce funèbre anniversaire nous permet d'entendre de nouveau cette voix, par-delà les années. Peuvent alors nous guider les deux entreprises, parallèles et complémentaires, que représentent, d'une part la biographie de René de Ceccatty et d'autre part le dernier numéro, dans l'ensemble riche et rigoureux, de Lignes, la revue de Michel Surya.
René de Ceccatty parvient, avec empathie mais aussi avec une certaine distance (à la fois temporelle et idéologique), une sagacité critique, à désembrouiller les fils d'une vie devenue peu à peu légende (et Pasolini parfois y concourut volontairement), à effectuer une remontée aux sources de cette " vioeuvre " le terme semble ici adéquat tant l'ensemble de la création pasolinienne peut-être lu (et vu) comme une autobiographie masquée, fragmentée, éclairante et énigmatique à la fois. Nous découvrons ainsi la configuration familiale, aux riches échos symboliques et psychanalytiques : le père, officier fasciste, sombrant peu à peu dans l'alcoolisme et les abords de la folie, objet, pour Pasolini, d'un rejet idéologique mais peut-être aussi d'une fascination sensuelle plus profonde, le frère cadet Guido, résistant au fascisme mais tué par des maquisards titistes en 1945, et la mère, fragile ange gardien (Pasolini vivra à ses côtés toute sa vie) mais aussi Pieta pathétique (elle joue Marie au pied de la Croix dans L'Évangile selon saint Matthieu) souffrant le deuil d'un premier fils et anticipant le massacre du second. La plus grande partie du recueil intitulé Théâtre 1938-1965, composé d'inédits, a été écrite pendant la jeunesse de Pasolini et nous y retrouvons, sous des travestissements mythologiques ou historiques, ces trois figures : la mère désolée à travers le motif répété du Stabat Mater, l'engagement héroïque du cadet (et le remords de l'aîné survivant), le père tourmentant sans fin l'adolescent qui tente de commencer à vivre dans La poésie et la joie. Mais la plus belle découverte est sans doute ici la courte pièce OEdipe à l'aube, écrite à l'âge de 20 ans, qui offre une prose extrêmement métaphorique, mêlant l'influence d'Eschyle et celle des troubadours italiens, pour tenter d'approcher " l'horreur / du spectre du péché " de l'inceste, " le chemin du mythe / de notre existence " et notre solitude " dans la déserte / inertie des vivants ". C'est que le désir homosexuel de Pasolini est pour lui, et René de Ceccatty le décrit avec finesse, à la fois une damnation (être condamné à " la chair " : " l'amour de corps sans âme ") et une bénédiction au sens baudelairien du terme : une voie d'accès à la réalité, une déchirure dans le tissu du monde, à travers laquelle le poète peut découvrir autrui, en demeurant dans une solitude tragique. " Je n'aime pas la vérité, je n'aime que la réalité " : cette profession de foi qui peut sembler paradoxale ou scandaleuse sera en effet le leitmotiv de cette existence. Elle le guidera de sa découverte et de son usage du dialecte frioulan dans ses premiers recueils au réalisme anti-naturaliste de ses romans sur les ragazzi romains. De même, elle le conduira du " cinéma de poésie " il veut inventer par des moyens proprement cinématographiques (la frontalité, le hiératisme, les gros plans, un certain travail du montage) une forme de sacralité1 à son dernier livre Pétrole, work in progress à la fois inachevé et inachevable, carrière et gisement (que Ceccatty, qui l'a traduit chez Gallimard, présente, dans des essais publiés parallèlement2, avec clarté).

" Je n'aime pas la vérité, je n'aime que la réalité " : cette profession de foi sera le leitmotiv de cette existence.

Mais en même temps Pasolini ne cessa jamais d'être un " poète civil ", un écrivain engagé à condition d'accoler à ce terme des métaphores qu'il revendiqua toute sa vie : engagement " hérétique ", " impie ", celui d'un " corsaire " solitaire et intellectuellement violent. Ainsi que l'explique Michel Surya dans sa présentation, les imprécations pasoliniennes peuvent " relancer la possibilité d'une pensée politique radicale ". Les textes polémiques de Pasolini, ainsi que certains pans de son oeuvre poétique (il reprend par exemple la tradition des épigrammes, invectives dont la plus célèbre À un pape en fait Pie XII lui vaudra un avertissement du Vatican, épisode scandaleux parmi d'autres) expriment en effet cette " infinie capacité de se révolter " qu'il voit, en chaque homme, à côté de " l'infinie capacité d'obéissance ". Sa révolte est animée, dit encore Surya, par " un moralisme et une nostalgie ". Nostalgie d'un rapport au monde qui préserverait une part de sacré, c'est-à-dire de joie et de frayeur à la fois face au réel, une sorte d'innocence et de liberté préservées dans l'écart, la différence, qu'il trouva parmi les paysans du Frioul puis chez les voyous des borgate de Rome, mais que la " révolution " italienne en fait l'entrée progressive de ce pays dans l'Occident du capitalisme libéral et de l'individualisme consumériste fit peu à peu disparaître. Si cette analyse est proche de celles d'un certain marxisme critique de l'école de Francfort (n'oublions pas qu'un des principaux recueils de Pasolini s'intitule Les Cendres de Gramsci) ou, par certains aspects, des situationnistes, la dénonciation prend chez lui une forme hyperbolique qui put sembler excessive : il s'agirait là, assène-t-il, d'une " Nouvelle Préhistoire ", voire d'un " génocide " car si le fascisme avait fait des Italiens " des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l'âme " alors que " le nouveau fascisme " les a profondément transformés par un " enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme ". Aujourd'hui " le monde où nous vivons ressemble furieusement à une version, accomplie au pire, de celui dont Pasolini constatait les prémices ". (C. Prigent).
Mais l'excès s'apparente ici à la violence prophétique et le moralisme dont il fait preuve (" un moralisme qui est même ici le moyen d'une critique du monde moderne dont, non seulement l'immoralisme n'eût pas été capable, mais avec lequel, au contraire, le monde moderne eût partie liée " écrit Surya) repose sur un véritable " savoir " qu'il revendique, savoir propre au romancier ou au poète : " Je sais. Mais je n'ai pas de preuves. Ni même d'indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain (...) qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l'arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l'instinct de mon métier. " Cependant il se refuse à indiquer une autre voie que celle de la lucidité désespérée, même si parfois " il rêve d'armes / enfouies dans la boue, dans la boue élégiaque " et d'une " folie secrète, celle d'hommes qui luttent " mais l'Italie future sera celle des attentats des Brigades Rouges puis celle de Berlusconi...
Sa vie s'achève en un " désastre irréparable " : il s'est fourvoyé en croyant (dans la Trilogie de la vie) que le sexe pouvait être une solution, Salò dénonce alors la marchandisation des corps désirables entre les mains d'un pouvoir toujours plus pervers et voyeur. " La vie s'effrite " : Ninetto Davoli qu'il rencontra en 1963, qu'il aima, et qui fut acteur, joyeux et innocent, dans nombre de ses films s'écarte de lui pour se marier et Pasolini se lance alors, parallèlement à l'écriture de Pétrole, dans l'entreprise du Dada du sonnet, recueil de plus d'une centaine de sonnets qui, en échos à ceux de Michel-Ange et de Shakespeare, disent la solitude et l'abandon amoureux, la détresse, la haine de soi et la tentation de la mort. Sa mort fut-elle donc, sinon un suicide, du moins un martyre anticipé et accepté ? Fut-elle plutôt un " crime italien ", le symbole de ce qu'était devenue alors l'Italie, ainsi que l'écrit M. Tullio Giordana3 (talentueux réalisateur de Nos meilleures années en fait La meglio gioventu, hommage à un célèbre recueil de Pasolini) ? Son assassin l'avouera enfin en 2005 : il n'était pas seul sur les lieux cette nuit-là et le crime fut perpétré par d'autres. D'autres prostitués désireux de se venger ? des maquereaux homophobes ? des fascistes agissant par haine politique ? ou bien les exécutants d'un véritable complot politique ? Nous ne le saurons sans doute jamais mais " quoi que / mon hurlement veuille signifier / il est destiné à durer au-delà de toute fin possible. "

1On peut lire, en particulier à propos du cinéma de Pasolini, l'intéressant recueil d'articles d'Hervé Joubert-Laurencin Le Dernier Poète expressionniste (Les Solitaires intempestifs)
2Sur Pier Paolo Pasolini (Le Rocher)
3Pasolini, mort d'un poète (Le Seuil)

ThéÂtre 1938-1965
et Le Dada du sonnet
Pier Paolo Pasolini
Traduits de l'italien
par C. Michel, H. Joubert-
Laurencin et L. Scandella
Les Solitaires intempestifs
363 et 247 pages, 14 et 12 e
Pasolini

René de Ceccatty
Folio Biographies
259 pages, 5,30 e
Lignes N°18

Éditions Lignes & Manifestes
222 pages, 17 e

Pier Paolo Pasolini

1922 Naissance à Bologne

1942 Premier recueil poétique (en dialecte frioulan) Poesie a Casarsa

1955 Premier roman Les Ragazzi

1961 Premier film Accatone

1966 Écriture de la quasi totalité du théâtre, en un mois (Orgie, Bête de style, etc.)

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