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Les articles       

Le Conservateur des antiquités
de
Louri Dombrovski
Découverte (La)
13.50 €


Article paru dans le N° 068
Novembre-décembre 2005

par Didier Garcia

*

   Le Conservateur des antiquités

Exilé dans la tour d'un musée, son conservateur ouvre une fenêtre sur le Kazakhstan et l'époque stalinienne. Vertige garanti avec Dombrovski.

Qu'après lecture des dix premières pages d'un roman l'on ne sache pas exactement dans quelle direction il va partir, cela arrive, surtout s'il s'agit d'une production du XXe siècle. Que cent pages plus loin l'on ne soit guère plus avancé, c'est plus rare. Mais que l'on ressorte d'un roman sans avoir pu saisir une intrigue, voilà qui tient du rarissime...
C'est le premier mérite de ce roman de Iouri Dombrovski (1909-1978) : jeter le lecteur dans un livre dépourvu d'intrigue. Et pourtant, Le Conservateur des antiquités, rédigé en 1961, mais évoquant l'année 1937, ne manque pas de matière (il semble avoir hérité du désordre qui règne dans le musée où travaille le narrateur).
Le livre s'ouvre sur la présentation minutieuse, photographies virtuelles à l'appui, de l'architecte André Zenkov, personnalité bien réelle à l'origine des édifices les plus remarquables d'Alma-Ata, la capitale du Kazakhstan. Conservateur dans le musée national de la ville (où il mène une vie de bénédictin), le narrateur délaisse Zenkov pour des réflexions sur le paléolithique. Rien n'est épargné au lecteur : ni les difficultés de datation, ni les ossements ou les pierres qui encombrent les salles (et comme si c'était encore trop peu, Dombrovski autorise son narrateur à présenter quelques textes officiels). Au moment où l'on s'y attend le moins, on apprend par une feuille de chou locale qu'un boa constrictor inquiète la vie paisible d'un kolkhoze situé dans les montagnes de l'Alo-Taou. Canular ? Hallucination collective ? L'affaire paraît pourtant sérieuse ; on croit même tenir l'intrigue du roman : la recherche, quasi archéologique, du monstrueux reptile, dont on ne sait s'il existe vraiment ou s'il est né d'une imagination imbibée de vodka. Quoi qu'il en soit, les activités du conservateur reprennent vite leur cours. Il faut dire qu'elles se multiplient d'heure en heure : il se doit non seulement de recenser sur fiches tout le contenu du musée (que le quotidien enrichit de pièces dénichées on ne sait où), mais aussi de faire de la propagande anti-religieuse, quand il ne s'agit pas tout bonnement d'éviter les fâcheux qui veulent lui faire avaler des couleuvres... archéologiques. On croit enfin tenir un soupçon d'intrigue lorsqu'une femme, d'une laideur superlative, débarque à l'improviste dans le bureau du narrateur. La raison de son irruption ne manque pas d'originalité : elle aimerait faire modeler le buste de son défunt mari avec ses cendres. Mais qu'elle soit prospectrice à l'institut de médecine ne donne pas au roman l'impulsion attendue : la piste narrative se transforme aussitôt en impasse, et le laideron s'en retourne vers l'ombre à laquelle une plume fantaisiste l'avait provisoirement arrachée. Inévitablement, les activités du musée reprennent le dessus : préparation d'une rétrospective sur l'oeuvre du peintre Khloudov, sorte d'imagier auteur de chromos folkloriques, réalisation d'un diorama présentant une chasse au mammouth (le musée ressemblant de plus en plus à un cirque), l'ensemble se trouvant interrompu par de belles pages sur la noblesse de la pomme locale (" l'aport "). Quelques ombres funestes viennent quand même troubler cette fresque grotesque : le spectre de la guerre, la menace bactériologique, et des arrestations un rien brutales, les victimes ne sachant même pas pour quelle raison on les arrête. Sans oublier le boa, que certains assurent avoir vu attaquer un pommier.
Au fil des pages, on sent que ce petit monde vit dans une société gangrenée par un mal sournois : l'espionnite aiguë. Il faut prendre garde aux propos que l'on tient, aux décisions que l'on prend, car une force agit dans l'ombre, traquant ceux qui égarent l'opinion ou mystifient la presse soviétique. Dans ce contexte de suspicion générale, certains en sont même à se demander si l'histoire du serpent n'est pas " une opération de guerre secrète bien montée " (le lecteur sourira quand, dans les dernières pages du roman, il découvrira qu'il ne s'agissait guère que d'une couleuvre d'Esculape, que la peur a simplement rendue monstrueuse).
Qu'on ne s'y trompe pas : derrière ce roman aux allures désinvoltes, qui se donne souvent l'air de ne pas y toucher, et qui tient volontiers de la fable (Dombrovski ayant pris soin de plonger sa plume dans l'encrier de Rabelais), se cache une dénonciation qui n'a rien de gratuit. Sans que le mot soit explicitement prononcé, on comprend que le mal qui accable Alma-Ata n'est autre que le stalinisme. Un phénomène que Iouri Dombrovski a exploré dans deux autres de ses romans aujourd'hui indisponibles (Le Singe réclamant son crâne et La Faculté de l'inutile), et dont il a personnellement éprouvé les effets, ayant subi six arrestations successives pour des motifs somme toute anodins. Et s'il connaît si bien le Kazakhstan, c'est pour y avoir été assigné en résidence dès 1932. Un mal que chacun semblait craindre comme ce boa constrictor, sans savoir ni où il se terrait, ni comment s'en protéger. Un mal capable de plonger une ville dans la psychose. C'était en 1937. Staline avait 58 ans. Il lui restait 16 ans de règne ; le pire était encore à venir.

Le Conservateur des antiquités
Iouri Dombrovski
Traduit du russe par Jean Cathala
La Découverte
308 pages, 13,5 e

Le Conservateur des antiquités de Louri Dombrovski

 

 

 

 

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Didier Garcia

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