Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Les Dépossédés
de
Robert McLiam Wilson
Christian Bourgois Editeur
23.00 €


Article paru dans le N° 067
Octobre 2005

par Jean Laurenti

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   Les Dépossédés

On connaissait le romancier Robert McLiam Wilson, sa capacité à se mouvoir avec aisance dans le registre de la verve picaresque ou dans celui, plus grave, des douleurs enfouies. Avec " Les Dépossédés ", il se livre à l'exploration de la pauvreté, continent honteux de nos villes et de nos consciences.

Écrire sur la pauvreté est une expérience à haut risque. Le matériau résiste aux discours les plus affûtés, les renvoyant le plus souvent à leur vanité, sinon leur vacuité. Les moyens d'investigation qui ont cours aujourd'hui offrent à ceux qui les manipulent l'illusion de pouvoir faire la lumière sur la détresse des indigents. Caméra objective et compassionnelle au poing, on se glisse dans le logis des pauvres et on livre au public de quoi s'émouvoir et se révolter le temps d'un prime time.
Depuis assez longtemps, la pauvreté n'est plus, dans les représentations, cet état un peu exotique qui frappait ceux qui refusaient d'adhérer au modèle commun de la prospérité ou qui, par indolence ou atavismes divers, s'en maintenaient à l'écart. Le chômage endémique de masse, la brutalité de moins en moins masquée des politiques dictées par le libéralisme économique, soumettent une part toujours plus large de la société à la possibilité d'être repoussée au-delà du seuil fatidique. " La pauvreté est une chose étrange, écrit Robert McLiam Wilson. Certains prétendent qu'elle n'existe pas vraiment. D'autres affirment qu'elle existe, mais qu'on ne saurait la définir. (...) Nous avons faim du verbiage prolixe des docteurs en pauvreté. "
Les Dépossédés
, que publie aujourd'hui Christian Bourgois, est le fruit d'une enquête menée il y a quinze ans, en collaboration avec le jeune photographe Donovan Wylie, qui était alors âgé de 19 ans. L'ère Thatcher touchait à son terme, mais les conditions d'existence des populations les plus vulnérables continuaient d'empirer. C'est un livre qui s'inscrit dans un moment bien précis de l'histoire britannique : l'hystérie ultra libérale des conservateurs au pouvoir bat alors son plein, aggravant sans cesse la situation des plus démunis, jetant sur le désastre le voile d'une prophétie de prospérité générale.
Publié en 1992 au Royaume-Uni, le livre des deux Nord-Irlandais n'a pas pris une ride. D'abord parce que la pauvreté dans les grandes villes européennes se maintient aujourd'hui au niveau que l'on sait. Ensuite, parce que cet essai, s'il cherche à comprendre ce que vivent les habitants " dépossédés " de trois métropoles britanniques Londres, Glasgow, Belfast aspire à aller au-delà de cet objectif. Il soumet à un questionnement radical la société tout entière, qui tolère que soit infligée une telle souffrance à une part croissante de la population. " Comment pouvons-nous accepter une telle situation, répète-il inlassablement. Comment le pouvons-nous ? " Enfin, il interroge le regard qui, posé sur " l'autre ", le réduit à sa dimension de pauvre, alors même que sa vie est une lutte de chaque instant pour reconquérir sa dignité. " Je cherchais des sensations fortes, écrit McLiam au début de son livre. Je voulais trouver des gens affreusement pauvres. " Au lieu de quoi il va trouver des appartements soigneusement rangés et décorés, des enfants convenablement vêtus, des jouets en état de marche et même des étagères de livres...

Une part importante des " Dépossédés " est une insurrection rageuse contre l'incapacité, le mensonge et l'hypocrisie des gouvernants.

Dépossession économique, sociale et dépossession de soi. McLiam Wilson reçoit les témoignages, et parce que cette parole est proférée par des semblables, elle n'est pas filtrée par l'artifice de l'altérité, du clivage social. Elle est à chaque fois un coup de poing dans la figure. Souvent, il interpelle le lecteur : " Me parleriez-vous de vos problèmes financiers ? De votre installation sanitaire ? J'en serais certainement incapable. Les gens ont évoqué pour moi des choses invraisemblables, honteuses. (...) Les gens ne devraient pas être obligés d'affronter des épreuves aussi superflues et cruelles. Les gens ne devraient pas être obligés de vous en parler. "
À l'époque où il s'attaque à ce travail, Robert McLiam Wilson, qui est né en 1964 dans une famille catholique d'Ulster, a déjà acquis une certaine notoriété avec Ripley Bogle, un roman qu'il a publié à l'âge de 24 ans. Ce roman picaresque conte les tribulations d'un jeune prolétaire catholique de Belfast, précoce dévoreur de livres et amateur de baston dont le parcours le mènera jusqu'à l'université de Cambridge avant de faire de lui un clochard de 20 ans dans les rues de Londres. Volontairement outré, ce récit n'en comporte pas moins une part autobiographique. L'auteur est lui-même un ancien gamin du Belfast ouvrier qui a connu la dèche à Londres et qui a étudié à Cambridge. Dans la bouche du jeune Ripley Bogle, admis à Cambridge et observant ses condisciples, il mettra ces paroles : " Je constatais avec horreur que je rencontrais de futurs chefs de gouvernement, capitaines d'industrie, responsables du droit et du commerce et que, presque tous sans exception, ils pédalaient somptueusement dans la semoule. "
Pour le pouvoir politique, des écrivains comme McLiam peuvent être dérangeants. Issu d'un milieu pauvre, il a côtoyé les élites en formation, et s'est donné les moyens de saisir dans la vie réelle les brillants résultats de leur savoir-faire. Une part importante des Dépossédés est de fait une insurrection rageuse contre l'incapacité, le mensonge et l'hypocrisie des gouvernants. Pris de vertige devant les témoignages qu'il recueille, les situations inextricables auxquelles il est confronté, l'auteur éprouve le besoin de s'appuyer sur des données chiffrées, des statistiques capables de fixer un cadre où tout cela viendrait s'inscrire, " quelques petits chiffres trapus, suivis du signe dodu et rassurant du pourcentage. " Mais grâce aux artifices de la manipulation, tous se révèlent un instrument au service de la farce tragique qui se concocte en haut lieu. Pour minorer ou carrément effacer un problème, il suffit d'en changer le mode de calcul. C'est notamment le cas pour les chiffres officiels concernant les personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté. " Tous ces chiffres sont morts dans la nuit, " constate un jour l'auteur. Et dans le domaine de la misère des enfants, " d'autres découvertes de la Sécurité Sociale mordirent aussi la poussière. " Miracle des " ajustements saisonniers " pratiqués avec virtuosité par le gouvernement Thatcher (et tant d'autres qu'il n'est nul besoin de nommer ici...). Face à ces révisionnistes en col blanc, McLiam érige l'impératif de la mémoire, celle de " nos propres observations et impressions " qui " contredisent de manière flagrante des hordes de chiffres pleins d'aplomb. "
Reste ainsi l'essentiel : les rencontres, les échanges poignants que les deux jeunes Irlandais développent au cours de leur enquête. Malgré la piètre qualité de leur reproduction, les photos de Donovan Wylie restituent sans emphase le dénuement, les vies précaires. Certains portraits captent l'intensité du regard, la profondeur du manque, sans jamais altérer la dignité des personnes.
Robert McLiam Wilson a le don, en quelques lignes, de nous attacher aux personnages qu'il côtoie. Sa capacité d'empathie est telle qu'une relation de confiance s'établit rapidement avec ses interlocuteurs et une amitié véritable s'installe au fil des entretiens. Certaines figures continuent de nous habiter une fois le livre refermé. On se souvient de Moira, ancienne prostituée de Belfast-Ouest, pour qui la méchanceté de Thatcher est " la preuve de l'existence de Dieu ". Moira, à qui ses enfants allaient certainement être retirés, mais qui pour survivre, s'efforçait de croire qu'il y avait encore de l'espoir : " Je m'écroulerais sur le champ si je reconnaissais combien ma situation est désastreuse. " On se souvient de Gabrielle aussi, une jeune femme qui habite le quartier déshérité de Hackney à Londres. Abandonnée avec ses deux enfants par son mari, sans aucune ressource, elle vit en quelques mois une terrible dégringolade qu'elle affronte avec une énergie sidérante. Elle en sait désormais un peu plus long sur l'humanité, en particulier sur la lâcheté des mâles. En face d'elle, l'écrivain, avec son sentiment d'inutilité : " Honteux, je tâchais de passer pour autre chose qu'un homme. J'ai marmonné quelques paroles neutres, optimistes, plates. Elle m'a souri avec indulgence. "
Les Dépossédés
est un livre sans cesse menacé par son propre échec : " La liste des choses sur lesquelles je n'ai pas écrit est longue et infamante. (...) Et même les choses sur lesquelles j'ai écrit, je ne les ai pas décrites avec suffisamment de détails. " Le chapitre consacré à Glasgow n'a pu voir le jour que parce que Wylie l'a pris en charge : McLiam Wilson, durement éprouvé par son séjour parmi les pauvres de Londres, était rentré à Belfast.
Un livre fragile donc, plutôt débraillé et chaotique, bâti à l'instinct et qui évite toute forme de démonstration ou de propos définitif sur un sujet évidemment inépuisable. Mais un livre précieux parce qu'il nous en dit long sur nos semblables et sur nous-mêmes. Et peut-être aussi une leçon d'humilité, adressée à tous les experts en misérologie.

Les Dépossédés
Robert McLiam
Wilson/Donovan Wylie
Traduit de l'anglais
par Brice Matthieussent
Christian Bourgois
320 pages, 23 e

Robert McLiam Wilson
1964
Naissance à Belfast-Ouest,
dans une famille catholique

1985 Étudiant à Cambridge,
premiers essais d'écriture

1992 La Douleur de Manfred

1996 Eureka Street

Les  Dépossédés de Robert McLiam Wilson

 

 

 

 

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