Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Les Errances Druon
de
Claude Louis-Combet
José Corti
19.00 €


Article paru dans le N° 066
Septembre 2005

par Richard Blin

*

   Les Errances Druon

Déjà à la tête d'une des oeuvres les plus marquantes de la fin du XXe siècle, Claude Louis-Combet nous offre avec les tribulations de Druon
un saint chez qui la vision transcende la possession ,
un extraordinaire bouquet de sublimités mystico-charnelles.

Tempête d'ombre et de lumière à la confluence de la mystique et de l'érotisme, ode à la toute-puissance magnétique de la femme, le dernier livre de Claude Louis-Combet, tout en errances et rêveries, fantasmagories et théâtralité anatomique, a le luxe magnifiquement scandaleux de tout ce qui vient de l'autre côté. De l'envers de l'excès, de ces régions très obscures de l'imaginaire et de l'inconscient où s'éprouve très viscéralement le lien qui existe entre Dieu et le sexe, " comme si l'âme formait l'extrême floraison du sexe ".
/I> C'est cette face cachée du spirituel, cette intériorité sensuelle où âme corps et rêve ne font qu'un, qu'explore, dénude, épouse un Claude Louis-Combet au sommet de son art. Car " aujourd'hui où les convictions de la foi religieuse paraissent hors d'atteinte du ridicule et où l'on peut tout dire puisque personne ne croit plus à rien, il ne faut pas se retenir de révéler le noeud de conduites aberrantes, qui se dissimule derrière la façade bienséante de la sainteté officielle ". Définitivement en mal de Dieu mais toujours en mal d'adoration, il n'en finit pas de mesurer à l'aune de sa propre expérience (lui qui, à 18 ans, et au prix d'une rupture radicale avec toutes les promesses du coeur et des sens, s'était retiré du cours de la vie ordinaire pour entrer en religion avant d'y renoncer, trois ans plus tard, au moment de prononcer ses voeux) ce qu'il en coûte d'être un fils perdu, un homme condamné à vivre avec sa nostalgie du sacré, ses angoisses de perdition et son rêve d'un monde sans péché. Écrivain engagé dans l'expression de la dimension érotique de l'existence, il utilise, sans en être dupe, toutes les puissances de la littérature pour évoquer des trajectoires bouleversantes, des transgressions spectaculaires, des amantes aussi fascinantes qu'auto-destructrices, des êtres engageant totalement leur corps dans la quête de la perfection, de l'absolu ou de l'amour de Dieu ce qui est sa manière de poursuivre son interminable interrogation sur les liens obscurs liant la Beauté au Mal, ou sur le sens de l'éros qu'il faudrait peut-être considéré comme l'âme de l'univers ?
Autant dire que Les Errances Druon, avec sa Vierge qui saigne et son fond d'amours sacrilèges ou interdites, se situe aux antipodes de ce qui se pense et se dit aujourd'hui. S'inspirant d'une figure populaire du folklore religieux du Nord de la France, saint Druon, patron des bergers, Claude Louis-Combet fait de ce personnage mi-historique mi-légendaire qui vécut au début du XIIe siècle, une sorte d'alter ego, un personnage qui tantôt lui ressemble comme un frère, tantôt lui est complètement étranger.

Ce qu'il met en lumière porte à l'incandescence ce noeud d'innocence et de perversité où s'enracine tout amour.

Cette façon de réinventer sa biographie intime, et tout intérieure, dans le miroir de fantasmes et d'expériences exemplaires partagées avec le héros du récit, Claude Louis-Combet la nomme mythobiographie. Ce qui suppose un narrateur complètement impliqué dans son récit et intervenant très régulièrement. " Ce que j'engage de moi-même dans la figure que je recrée, la rejoignant dans le creuset de mes fantasmes et de mes réminiscences, c'est ma façon d'aimer. J'accède à l'autre dans le mélange de nos substances. Je lui donne de moi autant que je prends de lui ". Le texte alors se fait écran de projection, et la vie de saint Druon devient, pour l'auteur, une nouvelle occasion de déchiffrer son propre parcours et de revisiter quelques moments clés de son histoire, comme il l'avait déjà fait dans Marinus et Marina, Blesse, ronce noire et L'Age de Rose.
Mais jamais peut-être il n'était parti d'aussi haut, de ces hautes couches stratosphériques du Beau pour plonger aussi profondément dans la matière fantasmatique, obsessionnelle, onirique, affective du fond féminin-maternel de toute réalité. Et la vie de Druon s'y prête à merveille. Fruit des amours sacrilèges d'une châtelaine et d'un prêtre (voir l'extrait), fils bâtard qui se croit responsable de la mort de sa mère, il est d'abord élevé dans le vase clos d'un espace gorgé de féminité avant d'être éduqué par un frère bégard. Pour faire pénitence et expier sa faute, il s'enfuira du château familial et s'engagera comme berger avant de tomber amoureux de sa maîtresse qui est une sorte de double de sa propre mère. " Il y avait dans ses mains un énorme besoin de toucher ainsi que, dans chacun de ses sens poussé à l'extrême, un désir impérieux de jouissance. Mais il y avait aussi, chez lui, en contrepartie, une infinie capacité de renoncement par désir d'amour ". Écrasé par le poids de sa culpabilité, il entreprendra une série de pèlerinages à Rome, persuadé que le pape seul pourrait l'absoudre. Vingt années d'errances, de flagellation, de macérations diverses " à grand renfort de choses coupantes, piquantes, écorchantes, brûlantes, à quoi s'ajoutait la prière ". Rentré au pays, il s'y construira un ermitage attenant à l'église et mènera là, jusqu'à sa mort, vingt ans plus tard, une existence faite de renoncement, d'errance spirituelle et d'expiations. Toute une vie passée à tenter de concilier l'exigence d'amour avec l'impératif de sainteté. Toute une vie à rêver du corps-tabernacle de ces Marie encore plus belles de n'apparaître plus seulement désirées mais désirables jusqu'à l'impudeur. Toute une vie à rêver " d'union avec la femme comme de la seule voie vers la plénitude et la perfection ", mais sans jamais pouvoir passer à l'acte.
Druon " le divisé, le désuni, le partagé ", " le creusé, le vidé, le vacant ", auquel Claude Louis-Combet s'identifie au niveau des sensations et de la singularité de l'expérience. " Là où je vais, là où je pousse mon personnage, c'est là où je suis sûr de le rencontrer, de me rencontrer en lui, sur la voie que je connais pour m'en être approché au point de la regarder comme le pur tracé d'une inspiration qui aura guidé et éclairé toute ma vie : une queste amoureuse dont la raison ne m'est jamais apparue ". Expérience intérieure, expérience de la limite, faite de nudité métaphysique, d'émotions très archaïques, de secrets cheminements, d'ivresse érotique où l'innocence et l'impudeur se mêlent à l'éperdu et à l'impossible, comme en cette scène où un prêtre rêve que " le groupe de femmes de la paroisse, au moment de communier, s'étant levé, ayant marché sur la tête, à la manière des saltimbanques, venait présenter à la table sainte, pour recevoir l'hostie, non la langue tendue, mais l'entrejambe, cuisses écartées comme des bras de suppliantes, vulve offerte et avenue, et moi donc, penché sur chacune, officiant, introduisant de mes doigts sacrés et appliqués, en chaque fente, le divin corps ".
Cette façon d'accompagner son désir jusqu'à la perte de soi-même, cette outrance, cet affolement de la raison, cette manière d'évoquer jusqu'en sa crête de pure intensité la voie épineuse de l'extase " espine-moi, gente mère, moi l'épi noir ou encore l'épi noué, mère des buissons épineux, Marie d'espines de nuit, ma mère espine-moi " , cette façon donc, de faire du haut et du bas, de la " césure sexuelle " et de la bouche " la douce, la discrète et mystérieuse fente femelle, aux lèvres taillées comme celles d'une bouche " des signes qui s'équivalent, relève d'une intelligence amoureuse, d'une langue du coeur, d'un sens de la grâce comme du maléfice, uniques dans ce qui se publie aujourd'hui. Tout ce qu'il y a d'inaccaparé, d'inaccaparable au fond de l'amour, Claude Louis-Combet l'éclaire de cette lumière d'effraction qui tient du sourire de l'âme en suspens sur l'abîme. Ce qu'il met en lumière troue la réalité, porte à l'incandescence ce noeud d'innocence et de perversité où s'enracine tout amour. S'aventurant au plus profond de la nuit des sens et de la déréliction, il prouve aussi que l'amour est une affaire de langage, sa déclaration continuée en dénudation d'intériorité, en réseaux de vertiges, en violence poétique s'abouchant au vide tremblant d'une absence-présence qui hante.
Il y a du chef-d'oeuvre dans ces Errances Druon, tant Claude Louis-Combet marchant à la rencontre de lui-même entre silence et jouissance , parvient à donner corps à ce fameux passage du verbe à la chair, réussissant là quelque chose comme la réplique profane du mystère chrétien de l'incarnation, et ce dans une langue magnifiquement transparente. De la vraie, de la grande, de l'inoubliable littérature.

Les Errances Druon
Claude Louis-Combet
José Corti
288 pages, 19 e

Claude Louis-Combet

1932 Naissance à Lyon

1950-53 Période d'intense vie religieuse

1970 Premier roman : Infernaux Paluds

1979 Marinus et Marina

1986 Dirige la collection " Atopia "
(éditions Jérôme Millon)

1994 Blesse, ronce noire

Les Errances Druon de Claude Louis-Combet

 

 

 

 

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