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Les articles       

Danse dedans
de
Jean-Louis Giovannoni
Prétexte éditeur
11.00 €


Article paru dans le N° 064
Juin 2005

par Emmanuel Laugier

*

    Danse dedans

Avec la double publication du " Lai du solitaire " et de " Danse dedans ", Jean-Louis Giovannoni joue sur les tableaux assonants d'un exercice où vers et prose concentrent distinctement les expériences extrêmes de toute vie psychique.

Connu d'abord comme poète, Jean-Louis Giovannoni n'a jamais cessé de casser les ornières stylistiques dans lesquelles on a voulu l'enfermer. Ses premiers livres de Garder le mort à Ce lieu que les pierres regardent jusqu'aux anthologies parues aux éditions Unes dessinent une écriture tout en concision, économe de ses moyens expressifs, interrogative, où le corps reste le pivot central autour duquel le monde est interrogé. Ensuite, Jean-Louis Giovannoni multipliera les voix dans ses poèmes pour peindre les cris et chuchotements d'un colloque des visages rageurs.
La dimension presque phénoménologique, distanciée, de ses débuts sera cassée avec une violence que L'Élection (Didier Devillez, 1994) et surtout Le Journal d'un veau (Deyrolle, 1996) amorcent radicalement. En fait, ce que Jean-Louis Giovannoni (né en 1950 à Paris) a toujours convoqué dans son oeuvre, malgré une apparence méditative, recoupe une attention à la puissance psychique du vivant. C'est du théâtre mental que naît chacun de ses livres, théâtre non pas fictif et imaginé, mais composé à partir des scènes intérieures que la confrontation à ce que nous ne voyons et ne savons pas de nous-mêmes et du monde renvoie comme un miroir délirant. Assistant social des hôpitaux psychiatriques de Paris depuis plus de vingt-huit ans, élève de Hélène Chaigneau, fondatrice avec Jean Oury de la psychothérapie institutionnelle, et spécialiste de la psychose, on comprend quels rapports l'écrivain entretient avec ses propres ravagés, répercutant la voix coupée et tue qui est la leur, là où un délégué cherche, dans Le Lai du solitaire, à les convaincre de leur représentativité constitutionnelle.
La profération active et féroce de l'écriture de Jean-Louis Giovannoni en fait un des auteurs les plus singuliers aujourd'hui. Énonçant comment les rapports de classe rongent le frein de tout homme jusqu'à le faire grimacer, complexifiant sans caricature ce que ce donné façonne à l'intérieur de la vie mentale, Jean-Louis Giovannoni, avec une audace comparable à un Valère Novarina, trace les lignes de fuite d'un danser vertigineux, aussi inquiétant qu'une vérité vient trancher dans les tissus de l'âme nos raisons de tenir encore debout et de nous faire face.

Le Lai du solitaire poursuit votre cycle " romancé " engagé il y a neuf ans avec Le Journal d'un veau. Les deux livres sont sous-titrés " roman intérieur ". Que signifie cette mention ?
Ce terme " roman intérieur " dit quelque chose de très simple. Il s'agit avec cette série de romans intra-psychiques. À l'intérieur du mental d'un ou de plusieurs personnages (le veau dans Le Journal..., le ver solitaire dans l'enfant dans Le Lai...), il est question d'une voix qui est au moins double, voire triple, ou tout simplement proliférante, puisque je crois bien que dans la vie mentale le sujet ne se présente jamais de façon univoque, mais plurielle. Il y a toujours dans la vie psychique des éléments qui ne se résolvent jamais. Pourquoi : et bien parce qu'il y a bien sûr du refoulé, des intensités contradictoires qui cohabitent tous avec une extériorité (appelons ça le réel, la réalité, le dehors) qui ne les résout pas, voire ne les expose. On est face, en gros, à un véritable sac de noeuds. " Roman intérieur " voudrait dire ce débat, ce rapport. Tout se passe donc dans le mental, il faut que le lecteur y soit comme chez lui, qu'il croit à cette dimension, l'extérieur y venant sous forme de clichés, de publicités, de slogans, de propagande du signe, de tournures populaires, de faits de la vie sociale, de mots récupérés. Une sorte de bric-à-brac rentré dans les plis de la vie psychique.
Pour Le Lai du solitaire, c'est un double intérieur, parce qu'il y a la voix d'un poète, le ver solitaire, et celle de l'enfant habité par le ver, dans le boyau il jase, bavarde, etc. On est bien sûr dans la logique du délire, de la parole délirante. J'introduis le lecteur là-dedans, mais il faut qu'il entende bien, comme si la situation était vraisemblable, ou qu'il feignait de la croire telle, afin de saisir qu'il est question, là, de sa propre histoire. On sait que l'on se raconte tous au moins une histoire, on se raconte à soi une histoire pour soi. L'intime, c'est l'histoire que l'on se raconte pour tenir. En cela Le Lai du solitaire est contre l'idée d'une intériorité atteignable, socle ou fond de l'être profond dans lequel on pourrait se baigner béatement. Je crois plus à un homme fabriqué par les rapports de classe, par les confrontations et les rencontres aléatoires, qu'à un être en soi. À l'intérieur il n'y a je crois rien, sinon ce balai incessant de ce que l'on entend, vit, énonce ou pas.

" L'arrivée de la prose dans mon travail est peut-être comparable aux valeurs musicales. Il s'agit de les allonger, d'utiliser un clavier plus large. "

Mais pourquoi le réel, ou le dehors, s'introduit-il dans la vie psychique par le biais du cliché ou de la publicité ?
Parce que le cliché est ce qui pénètre le mieux ou le plus facilement en soi. Quand vous pensez à votre enfance, vous revenez à un certain nombre de choses qui se sont passées et installées dans le cul-de-sac de la mémoire, et tout cela recoupe nos expériences les plus communes. Je crois aussi que les lieux communs sont en surface des endroits banalisés qui, en fait, renvoient pourtant à des moments très complexes de la vie psychique. Le lieu commun est en cela ce qui a été uniquement banalisé, mais il faut remonter vers ce qui nous a poussés à le banaliser là où d'abord les phénomènes sont de pures singularités.
L'oscillation entre le cliché, le sûr, le certain, le définitif, et l'étonnement que cela soit, est en fait le moteur de ce qui me fait écrire. Que les choses soient à leur place (un sac posé dans un coin, une table), m'a toujours paru aberrant. Il faudrait presque un traité de physique pour comprendre de tels phénomènes.

Le Lai du solitaire s'ouvre par deux citations (Claudel et Rousseau) qui tournent chacune autour de l'idée de voix, voix antérieure, voix grave et sifflante. Puis, dès la première page, une voie est annoncée, celle de la visitation...
J'ai entouré ce livre de phrases : la première (Claudel) replace le problème du rapport à la langue avec toute son intériorité, qui est historique, qui s'allonge dans le temps. Écrire implique le redéploiement sur nous (comme fabriquer son vêtement) de cette antériorité. On ne peut comprendre les choses, et en particulier le langage, ou un certain usage de la langue, si elles ne sont pas intériorisées de telle façon qu'elles nous entament, comme l'angle de cette table par exemple. Concernant les deux régimes de voix dont parle Rousseau dans la seconde citation, ce sont nos polyphonies qui s'y jouent. Parler juste c'est porter plusieurs possibles de voix et de faits d'existence. La vie psychique ressemble à un clavier bien tempéré, une hétérogénéité dans une homogénéité, la folie étant ce moment où le sujet se focalise au contraire sur une et une seule chose. Le lien entre les voix et la visitation, lui, annonce bien que quelque chose est venue vous pénétrer la tête. Alors qu'il n'y a pas de mots pour, on est pénétré par les choses pour qu'elles existent en nous. Pas de vie psychique sans cette habitation-là interne des choses, quand même ce qui touche n'a pas seulement à voir, et souvent c'est même le contraire, avec le plaisir. La peur, viscérale, paralysante, est, pour ma part, ce qui mobilise le plus les mots, ce qui me pousse à écrire, à exposer, comme le cadavre de ma mère dans mon premier livre Garder le mort (L'Athanor, 1975). La fameuse phrase de Guillevic dit ce rapport-là très justement : " Chantonner contre la peur ".

Dans Le Lai du solitaire, il y a quelque chose qui joue sur la bouffonnerie, le grotesque, mais tout y est aussi très monstrueux, puisqu'un ver pénètre un enfant pour chantonner de la poésie dans son boyau, l'initier à un véritable devenir-poète. Le poète est ridiculisé, raillé...
Toute cette dimension dérisoire et bouffonne a bien sûr à voir avec la posture du poète. Après 1991, après Pas Japonais (Unes) et L'Invention de l'espace (Lettres vives), je me suis aperçu qu'il fallait que je m'engage d'une autre façon dans l'écriture.
Ce que j'avais pu écrire jusque-là, je savais bien le faire. Or, si l'on se met alors sur la pointe des pieds en levant un peu la tête, on donne une hauteur à l'écriture, un statut d'importance et de sérieux, là où ce qui me mobilise est, au contraire, de l'ordre du délire, de l'ordre d'une énergie intérieure totalement ouverte, folle, saugrenue. Une assertion n'est possible que parce qu'elle repousse un tas de choses, pour vous faire croire à la perle qu'elle dégage. Mais l'important serait, à l'inverse, de ne rien repousser, de tout prendre, comme chez Jarry.
J'ai là un malin plaisir, une jouissance à attaquer le poète, son statut, parce que c'est aussi m'attaquer moi-même, attaquer mes vieux livres de poèmes. Revenir alors au poème, comme dans Danse dedans, ou L'Élection (Didier Devillez), redéploie le rapport de l'écriture à sa naissance comme une confrontation à une voix étrangère. La question est encore celle du vêtement que l'on va se coudre et enfiler. Là où à l'époque de L'Invention de l'espace, on voulut me faire passer pour quelqu'un qui avait à dire des vérités, je me suis aperçu que l'écriture créait un rapport avec des énergies, des mouvements. Il n'était donc pas question pour moi de savoir ce que j'allais raconter, mais de voir comment une masse énorme de sous-entendus venait dans la langue à partir du moment où on avait déplacé en elle quelque chose, ou attaqué les choses de biais. En cela je suis très attentif à la façon dont les possibles se diffractent et se divisent dans la langue. Entrer dans quelque chose que l'on ne pouvait pas concevoir est ce à quoi le lecteur aura à se confronter quand le poète ou l'écrivain sont, eux, totalement aveugles. Comme le ver solitaire et ses anneaux, il n'a pas besoin de voir. S'il a bien une histoire à raconter, ce n'est pas parce qu'il voit mieux, mais parce qu'il ne voit absolument rien et qu'à partir de là il fabrique son vêtement. De là que ses propos soient bigarrés, c'en serait le signe le plus évident.
La figure du grotesque est aussi la conséquence de cette recherche, parce qu'elle dit sans dire. L'effet de déresponsabilisation du grotesque est une façon de décontracter tout le monde (voyez, ce n'est rien, on rigole un peu, on vous met de la farce dans la soupe de l'ordinaire) pour mieux pénétrer le lecteur imaginaire, lui sauter dessus. Faire tomber ou effondrer tous les sujets sérieux, revient à en ricaner d'une façon qui ne pouvait pas être dite ou formulée autrement que, justement, par un ricanement rageur et furieux. Le grotesque introduit en plus de la confusion dans le clair, il met du doute et déplace, du coup, le sérieux ailleurs, il redensifie la soi-disant légèreté du propos.
Dans Le Lai du solitaire, mais peut-être davantage dans Le Journal d'un veau, le grotesque ne rend pas frivole le monologue fasciste de ce veau de lait qui en appelle à la pureté de sa race et de ses chairs, mais au contraire insiste sur une multitude de pénétrations qui constituent les horreurs psychiques de chacun. Parce que vit dans ce magma, dans cette mélasse contradictoire, une énergie débordante, une puissance inimaginable, qui a à voir avec le pouvoir bien sûr. Y être au plus près conduit, contradictoirement, davantage à une source d'apaisement qu'au déclic d'une explosion de soi. C'est là encore une tentative de maîtrise, et tout se joue dans la recherche d'un équilibre face à ce qui n'en a absolument pas. Tentative que Garder le mort reflète bien, puisque il aura fallu que je trouve des mots au corps mort et étendu de ma mère, non que je cherche à ne plus le voir, à fermer la porte, mais que je suive vraiment sa ligne, son gisant, son poids. Écrire cela, face à cela, je m'en aperçois, fait que je suis moins menacé par mes propres peurs.

Le lai est une petite composition en vers du Moyen Age, le plus souvent lyrique et composé de vers de huit syllabes et en rime plate. Mais homophoniquement, chez vous, c'est tout ce qui a trait à la laideur, au laid, et au laitage, à la blancheur ou à l'origine (le sein maternel). Vous citez même, en finale, une phrase de Claudel où il est question que le vers soit ce qui touche à l'antériorité même du langage, qu'il soit même " une idée isolée par du blanc ".... Comment comprendre toutes ces ramifications sémantiques ?
Les livres ne sortent pas forcément dans l'ordre que l'on a voulu. Le Lai du solitaire est par exemple un projet d'écriture imaginé bien avant Le Journal d'un veau. C'est pourquoi il contient et comprend l'idée du foreur, de ce qui perce depuis la nuit des temps, d'où peut-être l'écho dans Le Lai.... de cette idée du vers chez Claudel, phrase qui contient presque en elle, en germe, quelque chose d'assez inquiétant, parce quelle rend exclusif et absolu un usage langagier. Entre l'obsession de la blancheur chez le veau et cette phrase, il y a l'étendue de toute la noirceur de l'inconscient. Dans Le Lai du solitaire, au contraire, on se confronte à tout, sauf à l'idée d'une séparation du fond obscur et de la surface blanche, immaculée. La séparation claudélienne est de l'ordre de la pétrification : elle est soit un arrêt de mort, soit quelque chose d'intra-utérin, d'avant ou d'après le langage. Et la vie psychique, si elle plonge dans le noir, dans ce qui n'a pas de yeux pour voir, regarder, distinguer, si elle noircit le tableau, renvoie aussi à ce qui est sans mot, donc à ce qui en nous laisse un blanc. Écrire consiste à trouver la valeur noire dans le blanc ou l'inverse. Il y a dans la vie psychique des événements qui sont sans mot et qui le resteront irrémédiablement.

L'Élection, livre accompagné de photographies de bêtes conduites à l'abattoir, de sujets enfermés en hôpitaux psychiatriques, amorce un virage radical. Aux poèmes concis succèdent au contraire un vers long, narratif, des interjections, des provocations, de l'humour grinçant, la question de la génération (fils/père) y étant creusée autrement...
L'Élection
est à prendre au sens strict. Soit : qu'est-ce qu'un élu. Pourquoi j'ai cette forme-là, pourquoi ai-je voulu, ou a-t-on voulu que telle forme soit élue ? Pourquoi y a-t-il une majorité qui en décide. On retrouve aussi plus tard, dans Le Lai... le délégué. L'idée est celle du représentant, qui porte la voix des autres et en même temps il représente le compromis par excellence, en ce qu'il ne peut représenter tout le monde. Ce tri, cette option, cette voie médiane, L'Élection va la contrarier de fond en comble en les contaminant de voix venues de tous les horizons pour revendiquer leur non-représentation. L'Invention de l'espace posait aussi ce genre de questions, puisque le centre du livre tourne autour de ce qui se détache de la masse, s'en distingue, s'en isole pour faire espace.

Danse dedans marque un retour au poème en vers, mais comme pour L'Élection, l'histoire narrée s'infiltre en lui, comme si la distinction entre le " roman intérieur " et le poème n'existait plus... Est-ce le cas ?
L'arrivée de la prose dans mon travail d'écrivain est peut-être comparable aux valeurs musicales. Il s'agit de les allonger, d'utiliser un clavier plus large. La narration et la théâtralisation que comprennent les livres en prose, l'élasticité de la phrase, tout cela colle lorsque je me jette à corps perdu dans cet élan prosé, le contenu y devenant presque par lui-même proliférant. Cette expérience a quelque chose d'aussi intriguant qu'intéressant, parce que dans les changements de régimes on voit comment les questions de fond, les thèmes (pour dire vite) persistent en existant tout autrement.
Pour Danse dedans, quelque chose est venu qui ne pouvait s'écrire autrement que sous la forme syncopée et en même temps qu'accompagnée de micro-récits, comme s'il y était question d'un traité de physique, pour qui il faut poser des hypothèses, les démontrer et les vérifier, le tout dans une logique de suspense et de récits possibles. On y cherche à faire face à ce qui s'érige, se lève, à ce qui prend forme solide. En fait, toute forme d'écriture dans laquelle on se retrouve jeté pose subséquemment la question de l'essayage, donc du vêtement qui va tomber le plus naturellement du monde sur vous.
Comment sentir le paysage, comment sentir ce qui tombe en vous et danser votre rythme, animer cela, physiquement, dans la densité, l'insistance et les conflagrations que tout cela forme dans nos têtes, reste le principal du travail à faire.

Jean-Louis Giovannoni
Le Lai du solitaire

Éditions Léo Scheer
156 pages, 15 e
Danse dedans

Prétexte éditeur
104 pages,11 e

 Danse dedans de Jean-Louis Giovannoni

 

 

 

 

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