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Les articles       

Romans noirs
de
Jean-Patrick Manchette
Gallimard
26.90 €


Article paru dans le N° 065
Juillet-Août 2005

par Gilles Magniont

*

    Romans noirs

Assortis des extraits inédits d'un journal, les " Romans noirs " de Jean-Patrick Manchette sont regroupés dans un épais volume. Double bénéfice : couronner une oeuvre essentielle, revoir certaines idées reçues.

Une malédiction pèse sur Manchette. Quand on le loue, c'est aussitôt pour lui attribuer des rejetons difformes. Certains voient en lui le père du néopolar à la française, nébuleuse d'intrigues humanistico-libertaires portées à bout de plume moderniste ; d'autres, plus étourdis encore, associent son nom à la fine fleur des écrivains réactionnaires en ec. Comment s'y retrouver ? Déjà, en 1970, dans son journal, notre homme s'amusait d'un premier malentendu, notant qu'un de ses manuscrits avait été lu de travers : on s'attendait " à voir apparaître un auteur parachutiste et paranoïaque "... Le manuscrit en question, c'était L'Affaire N'Gustro, premier des dix romans noirs à paraître dans la Série Noire, entre 1971 et 1981 : ce que notre édition nomme justement la " décade prodigieuse ".
L'intrigue y tourne autour d'un narrateur dénommé Henri Butron. C'est le fils d'un médecin rouennais, tôt devenu petite frappe pour échapper à son univers bourgeois. Le voilà qui flirte avec l'OAS, qui tabasse les étudiants contestataires, puis qui d'un même mouvement absurde en vient à assurer la protection d'N'Gustro, chef de l'opposition marxiste au gouvernement du " Zimbabwin " piètre protection, car N'Gustro est enlevé puis assassiné au vu et au su de nos Renseignements Généraux. Guerre d'Algérie, affrontements de rue, meurtre du leader marocain Ben Barka, etc. : nouveauté d'importance sur les terres du récit policier hexagonal, la fiction s'appuie ici sur une très brûlante actualité. Et Manchette, ce en quoi il est encore plus singulier, n'accompagne cette immersion d'aucune " dénonciation " univoque. Butron est une brute mais sa révolte a quelque raison d'être ; s'il dénonce in fine l'indignité de l'ordre social, ses propos sont toutefois empreints d'une emphase risible ; quant aux barbouzes africains, ils accomplissent des actes sanguinaires tout en étant avertis du complexe de supériorité occidental. Et les activistes gauchistes sont dépourvus d'intelligence comme d'innocence : on repassera pour les personnages sympathiques. C'est aussi inconfortable qu'un Ellroy dont Manchette fut justement l'un des premiers, ici, à faire la réclame.
C'en est aussi très différent. Car Manchette, pour l'essentiel des fictions qui vont suivre, va abandonner la narration à la première personne. Ça n'a l'air de rien, mais cet air de tourner autour des personnages, en se gardant bien de sonder leur conscience confuse, il y tient beaucoup. Plus d'états d'âme étalés, pas de fioritures, aucun flottement poétique ; mais des notations sèches et factuelles qui lui permettent de se placer dans le voisinage immédiat de Dashiell Hammett pour mémoire : inventeur du polar et membre du parti communiste comme sous le plus lointain patronage de Gustave Flaubert pour mémoire encore : chef de file du " réalisme " et contempteur de la farce bourgeoise. Dans ses Chroniques, articles de haute volée portant sur la théorie et l'actualité du genre policier, il expose la nécessité de ce style où affleure un " calme désespoir " : " Le polar achevé doit être comme une HLM qui serait parfaite. Aucun détail, aucun problème de plomberie ne doit s'interposer entre le consommateur et son objet. Même la distraction doit être parfaite, comme une cuisine équipée. Alors le consommateur ne peut plus se consoler par des protestations sur les détails. Il est forcé de tout accepter parce que c'est parfait, ou de tout réfuter parce que c'est l'horreur. Les néo-poétistes veulent garder l'espoir. Naguère un crétin craignait de désespérer Billancourt. Il s'agit de désespérer tout le monde ". Quelle horreur, en effet, que le Petit Bleu de la côte ouest, mise en scène glacée du déterminisme où Georges Gerfaut ne semble découvrir la misère moderne que pour mieux revenir à sa position initiale de cadre parisien, apprivoisant ses insomnies impuissantes et vaguement bourrées : " Une fois, dans un contexte douteux, il a vécu une aventure mouvementée et saignante ; et ensuite tout ce qu'il a trouvé à faire, c'est rentrer au bercail. Et maintenant au bercail, il attend. Le fait qu'avec son bercail Georges tourne à 145 km/h autour de Paris indique seulement que Georges est de son temps, et aussi de son espace ". Quelle horreur que la prise d'otage dépeinte dans Nada : l'enlèvement par l'ultra-gauche d'un ambassadeur américain, et le carnage qui s'ensuit, n'aura servi qu'à encore renforcer l'emprise de l'état policier. " Le desperado est une marchandise, une valeur d'échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. L'État rêve d'une fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans ", s'avise avant de mourir l'outlaw Buenaventura Diaz. Pauvre acteur de l'Histoire, il rejoint la cohorte des individus piétinés par l'implacable logique des événements, comme autant de pâquerettes sous le pied du marcheur : c'est comme qui dirait Hegel-sur-polar.

" C'est la Comédie humaine que vous me dites là, mon bon ! Eh ! En quelque sorte ".

Les romans semblent ouvragés comme d'impeccables démonstrations, alors. Mais il y a un hic, un coup d'arrêt à cette belle mécanique : Manchette ne publiera plus après 1981 et La Position du tireur couché. Un livre où, curieusement, le personnage principal, figure taciturne, devient carrément muet dans les derniers chapitres... On a beaucoup glosé sur ce silence du romancier. N'avait-il pas lui-même entériné le déclin du polar en réduisant ses intrigues à d'ostentatoires archétypes ? L'héroïne de Fatale (avec ce titre, déjà tout un programme bien balisé) met à sac Bléville-aux-notables-corrompus, comme le fit en son temps le privé d'Hammett débarqué à Poisonville. C'est dire que le genre est désormais voué à la référence, à la redite. Désormais privé de toute nécessité historique, il se fait ersatz parmi d'autres sur les présentoirs de " l'insignifiance culturelle ". Fermez le ban, Manchette se dresse telle une statue du Commandeur tendance dépressive et dialecticienne...
Cette image figée est heureusement démentie par le dossier " Vie et oeuvre " conçu par Mélissa Manchette et Doug Headline, veuve et fils de l'auteur qui clôt l'édition Quarto. Il apparaît en effet qu'il ne faudrait pas trop céder aux sirènes du mythe littéraire, car Manchette n'a jamais cessé d'écrire : toute une production, plus ou moins visible, faite notamment d'articles (sur la littérature, les jeux d'esprit ou le cinéma) et de traductions (son deuxième métier, lui que ses parents espéraient voir enseigner l'anglais). On découvre d'ailleurs qu'il a, durant sa courte existence, travaillé comme un sourd, accumulant les travaux alimentaires au temps même de sa notoriété : des scenarii de séries télévisées jusqu'aux romans pour la jeunesse en passant par les dialogues de " films libidineux ", jusqu'à épuisement des forces. Manchette, porté sur la grande prose classique comme sur les films d'extra-terrestres, n'était pas forcément parti pour évoluer dans le seul cadre du roman noir, comme dans le milieu afférent, qu'il aimait parfois à moquer . Et il en sortit presque, comme l'atteste le manuscrit, interrompu par la mort, de La Princesse du sang, qu'accompagnent ici divers dossiers préparatoires. Késaco ? Un gros marchand d'armes tente de faire assassiner la fille de son cousin et associé : a priori, rien de trop neuf, une intrigue que Manchette a emprunté à sa femme, et qu'il trimballe sous diverses formes depuis ses débuts littéraires. Sauf que cette histoire doit maintenant s'intégrer dans un cycle romanesque aux allures de seconde naissance, Les Gens du mauvais temps. Beau titre pour annoncer la peinture de notre époque et de ses fondements souterrains, en nous amenant par exemple sur l'île de Cuba en 1956. On échappe donc aux banlieues et provinces françaises, on compose quelque chose qui tient de Balzac journal du 13 décembre 88 : " C'est la Comédie humaine que vous me dites là, mon bon ! Eh ! En quelque sorte " et du roman d'aventure et du thriller d'espionnage et d'autres choses encore. Dans la centaine de pages qu'il nous lègue, Manchette laisse transparaître un évident bonheur du récit, en même temps qu'une maîtrise confondante de son écriture : faits et gestes s'imbriquent ici en une surface lisse et mystérieuse, tissée autour des noms rutilants d'Alba Black, Samuel Farakhan, Ivory Pearl. De sorte qu'on pourrait dire cette histoire pleine des détonations du monde, et tout aussi bien affirmer qu'elle se tient, comme dirait l'Autre, par la seule force du style. Un livre sur rien, à la fin.

Romans noirs
Jean-Patrick
Manchette
Gallimard, " Quarto "
1356 pages, 26,90 e


Jean-Patrick Manchette

1970 " On me demande des corrections assez importantes.Je vais les faire. Entrer à la Série Noire est important. " (Journal, le 3 avril)

1979 Entame pour Charlie Hebdo une chronique de cinéma. Il ne voit quasiment aucun des films qu'il commente.

1993 Fonde le mouvement Banana, stade suprême du gauchisme.Il s'agit de glisser des peaux de banane sous les pieds des CRS.

1995 Meurt des suites d'un cancer, à 53 ans.

 Romans noirs de Jean-Patrick Manchette

 

 

 

 

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Gilles Magniont

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