Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

De la distraction
de
Franck André Jamme
Virgile
16.00 €


Article paru dans le N° 064
Juin 2005

par Xavier Person

*

    De la distraction

Questions sans réponses. Énigmes légères. Bonheur discret de la poésie. Tentatives nocturnes.

Qu'est-ce qu'une lecture distraite nous fait nous demander De la distraction ? Que serait une lecture dont la distraction serait le principe actif, le moteur de lisibilité ? Comment lire un livre sans être vraiment tout à fait à sa lecture, en y étant sans y être ? Comment être un lecteur de biais, comment lire une phrase de profil, comment lire une phrase dans sa dimension rêveuse, dans un relatif flottement, comment lire une phrase sans savoir trop quoi en faire, comment, en fait, intégrer dans la lecture de cette phrase le fait que nous n'en soyons pas exactement le lecteur, comment se glisser dans la lecture de cette phrase comme on se laisse aller dans sa distraction parfois à ne rien saisir exactement, ne rien tenir, ne rien retenir ? Comment dans sa lecture se distraire de soi-même ? Comment, d'abord, ne rien savoir faire de sa lecture, ne rien savoir s'en dire à soi-même, comment se laisser happer dans sa lecture par ce qui dans la lecture même nous échappe ? Dans " distraction " il y a " traction ", du verbe " tirer ", comme dans " attraction ", mais avec le préfixe " dis " qu'on retrouve dans " disparition " par exemple.
Une attraction pour sa disparition ? Une traction par soustraction ? Que lisons-nous dans la distraction sinon ce glissement par quoi cela nous échappe, que lisons-nous d'autre, à un moment, que la matière même de ce glissement, sa sensation, que savons-nous lire et, surtout, savons-nous lire ce que nous lisons, savons-nous lire, ne nous sommes-nous pas, le temps de notre lecture distraite, défait de notre savoir lire, ne nous retrouvons-nous pas dans la lecture distraite à déchiffrer une phrase comme lorsque nous apprenions à lire, n'avons-nous pas, lecteur distrait, oublié que nous savions lire, non plus dès lors face à ces blocs de sens qui viennent d'ordinaire avec les mots, face à des blocs, certes, que font les mots ou les groupes de mots, mais qu'il nous faudrait plus ou moins déchiffrer lettre à lettre, qu'il nous faudrait recomposer sans y trouver du sens immédiatement, dont il nous faudrait retrouver l'usage, sans d'ailleurs trop nous préoccuper d'y arriver, appréciant ce moment d'inconfort, prolongeant l'hésitation que nous ressentons à ne pas exactement reconnaître ce que nous lisons ?
On devine ce qu'on va lire d'une phrase avant de vraiment pouvoir la lire, on finit par pouvoir lire une phrase dans De la distraction, mais en la devinant, en devinant juste un sens à cette phrase qui aussitôt nous échappe, on n'aura lu une phrase que le temps de son surgissement, dans le déchiffrement de la lecture, on n'aura saisi d'une phrase que ce mouvement de son apparition. Une phrase, pour ainsi dire, n'y est lisible qu'en superposition de son illisibilité, comme en décalque de celle-ci. Nous apprenons, si la distraction opère, à lire l'illisibilité de la phrase, pour un peu nous pourrions lire au dos d'une phrase, avant qu'elle ne retourne vers nous sa face claire. Nous lisons cette distraction de la phrase, cette torsion de sa distraction nous propose de la phrase une lecture distraite, nous pouvons lire autrement cette phrase, nous lisons une autre phrase que celle que nous croyions lire. Nous lisons dans De la distraction de fines énigmes poétiques sur ce mode distrait qui nous autorise à ne pas tout comprendre, ce qui est plutôt très agréable et léger. D'un côté, les tablettes de Franck André Jamme y font des sortes de stèles où les mots ne sont plus que des lettres. De l'autre, les phrases ou les dessins que Virgile Novarina note la nuit, dans le noir, au cours de très brefs réveils, font bien sentir ce que pourrait être une écriture aveugle (du coup, on a essayé d'écrire cette chronique lors d'un réveil nocturne, tenant bon avant de céder au sommeil qui maintenant nous gagne, alors bonne nuit à tous et bonne chance pour le reste de la nuit, on y retourne).

De la distraction de Franck André Jamme et Virgile Novarina, Virgile, " Ulysse fin de siècle ", non paginé, 16 e

 De la distraction de Franck André Jamme

 

 

 

 

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Xavier Person

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