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Les articles       

Chroniques imaginaires de la mort vive
de
Philippe Annocque
Melville éditeur
18.00 €


Article paru dans le N° 064
Juin 2005

par Lise Beninca

*

    Chroniques imaginaires de la mort vive

D'une écriture tellement feutrée qu'elle en devient menaçante, Philippe Annocque fouille l'âme d'un village rongé par un mal étrange.

Pas étonnant qu'il faille marquer un temps d'hésitation avant de reconnaître Philippe Annocque lorsqu'il pousse la porte du café. Il ne ressemble pas vraiment à la photo imprimée en quatrième de couverture de son premier roman. Tout comme les deux livres dont il est l'auteur ne se ressemblent pas. Leurs thèmes sont éloignés, leurs cadres diamétralement opposés et leurs styles en complet décalage. Une affaire de regard, paru au Seuil en 2001, est l'histoire d'un type qui collectionne les ratages. Une sorte de anti-héros, passif avec les filles, en train de taper sur une vieille machine un roman qui ne verra jamais le jour, parce qu'il se regarde surtout écrire.
C'est drôle et un peu léger. Rien à voir avec l'atmosphère opaque qui saisit le lecteur dès la première page des Chroniques imaginaires de la mort vive. À la première phrase, on a déjà un pied dans la brume, l'autre dans le mystère. La phrase est longue, sinueuse, qui s'étend comme une nappe de brouillard sur une moitié entière de la page. Le narrateur s'adresse à un " tu " dont on ne sait rien encore. C'est qu'il faudra avancer à tâtons, guidés par une voix qui parle à mots couverts.
Premier matin, un jour pâle se lève, " le voici, presque étonné d'être si semblable à la veille : la même brume au-dessus de l'étang, la même rosée sur le pré comme un baiser mouillé ". Dans le village de Vauvert, tout semble " à sa place ". Et pourtant, la jeune Marie a disparu dans la nuit. Une fugue ? Elle a bien fait de partir, pensent les villageois par-devers eux. Mais c'est dans la forêt qu'on la retrouve, les entrailles dévorées. La peur s'infiltre aussitôt jusqu'aux os, mais le village se tait, pour ne pas trop aiguiser l'imagination : des loups, le diable, une... bête ? La mort rôde autour de Vauvert. De retour dans cette campagne désolée, un jeune homme a marché jusqu'au village. Il revient de la guerre. Il arrive au coeur du drame. Est-ce parce qu'il a côtoyé la mort sur les champs de bataille que la voix sourde du narrateur s'adresse à lui ? Philippe Annocque nous engage à sa suite dans l'épaisseur du non-dit, avec une écriture d'une telle densité que chaque mot se pèse. Le lecteur s'enfonce pas à pas dans ce brouillard, frissonnant, aux aguets, à l'affût des mots qui brillent comme des cailloux blancs sur le sol sombre d'une forêt.

Le style de vos deux romans est extrêmement différent. Quelle en est la raison ?

Lors de la parution de mon premier livre, j'ai eu le sentiment d'être un peu catalogué d'emblée sur certains critères : une écriture blanche (comme on l'appelle un peu facilement), un humour léger... Ces critères n'étaient pas faux, mais ils n'étaient pour moi qu'un résultat. Ce n'était pas quelque chose d'essentiel par rapport à ma manière de concevoir l'écriture. C'est-à-dire qu'au vu de ce que je voulais écrire à ce moment-là, il me fallait cette forme d'écriture et d'humour, c'était une sorte de conséquence. Mais cela ne veut pas dire que c'était définitivement ma façon d'écrire. J'ai envie d'écrire des choses qui ne se ressemblent pas a priori, même si j'ai bien conscience qu'elles auront forcément une parenté.

Peut-on dire que la parenté de ces deux livres, c'est qu'il s'agit de deux romans d'apprentissage ?
Oui, on peut dire qu'il y a une réflexion sur le roman d'apprentissage dans les deux. Dans le premier, c'est un apprentissage qui n'en est pas vraiment un, puisqu'il y a l'idée d'un échec répétitif dans des domaines divers. En l'écrivant, je pensais à une espèce d'Éducation sentimentale mâtinée de Bouvard et Pécuchet. Le personnage principal essaie de savoir qui il est, ou plutôt il essaie de se berner, de se prendre pour qui il n'est pas. Dans le deuxième roman, il y a également cette dimension-là : l'idée qu'on n'est pas tout à fait soi-même, que celui qu'on est dans le moment ne cesse de mourir. Le point commun entre tous mes personnages, c'est qu'ils se méconnaissent. Dans Chroniques, le protagoniste revient sur les lieux de son enfance, et il ne les reconnaît pas. Le paysage lui semble différent. Il ne comprend pas tout de suite que c'est lui qui a changé. Peu à peu, il va prendre conscience du poids de son corps, de ses dimensions, qui ne sont plus celles d'un enfant.

Ce protagoniste n'est jamais nommé.
Il n'est pas nommé, parce qu'il est appelé à survivre. Il est encore en devenir. Je n'ai nommé les personnages qu'au moment de leur mort, parce que c'est le seul moment où leur personne est en quelque sorte fixée. La notion de personne me laisse perplexe. C'est pour cela qu'il y a dans mes deux livres une réflexion sur la personne grammaticale (le choix de la troisième personne dans le premier, l'adresse au " tu " dans le second).

Sur un mode très différent, ces deux romans adoptent un ton qu'on pourrait qualifier d'impersonnel, de distancié.
La question de l'identité est essentielle dans les deux livres, même si elle n'est pas traitée de la même manière. Sur un plan strictement grammatical, il y a des procédés qui sont utilisés d'une façon tout à fait consciente et qui ne sont pas les mêmes. Dans Une affaire de regard, j'avais cherché à être vraiment dans la conscience du personnage, au plus proche, donc avec un récit au présent véritable, et en même temps j'ai choisi de l'écrire à la troisième personne précisément parce que cela permettait d'instaurer une distance. Il y a un hiatus entre l'apparente intimité que le lecteur est amené à avoir avec le personnage et cette espèce de recul critique qui est signifié d'une manière clairement grammaticale. Dans Chroniques, j'ai essayé de créer une superposition des consciences. L'idée qu'il y ait la conscience d'un personnage à l'intérieur de la conscience d'un autre. Je voulais qu'on ne puisse s'en rendre compte qu'à la fin, ce qui en principe devrait amener le lecteur à relire le livre.

Qu'est-ce qui vous a inspiré le thème des Chroniques ?
J'avais depuis longtemps dans la tête l'idée d'une histoire du type " bête du Gévaudan ". Pour moi il était évident que le sens de ce type d'histoire c'était que la bête est dans le coeur des hommes. J'ai écrit ce livre d'une manière très impulsive. J'étais dans une humeur un peu sanguinaire, en fait. Et c'est quand même mieux de passer son agressivité dans un livre !

Que symbolise pour vous cette " bête " ?
Il me paraît évident que dans ce type d'histoires, ce ne sont pas les animaux qui sont des bêtes... Je veux dire qu'il faut chercher la bête là où elle se trouve. Elle est ce qu'on ne veut pas voir, ou qu'on préfère voir ailleurs, dans le loup par exemple. Elle est ce qui en nous pousse aux pulsions animales. Lorsque le personnage principal fait l'amour avec Mina, il ne sait pas pourquoi il le fait. Il n'y a rien d'humain dans cette action. Il répond à une pulsion.

Cherchiez-vous à aborder l'idée du châtiment, du non-dit ?
L'idée du châtiment doit venir de loin chez moi. J'ai du mal à mettre en scène des personnages qui n'ont pas mauvaise conscience. Moi-même je regrette souvent. Cela n'a rien de chrétien, parce que je ne me sens pas marqué par la religion, mais le fait est qu'il y a toujours chez mes personnages une espèce de mauvaise conscience, et pourtant on ne peut pas dire qu'il y ait de faute véritable. J'ai beaucoup lu Kafka... Quant au non-dit, c'est parce que je suis empêché de dire. Là c'est plutôt Beckett. Il y a beaucoup de choses que je répugne à dire. Je n'aime pas raconter, je n'aime pas expliquer. J'aime bien parler, mais plutôt pour ne rien dire ! C'est vrai que j'ai tendance à rester toujours dans l'allusion, à dire les choses en creux. Je n'aime pas les romans dans lesquels il y a trop de passages didactiques, c'est une sorte d'écoeurement chez moi. Dans un de mes prochains livres, il y aura sans doute beaucoup de choses en creux. C'est-à-dire que ce qui sera dit ne sera pas forcément l'essentiel, ou que l'essentiel sera ce qui ne sera pas dit...

Dans Chroniques, vous avez placé des alinéas en cours de phrase, comme pour laisser la place au silence. Est-ce un " procédé " qui s'est imposé de lui-même ?
Ce livre s'est écrit très vite, en cinq mois environ. Il y a beaucoup de choses qui se sont mises en place toutes seules, comme ces retours à la ligne. C'est une question de rythme. J'ai adopté ce procédé comme une forme de ponctuation pour ce texte qui flirte avec la poésie. En fait, cela me permettait de construire mes phrases autrement, et qu'elles restent malgré tout lisibles. J'avais besoin d'une nouvelle liberté.

Vous avez trouvé votre forme de liberté dans la phrase...
Pour ce livre-là. Ce n'est pas un procédé qui sera nécessairement repris par la suite ; ou s'il l'est, ce sera d'une manière différente. Je ne veux pas me créer un langage définitif. Il est clair que le prochain livre qu'on voudra bien publier de moi sera écrit dans une autre langue. La langue, me semble-t-il, c'est le livre qui doit la faire. J'ai fait beaucoup de théâtre amateur, pendant vingt ans. Quand j'écris, je retrouve un peu le travail du comédien. Je rentre dans un rôle qui n'est pas le même d'un livre à l'autre. Je m'ennuierais sinon, je crois. Quand j'explique à mes élèves (Philippe Annocque enseigne en collège, ndlr) les fonctions grammaticales d'un mot, je leur dis : à l'école, ta fonction c'est d'être élève ; quand tu vas dans une boutique de jeux vidéo, tu es client. Un client, un élève, ce sont deux fonctions différentes. La vie nous met dans des postures différentes, et chaque livre aussi. Il y a bien sûr une dimension de plaisir aussi. Celui de changer de partition, de rôle à chaque fois. Le sujet génère la langue, et le livre se crée ; j'obéis à ce qui s'est cristallisé de cette manière-là. J'obéis à une sorte de cahier des charges qui se fait tout seul au départ. L'auteur des Chroniques n'est pas le même que celui d'Une affaire de regard. C'est quelque chose que je revendique.

Avez-vous songé à écrire sous des pseudonymes ?
Oui, j'ai été tenté de le faire. Mais, d'abord, le fait que je sois tout à fait inconnu rend la chose un peu inutile... et puis signer des livres très différents du même nom, c'est une manière de dire que je suis aussi un auteur différent à chaque fois. D'ailleurs, il y a une chose qui m'amuse beaucoup, c'est la rubrique " Du même auteur " placée en début de livre. On donne cette indication pour simplifier les choses au lecteur, mais il y a là, à mon sens, quelque chose de faux. Depuis que Melville éditeur a accepté de publier les Chroniques, je ne suis plus l'auteur de ce livre-là. Ceci dit, écrire pour moi ne sera jamais un exercice de style. Je suis là pour faire ce qui me plaît. C'est d'ailleurs ma seule garantie. Quand j'écris un livre, j'écris le livre que j'aurais envie de lire à ce moment-là.

Chroniques imaginaires
de la mort vive

Philippe Annocque
Melville éditeur
112 pages, 18 e

 Chroniques imaginaires de la mort vive de Philippe Annocque

 

 

 

 

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