Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Le Mot frère
de
Stéphane Bouquet
Champ Vallon
12.00 €


Article paru dans le N° 062
Avril 2005

par Emmanuel Laugier

*

   Le Mot frère

Avec " Le Mot frère ", son troisième livre de poésie, Stéphane Bouquet cherche à saisir les séquences vives, rapides par où un monde existe, pour nous, pour notre joie d'y habiter, d'y circuler malgré tout.

La poésie de Stéphane Bouquet est troublante. C'est ce qu'il faudrait d'abord dire avant d'énumérer les raisons de ce trouble. Ou plutôt avant de saisir la complexité de ce trouble et, par conséquence, tout l'étagement de sensations que ses poèmes nous donnent, à nous, lecteurs. Stéphane Bouquet dit les événements les plus ordinaires d'une vie, tous les désirs qui en naissent aussi, sans détour et sans honte, juste à la hauteur de ce que le désir réclame et exige lorsqu'il est à la hauteur de sa propre dynamique. Soit une liberté, son expérience cruciale, d'être pris dans la vitesse sidérante des signes que font, par exemple, les êtres lorsqu'ils passent devant nous, ou bien lorsqu'ils sont saisis par la discrète immobilité d'un carrefour, juste avant que le feu vert ne libère tout un flux de voitures, tout un fond de bruit assourdissant.
Et ce sera alors encore le désir reconvoqué dans son incessante mutabilité, sa fluidité et son hardiesse à ouvrir du présent sur le présent, qui revient et retourne la peau du poème. La plisse et la tend vers l'autre, comme une main vers le frère, ici, devenu un mot jeté en travers pour clarifier le rapport que nous pouvons encore penser avec lui, imaginer, souhaiter. Cette utopie appelle un pouvoir de la parole. Et quand celui-ci respecte la mélancolie, le regret, la perte, il appelle alors une autre vitalité, la grande santé où s'efface le ressentiment. La poésie de Stéphane Bouquet, et son Mot frère avec, réussit alors ce pari magnifique de faire passer la pointe de la vie dans le poème. Lui inventant une autre peau.

Sur la couverture de votre premier livre, Dans l'année de cet âge, est précisé " 108 poèmes pour & les proses afférentes ". À qui est destiné ce " poèmes pour " ? Et que cherchiez-vous en proposant une version en prose de chacun des poèmes ?
Poèmes pour, c'était une façon de dire que chaque poème s'écrivait vers quelque chose ou vers quelqu'un. Ils avaient un but (par exemple se souvenir) ou une direction, une adresse, et parfois les deux. Je me suis rendu compte depuis qu'écrire pour moi, ça voulait dire se tendre vers un dehors, tenter de rejoindre, essayer d'appartenir. Le langage n'est que l'instrument de cet effort, il m'importe surtout parce qu'il réunit deux ou trois ou x choses qui étaient auparavant séparées. L'autre chose, c'est qu'il y a le mot " poème " dans poème pour. Or la tentative de mon premier livre, c'était aussi de me demander, sans doute parce que j'ai longtemps écrit de la prose vaguement romanesque avant de comprendre que le poème était une bonne forme pour moi : où ça commence exactement la poésie ?

Il y a sur cette couverture une photographie de piscine en extérieur. Elle a un lien avec ces poèmes où vous exposez, parfois très crûment, votre désir pour les hommes. Comment définir ce lien ?
Bon, cette photo, elle exprime le désir c'est sûr, mais elle exprime le désir comme distance. Les gens sont là, mais ils sont là-bas. On n'est pas prêt de les atteindre, d'y accéder. Mes poèmes, sans doute qu'ils sont des moyens d'approcher, de trouver des chemins qui font qu'on s'avance quand même un peu vers ça, vers eux. Certains chemins sont très crus peut-être, mais je ne l'éprouve pas comme ça, je l'éprouve comme des faits et des gestes et des corps. Le programme de ce livre, c'était un peu les deux premiers vers du Testament de Villon : " En l'an trentième de mon âge/ que toutes mes hontes j'eus bues ". Voilà, toutes hontes bues.
Dans
Un monde existe ou Le Mot frère, il y a un rapport constant entre le désir et le poème, comme si le poème n'était là que pour être le rebond du désir, sa montée, sa réception, voire sa disparition...
Oui, le poème est le désir. Ça, c'est quelque chose qui me précède, que je n'ai pas décidé, que je ne fais que contresigner. Le poème est entièrement mu par la vibration que le désir provoque. Il y a quelque chose qui est là, avec violence, avec la violence de l'évidence, et je le désire, et le poème est là pour rejoindre cela qui a été sous mes yeux, qui a activé mon existence, qui m'a garanti, je veux dire, qui a été mon garant, qui a valu comme ma preuve. Il arrive que ce soit des visages, ou des sexes. Mais c'est aussi une lumière, un certain état du silence ou du calme, la foule d'une manifestation, un moment de danse, les bords d'une rivière, les clubs d'aviron, le bruit des voitures. C'est plus divers que le désir proprement sexuel, même si le désir sexuel est évidemment important.

Les poèmes de Catulle en seraient-ils le modèle lointain ?
Catulle, mais aussi Ovide, Horace, les Bucoliques de Virgile. J'ai plusieurs tropismes en moi. Un tropisme américain (Whitman, Williams, Stevens), un tropisme français (Villon, du Bellay, Baudelaire), un tropisme romanesque (Woolf, Faulkner, Duras), un tropisme contemporain, plus quelques figures isolées, et donc ce tropisme latin. Beaucoup de choses m'émeuvent chez eux. En particulier, qu'ils aient fait du désir, de son expérience, un des coeurs de leurs pratiques poétiques. Un autre coeur est leur souci pour le monde qui est là, à leur porte. Ils citent le nom des gens, et je ne sais pas pourquoi (enfin si, je sais un peu pourquoi) citer le nom des gens, le vrai nom des vrais gens, c'est presque pour moi une responsabilité du poème.

Vous écrivez, et c'est bouleversant : " Et une fois cette fois-là/ Karim est revenu des morts/ Il n'y a plus de poésie ". (Dans l'année de cet âge) Que disiez-vous là en nommant la disparition de la poésie ? Sa non-nécessité d'existence ?
Je crois que je disais un peu naïvement que lorsque les choses sont rejointes, lorsqu'on atteint cette certaine éternité, transporté hors de la mort, le poème qui est le chemin est devenu inutile. Le poème a été parcouru, il a rempli sa tâche. On n'en a plus besoin. On est avec. Je crois que je me prenais un peu pour Orphée, ou plutôt pour son inverse. Je me retournais et Eurydice était là. Évidemment, elle n'est pas restée longtemps. Il a fallu recommencer à chercher.

Il semble pourtant que le lien entre la mort d'un être aimé, et la mélancolie ou la tristesse qui en résultent, fasse au contraire exister le poème, en soit même la condition de pression première...
C'est exactement ce que je veux dire. Le poème existe à cause de l'absence ou de la distance. La langue est l'épreuve de cette distance. En revanche, les mots " aimé ", " être aimé ", je n'en suis pas très fan. L'amour ne m'intéresse pas beaucoup : l'amour, il me semble, que c'est un certain état de possession. Bien sûr, on ne possède jamais tout à fait l'objet aimé (Proust en a écrit inlassablement) mais du moins on possède un objet, son objet. Le désir est sans objet ; il s'applique aux choses dans une circulation incessante ; il ne choisit pas, il accumule, il additionne. L'addition, voilà me semble-t-il ce qui est la forme vivante par excellence. C'est pour ça que je numérote mes poèmes : pour qu'ils s'additionnent, pour qu'ils soient une suite. C'est aussi ce que j'aime dans le vers : cette vitesse que le vers imprime au monde.
Au fond, le vers, l'ellipse, la syntaxe brisée, ce sont des instruments dont je me sers pour mettre dans la langue la vitesse du monde, pour faire de la langue non pas la juste représentation des choses (je ne crois pas que je sois un figuratif) mais pour faire de la langue un moyen de circuler dans le monde, d'appartenir au courant additionnel, à la liste des choses.

La dimension autobiographique est-elle seulement le moteur de l'écriture, ou lui donnez-vous un autre statut dans votre rapport à l'écriture ?
Autobiographique, il faudrait préciser. Je ne raconte pas ma vie dans les poèmes, je constate simplement que l'envie d'écrire des poèmes naît dans ma vie, de ma vie, et disons que je le dis. Ensuite, il me semble que je délaisse ma vie et que je regarde ce qui dans la langue pourrait servir mon but : frôler quelque chose. Par exemple, je suis très sensible à un vieux constat qu'un mot se partage entre dénotation et connotation (je le dis dans les mots de la linguistique mais on ne l'a pas attendue pour le savoir). J'ai le sentiment que la subjectivité d'un être se situe non dans le dénoté mais dans le connoté. Un arbre, une voiture, une piscine, c'est quoi pour lui : quels souvenirs, quelles sensations, quels savoirs ? Une vraie autobiographie pour le coup, ce ne serait pas de raconter les faits mais de déployer le connoté de tous les mots, un immense dictionnaire pour chacun du connoté. Quelque chose de l'autre serait alors donné à voir.

Avec Un monde existe, si le titre dit bien la condition d'un dehors où exister, se dessine aussi, en creux, celui de la naissance, la vôtre, mais cela reste très flottant, vous n'en parlez que par le détour de l'histoire de l'après-guerre en France, de votre mère, de soldats morts pour le Vietnam, etc.
C'est que l'autobiographie n'est qu'un moyen d'accès à autre chose. Peut-être qu'ici, il faudrait dire un mot sur les morts, sur l'importance des morts et de l'Histoire (j'en lis beaucoup). Mais je ne sais pas très bien le dire encore ce mot. Les morts font partie de l'addition. Ils ne sont pas indemnes du désir. Eux aussi, on peut sérieusement les vouloir, produire avec. Edgar Lee Masters fait parler tout un cimetière (Des voix sous les pierres, les épitaphes de Spoon River, Phébus/E. Brunet, 2000, Ndlr). Jacques Roubaud parle de pluralité des mondes, de la coexistence de mondes possibles où il y aurait un Tu qui demeure. J'accumule les références juste pour signifier que c'est quelque chose comme ça : les morts ne sont pas seulement morts. Ils sont aussi vivants. Ils participent au poème, à son désir.

Dans Le Mot frère, une partie conséquente de poèmes décrit le travail chorégraphique que vous menez avec Mathilde Monnier, là encore le corps revient, mais aussi une pensée du mouvement, du déplacement. Entre la danse et le poème, que voyez-vous ?
Une des façons pour moi de parler d'un poème est de dire qu'il est un chemin, c'est-à-dire une expérience, une construction lente d'un rapport à soi, au monde, à la pensée, avec l'idée que la littérature (il n'y a pas d'exclusive du poème) est une façon de produire des formes de vie. Or la danse figure explicitement ce chemin. C'est au moins le travail que j'ai fait avec Mathilde Monnier en créant ma partition pour le spectacle Déroutes : figurer le poème, non pas figurer ce qu'il y a dans le poème qui restait tu, mais figurer le poème comme forme, faire de la scène une page, et me déplacer non pas comme un poème (ça n'aurait pas de sens) mais avec le type d'énergie, le type de rythme, qui est celui de mes poèmes, mélangeant cassure et élan, lenteur et accélération. La danse, c'est une belle façon de s'affronter au rythme, rythme de la page et rythme des gens, des choses. Par ailleurs, je dois dire que le mot danse est pour moi le plus proche synonyme du mot joie.

Le Mot frÈre
Stéphane Bouquet
Champ Vallon
102 pages, 12 e

Le Mot frère de Stéphane Bouquet

 

 

 

 

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Emmanuel Laugier

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