Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Fever
de
Leslie Kaplan
POL
14.90 €


Article paru dans le N° 060
Février 2005

par Jean Laurenti

*

    Fever

Existe-t-il des actes gratuits, dénués de sens ? Dans un livre
qui épouse les gestes et la pensée des protagonistes, Leslie Kaplan compose un récit d'une grande intensité, où la question de la responsabilité de chacun est prolongée par celle de la transmission : comment les crimes d'aujourd'hui se conçoivent à l'ombre de ceux qui, par le passé, n'ont jamais été assumés.

Deux adolescents à quelques semaines du baccalauréat, deux amis, deux presque frères. Ils sont dans le temps éphémère de la grâce, ce mélange de maladresse et de vivacité, d'ingénuité et de sérieux qu'on peut avoir quand on a 17 ans. On est au printemps, et ce sera le temps des assassins. Damien et Pierre arpentent en tous sens leur quartier, Montparnasse, Raspail, Quinet, Huyghens, Luxembourg, Delambre, ce Paris où ils sont nés, où ils ont grandi.
Un territoire que se partagent plusieurs des livres de Leslie Kaplan, auteur notamment de L'Excès-l'usine, Le Pont de Brooklyn, Le Psychanalyste, ou encore Les Amants de Marie, tous publiés chez P.O.L. Au fil de la lecture, on a parfois l'impression de retrouver, au pied d'un immeuble ou dans un square, tel personnage croisé ailleurs dans l'oeuvre. On sent chez elle un vrai plaisir à saisir les protagonistes en mouvement. Mouvement de la marche, qui accompagne le flux de la pensée ; poésie urbaine qui compose des road-movies piétonniers à travers l'espace d'un ou deux arrondissements. Dans Fever, cinquième volume du cycle " Depuis maintenant ", la pensée fuse, s'emballe, sécrétée par les cerveaux en ébullition des deux garçons, qui rappellent certains personnages de Gide.
" Fever ",
c'est le titre d'une chanson d'Alice Snow, une chanteuse dont on entend la voix sensuelle, les mélodies envoûtantes. Alice, c'est aussi le surnom que toute la classe a donné du fait d'une ressemblance troublante à Madame Martin, professeur de philosophie aussi charmante que compétente. En initiant avec toute la rigueur souhaitable ses ouailles à la réflexion philosophique (notamment avec un cours sur " science et déterminisme "), Alice, sans rien en savoir, inspirera à deux d'entre eux une expérience démente. Comme frappé d'une illumination, Damien va convaincre Pierre d'accomplir avec lui un acte subtilement élaboré, un acte parfait en ce qu'il fera du hasard son instrument. " Tout d'un coup, Damien avait dit (...). Non seulement je crois au hasard, mais je le fais travailler pour moi. Il était surexcité, bouillonnant, comme s'il avait de la fièvre. Si on laisse le hasard vous commander, il vous protège. " Donc, concevoir un acte magistral qui vous engage, terriblement, qui vous mette en danger, et au final vous épargne. " Si par exemple on tue comme ça, sans raison, sans nécessité, pas d'explication, pas d'intérêt, et pas de sentiment non plus, si on s'en fiche, si c'est n'importe qui, eh bien alors on ne peut pas être pris. Il n'y a pas de crime, en fait. Pour qu'il y ait un crime, il faut une raison personnelle. Un motif, un mobile personnels. Mais si c'est par hasard... "
Voilà la mécanique de l'effroi enclenchée. Fever est un livre noir. Un roman sombre, terriblement oppressant. Il s'ouvre sur un meurtre, se ferme sur la certitude que ses auteurs ne seront pas pris. Une femme est morte, que le sort a désignée pour servir la thèse de la toute-puissance du hasard. Il y aura à peine une enquête policière (" Ils ne foutent vraiment rien ", dira Monsieur Dupuis, le concierge), quelques commentaires dans le voisinage, des titres dans les journaux, et bientôt plus rien que le calvaire psychologique que les deux criminels ingénus vont devoir endurer.
Damien sait qu'il fait désormais partie de ceux qui doivent " vivre avec un assassin : leur propre personne ".

Un autre personnage cependant va éclairer l'histoire sous un angle singulier. Une jeune femme comme on en croise dans les livres de Leslie Kaplan, jolie môme, elfe des villes, concentré de vie, de curiosité, de paroles, de pensées. Elle s'appelle Zoé et elle pourrait aussi bien sortir de la chanson de Ferré que, du cabinet de Simon Scop, (" le psychanalyste " du roman que Leslie Kaplan a publié il y a quelques années), requinquée par une bonne séance d'analyse. Elle aussi aime Alice Snow. Et elle ne cesse de penser à ce meurtre qui a eu lieu au moment et à l'endroit précis où elle rencontrait brutalement le jeune homme qui allait devenir son amant. Rencontre de hasard, comme toutes les rencontres. Coïncidence, ou ironie du sort (variantes du hasard) Zoé a vu les photographies dans les journaux , la victime ressemble étrangement à Alice Snow, et donc à Madame Martin, la prof de philosophie. Le livre ne dit pas si les deux jeunes criminels en ont eu conscience au moment où ils tuaient l'inconnue. Le hasard est-il aussi pur qu'ils l'avaient désiré ? Qui ont-ils tué au juste ?
La question peut paraître pertinente, mais ce n'est pas celle que traite le livre. Il en est d'autres : une première, dans le registre intime, celui de la conscience, ou plutôt de l'inconscient. Comment vivre avec le poids de la faute, (même) quand on est seul à savoir qu'on l'a commise ? Elle va déboucher sur une seconde question, plus fondamentale : comment les actes qu'accomplissent les individus sont perçus et interprétés par ceux des générations suivantes ?
La première interrogation, Pierre la vit sur le mode de la souffrance, de la perte de soi. Il est l'élément faible du tandem, celui qui suit. Indispensable cependant à la réussite du projet Damien ne ferait rien sans lui , il va, immédiatement après sa réalisation, en payer le prix fort : angoisses, cauchemars, insomnies. Dans un de ses rêves, " une vieille femme décharnée, squelettique était recroquevillée sous une couverture, elle marmonnait sans arrêt (...) elle maudissait Dieu et les hommes, elle criait de plus en plus fort, brusquement elle se levait, elle brandissait un couteau de cuisine et à ce moment-là Pierre se rendait compte avec une horreur indicible que la vieille femme, c'était lui. " Damien, lui aussi, après avoir un temps résisté, va être rattrapé par des tourments comparables : " Il descendit l'avenue de l'Observatoire et pensa, comme ça lui arrivait souvent, qu'il aimerait visiter l'Observatoire et voir les grands télescopes et les étoiles. Brusquement il se dit, Je suis perdu au milieu de l'Univers. (...) il éprouvait la phrase comme une sensation matérielle. "
Damien sait qu'il fait désormais partie de ceux qui doivent " vivre avec un assassin : leur propre personne ". L'expression est de Hannah Arendt. On trouve assez souvent des références aux propos de cette philosophe dans les livres de Leslie Kaplan. Dans Fever, Madame Martin lit à sa classe des passages de l'essai qu'Arendt a écrit sur Eichmann. L'année scolaire est quasiment terminée. Ces lignes sont le point nodal d'une réflexion menée au lycée et en dehors sur Vichy, la collaboration, le procès Papon, les camps nazis.
Damien et Pierre se sont penchés sur leur propre généalogie, traquant dans les témoignages les crimes commis ou subis. Le grand-père de Damien est un fonctionnaire retraité qui a commencé sa carrière à Clermont-Ferrand sous le régime de Vichy. Son petit-fils le presse de raconter. Mais il n'y a pas grand-chose à dire. Le travail, la préfecture, les dossiers, la province... et puis, à la Libération, la montée à Paris dans un ministère. " On a réglé pas mal de comptes... tous ces procès... pénibles... "Crimes conte l'humanité", je ne suis pas d'accord qu'on appelle ça comme ça. (...) Pour qu'il y ait crime, il faut qu'il y ait une raison personnelle. Un motif, un mobile personnels. Mais si on suit des ordres... " Ainsi, la maxime de départ, énoncée par Damien au début du récit celui qui tue en frappant au hasard, sans raison particulière n'est pas un criminel trouve son exact symétrique dans le propos du grand-père. Et alors il réalise que son geste s'inscrit dans la répétition du mal, que son grand-père use des mêmes termes que les siens pour exclure toute forme de culpabilité (les actes eux-mêmes, s'ils ont eu lieu, ne sont d'ailleurs jamais nommés). Damien voit le piège se refermer sur lui. Vient alors le temps de l'effroi. Celui que connaît déjà Pierre, enfant d'une famille juive, tenue par les femmes : sa mère et sa grand-mère. Une famille marquée par l'absence de ceux qui ne sont pas revenus, tel le grand-père qui refuse de parler parce que les seuls mots dont il est encore capable sont les mots pour maudire. Et les blagues juives que raconte la grand-mère (rescapée des camps) font un étrange contrepoint à ce silence...
On ne sait ce que sera la vie de ces deux garçons. On ne sait s'ils pourront un jour se démarquer de ce geste fatal par quoi ils sont tragiquement sortis de l'enfance. Le livre de Leslie Kaplan n'interprète pas, ne donne pas de clé. C'est un livre qui mobilise les ressources de la littérature pour interroger la façon dont les êtres, construisant leur histoire, s'inscrivent dans l'Histoire, sont rattrapés par elle. Un livre qui nous invite à regarder en nous-mêmes et ce faisant, nous fait entrevoir l'abîme.

Fever
Leslie Kaplan
P.O.L
191 pages, 14,90 e

1943 Naissance à New York

1968 Entrée à l'usine

1982 L'Excès-l'usine

1999 Le Psychanalyste

 Fever de Leslie Kaplan

 

 

 

 

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Jean Laurenti

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