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Les articles       

Courir avec des ciseaux
de
Augusten Burroughs
Passage du marais
21.00 €


Article paru dans le N° 061
Mars 2005

par Camille Decisier

*

    Courir avec des ciseaux

Comment vivre, dans l'Amérique des années 70, entre une mère psychédélique en mal d'amour, et un psy allumé, en guise de tuteur. Le récit, par Augusten Burroughs, d'une construction de soi à coups de ciseaux.

" J'aime ce qui brille, j'aime les étoiles, j'aime les stars. Un jour, je veux être une star, comme ma mère, comme Maude. " Depuis sa plus tendre enfance, Augusten collectionne les clichés brillants ; il rêve de devenir médecin, plus exactement docteur de téléfilms, ou animateur de talk-shows. Sa chambre est la reproduction artisanale d'une gigantesque boule à facettes, décorée d'éclats de miroir récupérés dans la rue, de tessons de verre multicolore et de pièces de dix cents qu'il passe de longues heures à astiquer devant les feuilletons de l'après-midi.
Augusten possède également une chienne, Cream, dont il enveloppe parfois le ventre, les pattes et la queue de papier aluminium, pour qu'elle " brille comme une étoile, comme une invitée du Donnie and Marie Show ". Les matins d'école, une boucle rebelle parmi ses cheveux blonds gominés fonctionne mieux qu'une angine pour sécher les cours. Il voue un véritable culte à sa mère, une poétesse hippie rongée par le tabac et les angoisses cosmiques. Son père, professeur de mathématiques alcoolique et dévoré de psoriasis, est rapidement court-circuité par leur divorce. " Quant à ma mère, elle a commencé à devenir folle. Pas folle dans le sens Et si on repeignait la cuisine en rouge vif ?! Mais folle dans le sens four à gaz, sandwich au dentifrice, je suis Dieu. L'époque où elle allumait des bougies parfumées au citron sur la terrasse sans en manger la cire était révolue. " Si bien qu'elle confie sans tarder son fils à peine adolescent au docteur Finch, son psychiatre attitré, membre de l'Amicale des Pères du Monde, adepte d'une psychologie sur le tas, et dont le bureau possède, en annexe, un authentique masturbatorium. Ici s'ouvre la vie nouvelle d'Augusten, petit garçon conscient déjà de n'être pas tout à fait comme les autres. Dans le vaste capharnaüm de sa nouvelle demeure peuplée d'enfants plus ou moins légitimes et de psychopathes gardés en observation, on grignote des croquettes pour chien devant la télévision, on transfère le salon dans le jardin pour ne plus avoir à faire le ménage, et on occupe comme on peut les après-midi pluvieuses : " On était jeune. On s'ennuyait. Et la vieille machine à électrochocs se trouvait sous les escaliers, dans un carton, juste à côté de l'aspirateur. " Les enfants Finch, élevés dans la foi catholique la plus rigoureuse, lisent l'avenir au hasard des pages de la Bible, mais aussi dans la flottaison de leurs propres étrons dans la cuvette des W.-C. Parmi eux, Augusten grandit en pièce rapportée, un peu vite.
L'Amérique débridée et débordée par sa propre audace que dépeint Burroughs ne ressemble guère à celle que l'on croit connaître aujourd'hui. L'auteur affirme que les familles Finch se comptent sur les doigts d'une main. La sienne, authentique, ne se contentait pas de symboliser la liberté de penser et d'agir, avec caution morale obligatoire la Bible accrochée à ses flancs comme un canot de sauvetage : elle se risquait à la mettre en pratique, jusque dans les moindres détails de sa vie quotidienne, jusqu'au nonsense le plus parfait. Ce n'importe quoi exceptionnel, où s'entrechoquent des débris de religion, de puritanisme et d'avant-gardisme, reste le matériau de prédilection d'un auteur encore inconnu en France. Burroughs se raconte drôlement bien : le comique de situation est répercuté de scène en scène, jusqu'à la fin, pour ombrager pudiquement le drame de la perte de l'enfance.
Rencontre avec un écrivain adulé outre-Atlantique, là où courir avec des ciseaux n'est pas encore puni par la loi.

Courir avec des ciseaux, paru aux États-Unis en 2002, est essentiellement autobiographique. Dans quelles conditions a-t-il été publié ?
En fait, j'ai d'abord écrit Dry, un journal concernant mon grave alcoolisme. À l'époque, je rédigeais simplement mon journal. Ce n'est que bien plus tard que je me suis rendu compte que j'étais en train d'écrire un livre. J'ai écrit Dry pour moi-même pour pouvoir rester sobre en sortant de désintoxication. Pour essayer de me comprendre. Lorsque mes éditeurs ont lu ce journal, ils l'ont beaucoup aimé et ont voulu le publier. Je fus tellement surpris qu'ils décident d'acheter ce qui ne s'adressait qu'à moi, et qui était simplement comme une deuxième nature, que je leur ai dit : " Si vous aimez ce que je fais, je dois vous dire... j'ai eu une enfance très étrange. " Je leur ai donné les grandes lignes de Courir avec des ciseaux, et j'ai vu qu'ils restaient bouche bée. Ils m'ont dit : " Oui, écris cela. Nous le publierons en premier, pour suivre l'ordre chronologique. " Mon troisième ouvrage, Magical Thinking, ressemble à un recueil de nouvelles tirées de mon passé, mais aussi d'un présent plus récent. Courir avec des ciseaux est pour l'instant le seul à avoir été traduit en français. Les autres le seront.

Comment a été accueilli Courir avec des ciseaux ?
Ça a été un immense succès critique, puis un énorme succès commercial. Le livre est encore N°7 au classement des meilleures ventes établi par le New York Times, et ce depuis presque quatre-vingt-dix semaines.

Vous évoquez la difficulté de se construire seul parmi les autres. Augusten, immergé dans la bizarre famille Finch, adopte une nouvelle coiffure, goûte la nourriture pour chien, mais conserve l'essentiel de sa personnalité, en partie grâce au refuge de l'écriture.
Je pense qu'il m'a fallu faire de vrais efforts pour préserver le plus profond, le plus sincère de moi-même. Et écrire mon journal fut un des moyens d'y parvenir. Cela m'a permis d'élever une sorte de mur entre moi et la famille du docteur. Un mur physique, concret, le carnet lui-même, le stylo. Et puis un mur émotionnel, puisque j'étais toujours fourré dans ce journal, en train d'écrire. Ainsi j'ai pu me protéger.

Les théories psychiatriques du docteur Finch sont fondées sur l'expression de la colère, saine à condition de n'être pas refoulée. Êtes-vous conscient que votre manière d'écrire obéit à cette règle ?
Je crois qu'il y avait une certaine vérité dans les convictions du docteur. Je suis persuadé qu'il est important d'exprimer ses émotions, même celles qui mettent mal à l'aise. Mais je crois aussi que Finch générait de la colère, en lui attribuant plus de valeur qu'aux autres émotions. Se focaliser autant sur la colère rend simplement... colérique.

Vous avez choisi pour exergue une phrase de Jules Renard : " Cherchez le ridicule en tout, et vous le trouverez ". Le ridicule, c'est une façon de dédramatiser, de mettre à distance ?
Cette phrase résume bien l'une de mes intuitions les plus profondes. Ce qu'elle m'évoque surtout, c'est que si l'on cherche quelque chose qui nous préoccupe, on finira toujours par le voir quelque part. Il y a de l'humour même dans la plus terrible des situations. En se focalisant sur cet humour, il est possible de réduire la gravité de la situation. J'ai été émotionnellement arraché à ma vie quand j'étais petit. Sans nécessité. Et ce détachement est rendu dans le livre. L'humour était le seul moyen de survivre au contexte.

Quel est le sentiment que vous éprouvez le plus souvent ?
La satisfaction. Aujourd'hui, ma vie est très différente de celle que je décris dans Courir avec des Ciseaux. Mais j'ai réellement mis des décennies à me sentir à l'aise dans ma propre existence.

Quels sont les auteurs américains dont vous vous sentez proche ?
J'admire beaucoup Herman Melville, John Updike. Parmi les contemporains : Elizabeth Berg et Anita Shreve, qui pratiquent ce qu'on pourrait appeler la littérature " féminine " populaire, souvent sur le thème des relations domestiques. Bien que nombre des plus belles oeuvres de Shreve soient des fictions historiques. C'est, je pense, une littérature accessible au " mass-market " américain.

L'adaptation cinématographique de Courir avec des Ciseaux est en cours de tournage. Pourriez-vous vous imaginer, tel que vous êtes aujourd'hui, dans le rôle d'Augusten ?
Impossible ! J'ai tellement changé depuis...

Quel homme étiez-vous à 20 ans ?
J'étais le héros de Dry. Je luttais contre moi-même, buvais presque à en crever, travaillais dans la publicité, n'écrivais rien. Je souffrais, et j'étais la cause de ma souffrance.

Comment décririez-vous les rapports entre humour et sincérité ?
Je pense parfois que ce qu'il y a de plus sincère dans le monde, tellement sincère que les autres ne l'admettent pas, est très drôle quand on le lit pour la première fois.

Est-ce que le petit Augusten a accompli son vieux rêve de devenir star ?
Pour être honnête, ce rêve s'est évanoui autour de mes 20 ans. Ça a donc été une fameuse surprise de découvrir que j'étais devenu célèbre, au moins dans un sens littéraire, dix ans plus tard. Ma vie ne ressemble absolument pas à celle d'une star, j'ai beaucoup tendance à rester chez moi dans le Massachusetts avec mon compagnon.

Y a-t-il encore, aux États-Unis, beaucoup de familles Finch ?
En vérité, la famille Finch n'était pas du tout typiquement américaine. La plupart des familles américaines n'embrassent pas à ce point la liberté dans leur vie quotidienne. En fait, je dirais que c'est même l'inverse, du moins en principe. Je pense que beaucoup de familles aux USA sont fracturées ; elles ont leur propre idéal familial, mais le plus souvent la réalité ne reflète pas cet idéal.

Étant lui-même homosexuel, Augusten passe un moment terrible quand il découvre la liaison de sa mère avec une autre femme. Quelle était la situation des lesbiennes dans l'Amérique des années 70 ?
Ce qui m'a le plus choqué en découvrant ma mère en train de faire l'amour avec une amie, ce n'est pas tant qu'elle soit lesbienne, mais qu'elle ait pu me dissimuler cette part d'elle-même. Je crois que la société américaine est beaucoup plus à l'aise, aujourd'hui comme alors, avec le lesbianisme qu'avec l'homosexualité masculine. Le fantasme de l'hétérosexuel est de pouvoir regarder deux femmes faire l'amour ; sa grande peur est de se découvrir des sentiments homosexuels. Personnellement, je n'ai jamais considéré mon homosexualité plus significative que le fait d'être gaucher ou d'avoir les yeux verts. C'était la chose la plus naturelle, la plus normale du monde. C'est triste de constater qu'en Amérique l'orientation sexuelle est devenue un vrai " problème ". L'Amérique a toujours été un pays profondément hypocrite. C'est dans la " Bible Belt " du Sud des USA, où sont concentrées tant d'ignorance et de haine, que l'on relève le taux de divorces le plus élevé. Et c'est à New York, haut lieu du péché et de la dépravation, qu'on en compte le moins. À partir de cette simple statistique, il est clair qu'il y a une grande différence entre ce que dit la morale américaine, et ce qu'elle fait concrètement.
La société américaine est aussi profondément immature, du point de vue sexuel en particulier ; il y a en ce moment même un grand débat concernant le mariage homosexuel. C'est, dans l'esprit de beaucoup de gens, le problème numéro 1 aujourd'hui. Les chefs religieux considèrent qu'autoriser les gays à se marier reviendrait à " putréfier " la sainteté du mariage. Je ne crois pas que le mariage homosexuel souillerait la sainteté du mariage. Et quand bien même ? Alors, la sainteté du mariage devra être pulvérisée, car il faut que tous les Américains aient les mêmes droits. Dans notre pays, il est inacceptable qu'un groupe de citoyens bénéficie d'un tas de privilèges (droit de vote, mariage...) qui restent inaccessibles à d'autres (les Afro-Américains, les femmes, les gays).
La voix de la religion ramène notre nation en arrière, jusqu'au stade médiéval de la superstition. Ce qui m'inquiète aussi, c'est la profonde arrogance de notre pays et de ses chefs. Tout cela, pour moi, ce sont des indices d'immaturité.

Votre autobiographie s'achève avec le départ d'Augusten pour New York. Cette ville a vraiment représenté la fin d'une période de votre vie ?
Quand on déménage dans une nouvelle ville pour tout changer, on emporte souvent ses problèmes avec soi. Ce n'est donc pas surprenant que je sois tombé dans l'alcoolisme en arrivant à New York, au point de risquer d'en mourir. New York ne m'a pas sauvé.

Pourquoi les auteurs américains buvent-ils autant ?
Nous avons une culture de l'addiction. Et, d'une certaine manière, une culture torturée. Sexuellement, nous sommes confus. Il nous manque un repère moral surtout à ceux d'entre nous qui se disent les plus moraux. Nous sommes fâchés avec le travail, malheureux dans nos vies. Le taux de divorce aux États-Unis est incroyablement élevé bien au dessus de 50%. Et notre taux de criminalité continue à dominer le monde. Je pense que c'est beaucoup plus facile de boire que de chercher ce qui en nous-mêmes a besoin d'être amélioré, et de le faire.

Comment écrit-on quand on porte le nom de Burroughs ?
J'ai changé de nom à 18 ans. Je ne suis pas né " Burroughs ". C'est un nom d'adoption. Je n'avais jamais entendu parler de William Burroughs à cette époque, j'étais donc dans l'ignorance totale du pedigree littéraire de ce patronyme. Pour moi, c'était un nom tout frais. Un nom pour recommencer. J'ai toujours eu le sentiment qu'il était à moi.

Que faisiez-vous avant de commencer à écrire ?
Pour être honnête je ne me rappelle aucune période de ma vie passée sans écrire. J'écris depuis l'âge de 6 ans. Avant d'être publié, j'ai été employé comme copywriter dans une boîte de publicité. En ce moment, je travaille sur mon prochain livre, Possible Side Effects, qui sortira aux États-Unis en 2006, ainsi que sur les deux suivants.

Vous écrivez beaucoup à partir de votre propre vie ; vous n'avez jamais eu peur d'être à court de matière première ?
Non. Je commence tout juste à fouiller dans mon passé. Et lorsque j'aurai raclé le fond, je me tournerai vers la fiction. Et lorsque je n'aurai plus d'idées de romans, je pourrai me remettre à écrire des publicités. Vous voyez, je suis déterminé à suivre une carrière qui me permettra de rester encore longtemps assis.

Courir avec
des ciseaux

Augusten Burroughs
Traduit de l'américain
par Christine Barbaste
Passage du Marais
290 pages, 21 e

 Courir avec des ciseaux de Augusten Burroughs

 

 

 

 

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